LA PETITE BRODEUSE
Caroline, jeune brodeuse, Habitait un petit réduit, Où de son travail le produit Suffisait pour la rendre heureuse.
Comme elle sortait du berceau Les protecteurs de son enfance Etaient descendus au tombeau , Ne lui laissant que Tinnoceuce Pour bien, pour unique trésor.
Ajoutez-y taille bien fine , Tendre regard , voix argentine Et puis d'aulres appas encor, Que l'on voyait croître avec l'âge; Comme moi vous direz, je gage, Ah ! pauvre enfant , ce trésor-là A bien des gens va faire envie!...
Dès que l'on voit fille jolie , C'est à qui le lui volera.
Mais, dans sa petite chambrette, Caroline, riant, chantant, Ne s'occupe y)oint d'amourette, Et s'endort en .se promettant
'Hâ CONTES EN VERS.
De ne jamais prêter l'oreille Aux tendres propos d'un amant.
On croit tenir un tel serment ; Mais tôt ou tard le cœur s'éveille Aux charmes d'un doux sentiment.
INe jurez pas chose impossible; Aimable entant, moins de fierté, Ce n'est pas pour être insensible Que l'on vous donna la beauté.
Dans la maison où Caroline Habite tout près du grenier, Un jeune homme de bonne mine Vient de se loger ou premier.
Il a vingt ans, de la tournure.
De l'esprit , mais peu de talens , Une aimable et douce figure , Un grand ton, des dehors brillans.
Sa fortune est considérable , Mais il sait la mener grand train... C'est le jeu , les chevaux , la table ! Ne songeant point au lendemain ; Giistave passe ainsi sa vie , Courant de plaisir en plaisir.
Et n'ayant jamais eu l'envie Ni le projet de réfléchir.
Il n'est point pour lui de cruelles ; Les amours volent sur ses pas...
Tronve-t-il des femmes fidèles?
Je ne vous Taffirmerai pas.
I/amour sincère, la constance
Grâce au ciel , ne s'achètent point ; Et plus d'un richard , sur ce point , Sera toujours dans Tindigence.
Il pense qu'avec son argent, A ses désirs rien ne s'oppose ! . . .
Mais l'amour est la seule chose Qui se double en se partageant.
Ce dieu, d'une humeur singulière, Que l'or ne fixera jamais, Souvent préfère une chaumière Aux lambris dorés d'un palai.s.
En allant porter son ouvrage , En descendant son escalier, Caroline , sur son passage , Voit notre élégant du premier.
Qui, d'abord, sans y prendre garde, Passe près du joli minois; Puis le lendemain la regarde.
Puis veut causer une autre lois.
Découvrant chaque jour en elle Des grâces , des charmes de plus , Gustave , dans ses sens émus.
Eprouve une flannne nouvelle, Oui doit durer au moins... huit jours 1 Mais qu'il croit alors éternelle!
Le plus inconstant dit toujours :
« Cette lois je serai fidèle. »
Kpris d'un nouveau sentiment, On jure d'aimer pour la vie! Kt , pour une autre, l'on oublie
Que l'on a fait pareil serment.
D'ailleurs une simple brodeuse
Doit s'estimer par trop heureuse
De fixer un si beau monsieur !
C'est ce qu'il se dit, j'imagine.
Prends garde , pauvre Caroline ,
N'écoute pas ce séducteur.
Mais d'où vient donc qu'en ta chambrette
Tu n'as plus ta joyeuse humeur?
Tu parais rêveuse , inquiète ,
Tu ne sais plus ce que tu fais ;
Quittant l'ouvrage de la veille
Tu veux chanter.. . et tu te tais;
A la porte, prêtant l'oreille,
Vingt fois tu quittes ton métier ;
Puis, jusqu'au bas de l'escalier
Tu descends pour la moindre chose ,
En disant : « Si jamais il ose
» Me reparler de son amour,
» Je saurai lui dire à mon tour
» Que tous ses propos seront cause
» Que je quitterai ce séjour, »
Prends bien garde, pauvre petite !
Ah ! si tu pensais tout cela,
Tu ne descendrais pas si vite
Quand passe ce beau monsieur-là.
Des vains projets de la fillette On devine ce qui s'ensuit :
Bientôt jusque dans sa chambrette Notre jeune homme la poursuit ;
CONTES EN VERS. Mo
D'abord on lui ferme la porte. . .
PuiS;, on l'écoute un seul moment...
Et puis l'amour enfin l'emporte, Et l'on se fie à son serment.
On est crédule quand on aime.
