L'AVEUGLE ET SOIS FILS
Après avoir bien servi sa patrie , Unsoldat cultivait son modeste manoir, Regrettant chaque jour une épouse chérie Dont il n'avait qu'un fils , son trésor , son espoir ; Retrouvant près de lui cette image si chère, Dans ses traits enfantins il se plaisait à voir
Renaître les traits de sa mère.
Un jour, un accident affreux A ce pauvre soldat fait perdre la lumière.
Que deviendra le malheureux ?
Qui prendra soin de sa chaumière?
Son fils n'a que cinq ans, il ne saurait encor
Travailler pour aider son père !
Par suite de son triste sort L'infortuné tombe dans la misère.
Plus de ressources sur la terre :
Il faudra mendier son pain ! . . .
Mais son enfant le tiendra par la main : Cette pensée élève son courage j
Elle adoucira son destin.
Il n'est point de cruel chagrin
Que la main d'un fils ne soulage.
Pauvre petit ! Veille sur ce trésor !
Combien ta tàclie est imposante !
De tonâge, n'ayant que la joie innocente,
Dans le malheur tu ris encor.
Ne plus te séparer de cette main si chère ,
IN'estpour toi qu'un plaisir nouveau !
Le lierre en (grandissant s'appuie après l'ormeau ,
Et l'enfant s'attache à son père.
Chaque jour , au pied d'un rocher ,
Près d'une limpide fontaine ,
L'aveugle et son fils vont chercher
Des cœurs sensibles à la peine.
Instruit par le malheur, bien loin de se hâter , L'enfant règle ses pas sur les pas de son père ; Il lui serre la main s'il rencontre une pierre,
C'est lui dire de s'arrêter.
Lorsqueassis sans danger, l'infortuné le presse D'aller jouer plus loin et d'être sans effroi :
« Non , » dit l'enfant avec tendresse ;
« Je suis bien mieux auprès de toi. » Le temps s'écoule ; une légère aumône Suffit pendant un jour pour leur avoir du pnin :
Le pauvre, pour le lendemain
A son créateur s'abandonne.
L'enfant grandit, il a huit ans.
Près de son père, admirant la nature; Il passe ainsi tous ses instans; Ecoutant les oiseaux qui chantent le printenips Et l'eau du ruisseau qui murmure.
Mais l'aveugle en secret gémit :
COiSTES EN VEKS. ^P
L'avenir de son fils fait naître ses alarmes ,
Sur son sort il verse des larmes :
« Pauvre enfant, » se dit-il, « mon malheur te bannit » Du monde, oii tu pourrais rencontrer la fortune :
» Près de moi , sans ressource aucune !
» Devant chacun t'humiiiant !
» ISe connaissant que notre humble cabane,
» Pour me guider, je te condamne
» A rester toujours mendiant! »
Du vieux soldat alors une larme brûlante Attestait la douleur. L'enfant voyant cela ,
Lui disait d'une voix tremblante :
« Pourquoi pleures-tu ? Je suis là. »
Un jour, qu'au Ciel adressant sa prière , L'aveugle l'invoquait en faveur de son fils.
« Je prétends finir tes soucis , »
Lui dit des environs Un gros projirietaire Qui l'avait écouté. » Cet enfant est gentil ,
»> J'ai quelquefois entendu son babil;
» Donne-le-moi. Par mes soins , je te jure » Qu'il ira loin. Je veux en tenter l'aventure.
» Je le mettrai dans une pf-nsion ; )i Je lui ferai rlonner de l'éducation, » Et, s'il se conduit bien , de mes dons s'il profite, » Je puis le faire entrer commis » Dans une maison de Paris.
» Cela te convient-il? Alli)ns , répoi Is-moi vite; )• Sans c«'t enfant de nu'me on te se ulagera.
» Tu n'y vois pas, \\n chien te conduira. »
S6 CONTES EN VEKS.
Un chien pour remplacer son enfant ! ... Ah ! j'espère
Que cet homme n'était point père.
L'aveugle hésite... en lui donnant son fils
II perdra bien plus que la vie !
Mais tout bas une voix lui crie :
« Songe au sort d^ l'enfant. .. » Il n'est plus indécis : « Emmenez-le, » dit-il j « oui, je me sacrifie. ))Cherenfant, je te perds, mais c'est pour ton bonheur;
» J'expirerai de ma douleur, » Mais ta Jeunesse , au moins, ne sera pas flétrie
» Par l'indigence et le malheur.
V — C'est bien, dit le richard : tes peines sont cruelles^ » Mais ton fils , quelque jour, pourra les adoucir. » D'ailleurs tu sais mon nom; quand je pourrai venir,
» Je t'en donnerai des nouvelles.
» Allons, mon cher petit, ensemble il faut mai cher... » Viens donc... » Maiscelui-ci, loin d'agir de lasorte,
A son père veut s'attacher.
Notre homme alors le saisit et l'emporte.
L'enfant remplit l'air de ses cris; A son secours il appelle son père ; Il tend vers lui ses bras , et , dans ses traits chéris Son regard cherche encore un appui tutélaire... Son père infortuné ne voit point sa douleur.
Mais il entend sa voix si chère ; Ses accens déchirans pénètrent dans son cœur. . .
La voix s'éteint... L'aveugle tremble... espère... L'écho dans le lointain répète encor : Mon père !
Mais l'enfant n'a plus répondu!...
