‹ Contes en vers et poésies diversesChapitre 15 sur 15 · POUR DEUX DAMES QUI SONT AMIES · texte numérisé non relu

POUR DEUX DAMES QUI SONT AMIES

bnriette est blonde et Thérèse Est brune avec des airs nerveux :

L'une est la tendre miss anglaise, L'autre est la Grecque aux beaux cheveux.

Entre elles partageant mes vœux,

J'ose rêver de bigamies;

Car, pour être comme je veux,

C'est le secret des deux amies.

102 Contes et Poésies

J'ai pu les courtiser à l'aise, Un beau soir, loin de tous fâcheux ; Mais le cœur se prend, quand on baise Une main fine, un cou neigeux, Sans refus par trop ombrageux.

Pourquoi leurs pudeurs endormies M'ont-elles permis ces doux jeux?

C'est le secret des deux amies.

Avec la brune aux yeux de braise Ou la blonde aux bras paresseux, Je voudrais bien cueillir la fraise Ou sabler le Cliquot mousseux.

De tous les moyens quels sont ceux — Sans compter ces rimes gémies, — Qui me rendraient aussi chanceux ?

C'est le secret des deux amies.

ENVOI

Princesses, mon cœur langoureux A fait beaucoup d'économies.

Qui de vous veut d'un amoureux ?

C'est le secret des deux amies.

'Billet

hérie, un excellent poète a dit un jour : Le me Heur du voyage est encor le retour, A coup sûr, j'ai passé de bien bonnes journées Dans ce recoin perdu des vieilles Pyrénées. Au petit trot léger d'un cheval béarnais J'ai couru ce beau val d'Ossau que tu connais; J'ai revu les hameaux avec leurs toits d'ardoise, Les grands monts verdoyants sous un ciel de turquoise, Et le haut pic de Ger, au soleil tout roussi, Regardant par dessus l'épaule du Gourzi.

104 Contes et Poésies

Tu sais que c'est charmant de trotter prés du Gave Qui bondit en chantant sur les pierres qu'il lave, D'aspirer cet air pur et de jeter des sous Aux enfants en haillons qui courent devant vous, Leurs sabots à la main, pieds nus dans la poussière ; Et tu l'aimes aussi, la source hospitalière D'où je viens, ayant bu la vie, et les poumons Endurcis pour l'hiver au fort souffle des monts. Oui, j'ai passé là-bas de très bons jours; mais l'heure Du départ, crois-le bien, fut pour moi la meilleure. Monts géants, gaves purs, beaux arbres, ciel d'été, En quittant tout cela, je n'ai rien regretté. Car là-bas, bien plus loin que les collines bleues, Tout là-bas, dans le Nord, à plus de deux cents lieues, Je savais que j'allais retrouver ton amour; Et, quand je suis monté, vois-tu, par un beau jour De septembre, aux fraîcheurs déjà presque automnales, Dans l'antique landau tout alourdi de malles, Et lorsque le cocher a fait claquer son fouet, Vers toi, mon cher amour, tout mon cœur refluait. Car j'allais te revoir; car le vent de la plaine D'avance m'apportait dans sa suave haleine Ton baiser du retour qui sera si joyeux, Et le grand ciel avait la couleur de tes yeux. Tout semblait me parler de toi dans la nature; Et, lorsque les chevaux de la vieille voiture "Secouaient les harnais de cuir sur leurs garrots, Ta joie en m'cspérant riait dans les grelots.

L'iAsih de IsLnit

Poésie dite par M. Coquelin aine, à l'occasion du centenaire

de la Société Philantropique,

le 9 mai 1880

N soir, — ce souvenir me donne le frisson, — Un ami m'a conduit dans la triste maison Qui recueille, à Paris, les femmes sans asile. La porte est grande ouverte et l'accès est facile.

Disant un nom, montrant quelque papier qu'elle a,

Toute errante de nuit peut venir frapper là.

On l'interrogera seulement pour la forme.

Sa soupe est chaude ; un lit est prêt pour qu'elle y dorme;

L'hôtesse qui la fait asseoir au coin du feu,

Respectant son silence, attendra son aveu.

io6 Contes et Poésies

Car on veut ignorer, en lui rendant service, Si son nom est misère ou si son nom est vice, Et, dans ce lieu, devant tous les malheurs humains On sait fermer les yeux autant qu'ouvrir les mains.

J'ai vu. J'ai pénétré dans la salle commune

Où, muettes, le dos courbé par l'infortune,

Leur morne front chargé de pensers absorbants,

Les femmes attendaient, assises sur des bancs.

Que de chagrins po!gnants, que d'angoisses profondes

Torturent dans le cœur ces pauvres vagabondes,

Dont plusieurs même, avec un doux geste honteux,

Étreignent un petit enfant, quelquefois deux!

