L'ARDOISE
Certain époux , dans le monde disait Etre en amour un luron, un vrai diable; Près de sa belle amant infatigable.
Que jamais danse ne lassait.
Quand il parlait ainsi sa femme se taisait ; Mais laissant échapper un sourire ironique, A son époux elle tournait le dos , Et ses yeux , son air sardonique , Semblaient démentir ses propos.
Un jour que plus qu'à l'ordinaire Notre mari s'était vanté De ses exploits dans l'amoureuse (guerre ; « Osez-vous bien ainsi fausser la vérité ! » Lui dit sa femme avec colère , Aussitôt qu'ils sont seuls tous deux ; » De faire le vaillant n'étes-vous pas honteux ! i) A peine si dans la semaine )> Vous m'adressez un petit mot!...
» Si court encor ! qu'il ne vaut pas la peine » D'être compté j puis monsieur va tout haut "Faire le conquérant; rhaf[ue IV'inme, je {jage ,
» Le croit un Hercule, un Tircis !
» On me fait compliment de mon heureux parterre.
» Ma foi, monsieur, je vous en avertis, » Agissez mieux, dites-m'en davantage, » Ou vos propos par moi seront tous démentis. I) — Vraiment, le reproche est unique ! » Répond l'époux sans se déconcerter ; »Yous vous plaignez de moi., quelle mouche vous pique; » Allons, m'amour, vous voulez plaisanter.
» Quand je vous conte ma tendresse, » Si vous dormez, est-ce ma faute à moi?
» Et voilà sans doute pourquoi » Vous oubliez ce que je vous adresse. » — Oh! quenenni, mon cher, je ne dors pas la nuit
» Quand vous voulez me conter une histoire. » — Mais vous dormez après et perdez la mémoire » De tout ce que nous avons dit.
» — Non, non, monsieur, jamais femme n'oublie » Semblable conversation ; » Nous n'avons sur cela nulle distraction. » Vous ne pourrez au gré de votre envie » Me faire accroire en ce moment » Que le bien me vient en dormant.
» — Or çà, des cette nuit, madame, » Je veux pour vous prouver ma flamme, » Vous adresser les plus tendres discours. n — Charmant projet , mais à la ruse » N'essayez point d'avoir recours.
» — Pour que ni l'un ni l'autre ne s'abuse , » Ecoutez donc ma proposition ,
1) Et faites bien attention :
» Sur une ardoise , avec... du blanc d'Espagne, w Tout ce que, cette nuit, je vous adresserai,
» A l'instant je le marquerai.
» Cela vous convient-il , mon aimable compagne ?
» — Oui ;, mais avec un changement :
))C'estmoi qui marquerai, mon cher, car autrement
» Vous pourriez me tricher encore.
» — Soit; j'y consens. J'espère, après cela, » Que si le compte est beau , le monde le saura ;
» Et de faire le matamore
» Madame me pardonnera ?
» — Avec six baisers , je vous jure
M Que je vous tiens de bonne foi ; » Eh ! mon ami, personne plus que moi » ÎS'a le désir de perdre la gageure. »
La nuit vient : on se met au lit.
Notre dame a placé sur sa table de nuit L'ardoise sur laquelle elle aura soin d'inscrire
Ce que son mari va lui dire.
Le blanc qui doit servir à ce d .-ssein
Est caché sous son traversin.
Bref, on a soufflé la chandelle;
L'obscurité que craignent les jaloux
Et qui sert les amans , ranime les époux.
Notre mari glisse à sa belle
Un mot bien tendre, qu'aussitôt
L'épouse note avec la craie En faisant , à tâtons , sur l'ardoise une raie.
Le temps se passe , mais un mot
Pour {jagner ne saurait siiliire ;
Le pari n'est pas oublié.
De l'oreille de sa moitié Le mari se rapprocli<»... Hélas ! le pauvre sire
5â CONTES EN VERS.
Ne trouve plus rien à lui dire.
Il s'épuise long-temps en efforts superflus... La parole ne lui vient plus.
Sans se tourmenter davantage Il se retourne et fait dodo ; Mais sa moitié veut noter cet outrage : Prenant l'ardoise elle pose un zéro , Puis elle attend le jour avec impatience. Dans le monde elle veut que ce fait soit connu, Brûlant de tirer vengeance De l'affront qu'elle a reçu .
Le jour paraît , on se réveille :
Notre mari fait déjà le railleur , Puis, rappelant le pari de la veille : «Eh! bien, dit-il, m'amour, pourquoi cet air boudeur? » Il me semble pourtant que la nuit fut charmante. » — Je vous conseille de parler ! . . . » Le voilà donc cet homme qui se vante ! » — Un instant, nous avons des comptes à régler. » Or, avant de me chercher noise, » Madame, passez-moi l'ardoise.
» Vous seule avez marqué , vous ne le nîrez pas ? » — Oui, certes, j'ai marqué. — Voyonsdoncencecas.» Notre homme s'en saisit. .. Jugez de sa surprise ; En marquant à tâtons , sa femme^ par méprise, Après la raie a placé le zéro.
« Peste ! le joli numéro ! »
S'écrie alors l'époux, charmé de l'aventure, « Vous ne vous plaindrez plus, je crois ; » Pourtant , j'étais loin , je le jure , » De penser que j'avais causé jusqu'à dix fois. »