« Ah ! » dit le malheureux, en tombant sur la pierre,
« C'en est donc fait , j'ai tout perdu ! »
Rien désormais ne peut adoucir la misère Du pauvre aveu{j)e à souffrir condamné j
Et maintenant, infortuné,
Qui te guidera sur la terre!...
Il est près du rocher où des accens chéris
De son cœur fermaient la blessure , Il s'assied sur la pierre où l'enfant s'est assis; Il entend à ses pieds le ruisseau qui murmure,
Et, trop souvent, poussé par la nature, Il avance la main pour rencontrer son fils.
Un jour, cédant au désir qui l'entraîne , Il arrive en tremblant, après bien des périls.
Jusqu'à la porte du domaine De l'homme auquel il confia son fils;
Il s'informe, se fait connaître , Demande son enfant. .. mais discours superflus!
La maison a changé de maître, On ne sait ce qu'il veut, on ne l'écoute plus. L'aveugle, désolé, retourne sur sa pierre;
C'est là , c'est auprès du rocher Qu'il attend que son fils revienne le chercher,
Ou qu'il veut finir sa carrière.
Revenons à l'enfant : à la distraction Le chagrin doit céder dans un âge aussi tendre. Placé dans une pension, Il se montre avide d'apprendre; Il fait de rapides pro^jrès ;
Son bienfaiteur est fier de ses succès. Et quand Tenfant s'informe de son père , Dont il garde toujours un profond souvenir. Le riche ne dit mot, il attend , il diffère j Il a semé pour lui, seul il veut recueillir; Mais la mort, un beau jour, lui fait plier bagage!... Le jeune homme a seize ans , de l'esprit , du courage :
Mais sans argent, sans protecteur, Que fera-t-il, jeté dans un monde trompeur? Il ne balance pas : avec joie il s'engage :
Le métier des armes lui plaît.
Des souvenirs confus lui disent que son père Dans sa jeunesse a fait la guerre; A l'imiter il trouve de l'attrait.
Au plus fort des périls où sa valeur l'entraîne Il va chercher la gloire et brave le trépas; Par sa valeur dans les combats, A vingt ans il est capitaine, Et décoré du signe de l'honneur.
La guerre est terminée , on va dans sa patrie Retrouver des parens, une amante chérie ; Notre jeune guerrier n'aura point ce bonheur !
Triste, pensif, il voyage en silence, Las!... il ne connaît point le lieu de sa naissance, Et de son pauvre père il ignore le sort ! Vainement il s'informe, il ne peut rien apprendre. Il voudrait l'embrasser, ou , du moins , s'il est mort ,
Il voudrait pleurer sur sa cendre.
Quand il rencontre en son chemin
Un homme privé de la vue,
Son cœur bat, son ame est émue ,
Il court... l'interroge soudain.
Ce n'est pas encor lui... Son ame se resserre; Au malheureux il donne des secours , Puis à l'enfant recommande toujours
De ne jamais quitter son père.
Un général dans son château
Fait venir notre capitaine.
Là , tout est brillant, tout est beau j Là , cédant en secret au penchant qui l'entraîne ,
De la fille du général Il devient amoureux , et la jeune personne
En secret aussi s'abandonne Au plaisir de l'aimer, n'y voyant aucun mal.
Mais sans famille, sans richesse, L'amant n'espère point former un tel lien ,
Et du général la noblesse
Doit mettre obstacle à cet hymen.
Hors du château promenant sa tristesse, Dans un lieu solitaire il se plait à rêver.
Le cœur occupé de sa chaîne.
In jour, le jeune capitaine Regarde autour de lui , surpris de se trouver
Dans un endroit qu'il croit connaître ;
Déjà son cœur vient d'éprouver Une .«senfation dont il n'est pas le maître. Avec avidité ses regards vont clierclicr
Des souvenirs en tremblant il s'avance...
Il reconnaît ce chemin... ce rocher,
Tout lui rappelle son enfance.
Il s'arrête... Quel est te bruit?...
C'est un ruisseau dont l'onde pure Traverse ce sentier. . . Tout bas son cœur lui dit Qu'il a dans son enfance entendu son murmure. . .
Il n'ose avancer... il frémit...
Ah ! si le Ciel exauçait sa prière !
Dieu ! que voit-il . . . plus loin , sur une pierre Un vieillard vénérable, un aveugle est assis. Il court en s'écriant : « Ah ! répondez de grâce !
» Que faites-vous à cette place?
» — Depuis douze ans, j'attends mon fils... » — Votre fils! le voilà... dans ses bras il vous serre. » — Que dites-vous. . . Quoi ! j'aurais ce bonheur. . .
» — Pour vous en assurer, mon père ,
» Mettez votre main sur mon cœur. »
Du pauvre aveugle on devine l'ivresse : C'est son enfant chéri que dans ses bras il presse !. . . Et son fils, reprenant l'emploi qu'il a quitté , Jusqu'au château soutient sa marche qliancelante ;
Puis, au père de son amante
Il le présente avec fierté En lui disant : « Voilà mes titres de noblesse,
Mon père est toute ma richesse. »
Tant de vertus, tant d'amour filial
Attendrissent le général; Au jeune capitaine il accorde sa fille. Tranquille désormais ^ au sein de sa famille,
L'aveugle est doublement heureux.
A son fils tout rit, tout prospère :
L'enfant qui fut le guide de son père
Doit être béni par les dieux.