On m'a dit ce qu'étaient ces pauvres délaissées :

Ouvrières sans pain, domestiques chassées,

Et les femmes qu'un jour le mari laisse là,

Et les vieilles que l'âge accable, et celles-là

Dont la misère est triste entre les plus améres,

Les victimes d'amour, hélas! les filles-mères

Qui, songeant à l'enfant resté dans l'hôpital,

Soutiennent de la main le sein qui leur fait mal.

J'ai vu cela. J'ai vu ces pauvresses livides

Manger la soupe avec des sifflements avides,

Puis, lourdes de fatigue et d'un pas affaibli,

Monter vers ce dortoir, tous les soirs si rempli.

Mon regard les suivait; et, pour leur nuit trop brève,

Je n'ai pas souhaité l'illusion du rêve,

— Au matin, leur malheur en eût été plus fort, —

Mais un sommeil profond et semblable à la mort!

L'Asile de Nuit

Car dormir, c'est l'instant de calme dans Forage; Dormir, c'est le repos d'où renaît le courage, Ou c'est l'oubli du moins pour qui n'a plus d'espoir. Vous souffrirez demain, femmes. Dormez, ce soir!

Oh! naguère, combien d'existences fatales

Erraient sur le pavé maudit des capitales,

Sans jamais s'arrêter un instant pour dormir !

Car la loi, cette loi dure à faire frémir,

Défend que sous le ciel de Dieu le pauvre dorme !

Triste femme égarée en ce Paris énorme,

Qui sors de l'hôpital, ton mal étant fini,

Et qui n'as pas d'argent pour sonner au garni,

Il est minuit ! Va-t'en par le désert des rues !

Sous le gaz qui te suit de ses lumières crues,

Spectre rasant les murs et qui gémis tout bas,

Marche droit devant toi, marche en pressant le pas !

C'est l'hiver! et tes pleurs se glacent sur ta joue.

Marche dans le brouillard et marche dans la boue !

Marche jusqu'au soleil levant, jusqu'à demain,

Malheureuse ! et surtout ne prends pas le chemin

Qui mène aux ponts où l'eau, murmurant contre l'arche,

T'offrirait son lit froid et mortel. . . Marche ! marche !

Ce supplice n'est plus. L'errante qu'on poursuit

Peut frapper désormais à l'Asile de Nuit;

Ce refuge est ouvert à la bète traquée ;

Et l'hospitalité, sans même être invoquée,

L'attend là pour un jour, pour deux, pour trois, enfin

io8 Contes et Poésies

Pour le temps de trouver du travail et du pain.

Mais la misère est grande et Paris est immense:

Et, malgré bien des dons, cette œuvre qui commence

N'a qu'un pauvre logis, au faubourg, dans un coin,

Là-bas, et le malheur doit y venir de loin.

Abrégez son chemin; fondez un autre asile,

Heureux du monde à qui le bien est si facile.

Donnez. Une maison nouvelle s'ouvrira.

Femme qui revenez, le soir, de l'Opéra,

Au bercement léger d'une bonne voiture,

Songez qu'à la même heure une autre créature

Ne peut aller trouver, la force lui manquant,

Tout au bout de Paris, le bois d'un lit de camp !

Songez, quand vous irez, tout émue et joyeuse,

Dans la petite chambre où tremble une veilleuse,

Réveiller d'un baiser votre enfant étonné,

Que l'autre dans ses bras porte son nouveau-né,

Et que, se laissant choir sur un banc, par trop lasse,

Jetant un œil navré sur l'omnibus qui passe,

Elle ne peut gagner la maison du faubourg ;

Car la route est trop longue et l'enfant est trop lourd!

Oh! si chacun faisait tout ce qu'il pourrait faire!...

Un jour, sur ce vieux seuil connu de la misère, Une femme parut de qui la pauvreté Semblait s'adresser là pour l'hospitalité; On allait faire entrer la visiteuse pâle,

L'Asile de Nuit 109

Quand celle-ci, tirant de dessous son vieux châle Des vêtements d'enfant arrangés avec soin, Dit :

— Mon petit est mort et n'en a plus besoin... Ce souvenir m'est cher, mais il est inutile, Partagez ces effets aux bébés de l'asile... Car mon ange aime mieux... mon cœur du moins le croit. Que d'autres aient bien chaud, pendant qu'il a si froid !

Noble femme apportant le denier de la veuve, Mère qui te souviens d'autrui dans ton épreuve, Grande âme où la douleur exalte encor l'amour, Sois bénie!... Et vous tous, riches, puissants du jour, Vous qui pouvez donner, ô vous à qui s'adresse Cet exemple de simple et sublime tendresse, Au nom des pleurs émus que vous avez versés, Ne faites pas moins qu'elle et vous ferez assez!