Gustave est tendre , plein d'ardeur, Et pour cueillir si belle fleur Il monte avec joie au sixième.
Au grand monde donnant le jour, Il suit le même train de vie; Jouant, faisant mainte folie.
Et gardant la nuit pour l'amour.
Il trouve près de Caroline, Beauté , fraîcheur, taille bien fine , Sentiment vrai , cœur sans détour.
Et pourtant, ingrats que nous sommes î Tout cela ne nous suffit pas. . .
L'inconstance a donc des appas Qui doivent subjuguer les liommes !
Souvent un minois chiffonné Nous fait quitter femme johe ; Et, pour un cœur cent fois donné , Nous trahissons fidèle amie.
Df'jà Gustave, au bout d'un mois, Dans son amour n'est plus le même :
Quand il faut monter au sixième , Monsieur y regarde à deux fois ; Tandis que la pauvre petite , L'oreille au guet... le cou tenîu ..
Ecoute... et, pour le voir plu« vite, Déjà vingt fois a descendu.
Mais ailleurs trouvant d'autres charmes ,
Près d'elle il cesse de venir ! . . .
Pauvre enfant ! que de jours de larmes
Paîront quelques nuits de plaisir !
Sans se permettre un seul murmure,
Caroline souffre en secret.
Son cœur fier cache sa blessure ;
Et, si l'ingrat la rencontrait,
Loin de lui laisser voir ses larmes ,
Elle le fuirait : en amour,
Femme qui se plaint chaque jouf ,
Perd chaque jour de nouveaux charmes.
Mais quand vient l'heure où chacun dort,
En silence, dans la nuit sombre,
Quittant son obscur corridor,
Caroline descend, dans l'ombre,
Jusqu'à la porte de celui
Qui jadis accourait près d'elle
Brûlant d'amour. . . Ce temps a fui !
Mais elle adore l'infidèle.
S' asseyant devant le séjour
Où l'ingrat sans elle repose,
Elle rêve à ses nuits d'amour;
Dit : « Il est là. . . » C'est quelque chose
D'être auprès de l'objet aimé ;
Quoique privé de sa présence ,
Le cœur, en secret ranimé,
Sent moins vivement sa souffrance :
Quand, pour adoucir son ennui ,
Elle dit : « Je suis près de lui , »
C'e«t encore une jouissance.
Dans le tourbillon des plaisirs , Volant de conquête en conquête , Satisfaisant tous ses désirs, Suivant toujours sa folle tète, Gustave tombe en peu de temps De l'opulence dans la gêne.
Cherchant à se tirer de peine , Il joue, et des coups éclatans Achèvent bientôt sa ruine.
Il n'a plus rien, et des huissiers, Des recors et des créanciers La troupe chez lui s'achemine, (justave court cliez ses amis, (>hez ses éléfrantes maîtresses; Mais il a perdu ses richesses :
Chez aucun d'eux il n'est admis.
De Caroline à l'instant même Le souvenir s'offre à ses yeux ; C'est lorsque Ton n'est pas heureux Qu'on pense à celle qui nous aime.
Dans le bonheur on est in^^rat , Celn n'est pas à jiotrc jjloire!
Mais \f malheur (pii nous a})at >ous rend toute notre mémoire.
Gustave remonte au {jrenier.
Il entre , et dit à la petite :
« J<' n'ai pins fliisiie au pi»'mi<'r;
» J'ai tout perdu , chacun m'c'vite...
n Je ne sais où porter mes pas... »
-l-l^ CONTF.S EN VERS.
Caroline court dans ses bras ;
Cédant au plaisir qu'elle éprouve :
« Ah! » dit-elle, « je te retrouve,
» Je ne t'adorai que pour toi !...
)) Cher ami , reste près de moi î
» Pour embellir ton existence
» Je travaillerai nuit et jour!...
» Va , l'on ne sent pas l'indigence
» Quand le cœur est brûlant d'amour, m
Touché de sa vive tendresse
Gustave la tient sur son cœur;
De son amant une caresse
Lui rend la vie et le bonheur.
Désormais il vivra près d'elle :
Plus de chagrin, plus de soupirs!
Redoublant d'ardeur et de zèle
Pour contenter tous ses désirs ,
Souvent , la nuit , quand il sommeille,
Caroline travaille et veille;
Si, parla fatigue, un moment
De ses mains tombe son ouvrage...
Elle regarde son amant ,
Et retrouve tout son courage.
Le temps passe; mais, en secret, Gustave soupire... il s'ennuie; Et ce nouveau genre de vie Déjà l'attriste et lui déplaît.