JLu Jardin du Luxembourg

her et vieux Luxembourg! — c'est vers cinquante-six Que, dans les environs du palais Médicis, S'étaient logés mes bons parents, dans la pensée Que je serais ainsi tout proche du lycée

Dont alors j'étais l'un des mauvais écoliers ;

Et le jardin royal, aux massifs réguliers,

Aux vastes boulingrins de verdure qu'embrasse

Le gracieux contour de sa double terrasse,

M'accueillit bien souvent, externe paresseux.

Parmi mes compagnons j'étais déjà de ceux

Au Jardin du Luxembourg ni

Qui ne supportent pas la routine ordinaire

Et font sécher des fleurs dans leur dictionnaire ;

Et, poète futur, quand les rayons derniers

Du soleil s'éteignaient sous les noirs marronniers

Et que je m'attardais, rêveur au pied d'un arbre,

Il me semblait parfois que les dames de marbre,

Clotilde aux longs cheveux, Jeanne écoutant ses voix,

Et la fière Stuart et la fine Valois,

Me jetaient des regards et me faisaient des signes.

Parfois encore, auprès de la maison des cygnes,

Quand les bateaux d'enfants, inclinant leurs agrès,

Fuyaient sur le bassin ridé par un vent frais,

Pour moi ces bricks mignons et ces frégates naines

Evoquaient l'Océan et les courses lointaines.

Ah ! depuis ce temps-là, j'ai revu bien souvent

L'escadre en miniature enfuie au gré du vent,

Et bien souvent revu les belles dames blanches,

Dressant leurs sveltes corps sous l'épaisseur des branches;

Mais je sais maintenant combien il est amer

De chérir une femme et de tenter la mer,

Et songe que c'était un grand enfantillage

De désirer ainsi l'amour et le voyage !

L'amour ! ce fut aussi sous tes rameaux flottants,

Jardin chéri, que j'ai tant souffert à vingt ans.

T'en souviens-tu, vieux banc sur qui j'allais l'attendre,

La petite blondine au regard fin et tendre

Par qui mon cœur naïf voulait se croire aimé ?

Quand je passe parla, dans certains jours de mai

ii2 Contes et Poésies

Où l'haleine des fleurs semble plus odorante, Je revis les bons jours de notre idylle errante. J'habitais en famille, elle avait un jaloux, Et souvent pour abris, vieux parc, ces rendez-vous, Où l'amour me brûlait de ses ardeurs premières, N'eurent que tes lilas et tes roses trémiéres. Je n'obtenais, toujours au moindre bruit craintif, Qu'une rapide étreinte et qu'un baiser furtif. Pour effleurer son front de ma bouche affolée Il fallait profiter du tournant d'une allée Et reprendre aussitôt l'air distrait et flâneur Devant le vieux gardien avec sa croix d'honneur. Mais nous avions vingt ans et c'était une fête ! Et cette éternité d'amour que le Prophète Promet aux vrais croyants au sein du paradis, Oui, je la donnerais toute, je vous le dis, Pour le moment si court où, dans la Pépinière, Avec sa caressante et mignonne manière, Se serrant sur mon cœur, elle me demanda Ce long baiser que seule a vu la Velléda.

O parc royal, tu vis finir sa fantaisie,

Et lorsque la douleur m'apprit la poésie,

— Caron ne sent tout son bonheur qu'en le perdant —

C'est toi qui fus encor mon premier confident.

Triste enfant de Paris, né loin de la nature,

C'est grâce à ton charmant asile de verdure

Que je l'ai devinée et que je la connais ;

C'est par toi que, jeune homme à la chasse aux sonnets,

Au Jardin du Luxembourg 113

Qui passais sans les voir prés des joueurs de paume,

J'ai su que l'oiseau chante et que la fleur embaume ;

Et sous tes noirs rameaux je reviens aujourd'hui

Chercher la rime rare ou le mot juste enfui,

Et dans les volontés du rêve je m'enfonce,

A l'heure où le couchant saigne sous le quinconce

Et quand pour le départ roule au loin le tambour.

Pour toutes ces raisons je t'aime, ô Luxembourg !

Car ma jeunesse, hélas ! depuis longtemps passée,

Sur ton sable a semé son cœur et sa pensée,

Et mes premiers baisers comme mes premiers vers

Ont pris leur libre essor sous tes vieux arbres verts.

A toi je suis lié par un secret arcane.

Et quand je reviendrai, vieillard traînant ma canne,

Par quelque doux matin d'un automne attiédi,

Sur tes bancs au soleil me chauffer à midi,

Promets-moi, vieux jardin, témoin de mon aurore,

Quelque déception que me réserve encore

La volupté qui blase ou la gloire qui ment,

Que, devant une amante au bras de son amant,

Ou devant un rêveur qui va lisant un livre,

Le souvenir encor me rendra le cœur ivre

De ce qui l'enivrait en son doux floréal,

Et que je bénirai l'amour et l'idéal !

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