Il regrette son opulence Et tous les plaisirs de l'aisance ; En y songeant, son cœur s'émeut.
N'est pas philosophe qui veut!
L'amour de sa jeune maîtresse N'est pas assez pour son bonheur.
Il veut lui cacher sa tristesse, Mais elle sait lire en son cœur.
Elle devine sa soufi-rance Et se dit : « Il n'est point heureux! » Hélas! mon amour, ma constance, » Ne suffisent pas à ses vœux. »
Gustave reçoit un message.
On lui propose un mariage
Qui peut l'enrichir tout à coup.
Une jolie et riche veuve
Trouve le jeune homme à son goût.
Pauvre Gustave , quelle épreuve!
Il cache avec soin cet écrit,
Mais soir et matin il le lit.
Pourra-t-il (piitter Caroline
Qu'il fut trop heureux de trouver!...
La pauvre enfant , qui se chagrine
De le voir si souvent rêver.
Désire en pénétrer la cause.
(ne nuit, pendant qu'il repobc,
Le billet vient frapper ses veux;
Lisant le projet qu'il renferme :
« Ah! » dit-elle, « qu'il soit heureux!
» i\ ses einiuis mêlions un terme,
» Il craint de déchirer iuon cœur...
» Il faut que je me sacrifie...
» J'en mourrai , mais pour son bonheur
» Ne dois-je pas donner ma vie?... »
Dissimulant tout son chagrin,
Elle attend le jour en silence,
Brûlant déjà d'impatience
D'accomplir son secret dessein.
Le jour vient : elle sort soudain.
Depuis une heure elle est absente
Quand un Savoyard se présente
Porteur d'une lettre, qu'il dit
Devoir remettre à Caroline.
De ses mains arrachant l'écrit
Gustave, en tremblant, l'examine,
Puis , renvovant le messager,
Il cède au désir qui le presse;
Il lit... De sa jeune maîtresse
\jn autre amant ose exiger
Un rendez-vous... « Femme infidelle!
» Quand je craignais de l'affliger,
» C'est moi qui suis trahi par elle!... »
Dit Gustave. Dans ce moment
Caroline, d'un air timide.
Revient auprès de son amant.
Des noms de fausse, de perfide,
Gustave l'accable aussitôt ;
Elle ne répond pas un mot
Et cherche à lui cacher se^ larmes.
« Adieu, » dit-il; « à vos attraits
» Qu'un autre amant rende les armes,
» Moi, je vous quitte pour jamais! »
OOINTES EN VERS. iâi
Pour vivre au sein de l'opulence Gustave a formé d'autres nœuds.
Caroline lésait heureux, Elle supporte sa souffrance.
Mais ses larmes et sa pâleur Trahissent sa peine cruelle; In souvenir perce son cœur :
Hélas!... il la croit infidelle.
Déjà deux ans sont écoulés.
Gustave vit dans la mollesse ,
Et pourtant ses jours sont mêlés
Et de re^jrets et de tristesse.
Pour sa femme il n'a point d'amour;
Elle est jalouse, querelleuse.
Près d'elle, son Cd'ur, chaque jour,
Sonf^e à la petite brodeuse ,
Lorsqu'il devient veuf à son tour.
Maître d'une grande fortune
Et de Caroline occupé.
Il répète : « Elle m'a trompé! »
Kt C(; souvenir rinq.)ortunc.
l'njour, il trouve en son chemin
Le petit porteur de la lettre
Qui cause encor tout son chajjiin.
Pour de l'or il lui lait piomrttie
De lui dirp la vériJc;
L'enfant, avec naïveté,
JU'pond que l'écrit cacheté
Venait d'une femme jolie
Qui pleurait en le lui donnant.
« Se pourrait-il ! O mon amie !
» Je devine tout maintenant... »
Et Gustave, dans son ivresse.
D'amour, de plaisir ravonnant , Court , vole aux pieds de sa maîtresse En s'écriant : « Pardonne-moi » D'avoir pu te croire infidelle !...
» — J'ai dû vous rendre votre foi, » Soyez heureux, » lui répond-elle j « A souffrir mon co'ur se résout...
» — La mort vient de briser ma chaîne, » Pour jamais Famour me ramène » Près de celle à qui je dois tout! »
On doit penser, à ce langage, Si Caroline s'opposa ; L'Amour forma leur mariage , Et près d'eux ce dieu se fixa.
Alors la petite brodeuse Recouvra fraîcheur et beauté; Chacun, en la voyant heureuse, Dit : « Elle l'a bien mérité ! »