IS
Tour le Drapeau
u vis dans tous les cœurs, amour de la patrie !
Après quarante-huit, au fond de l'Algérie, En plein désert, devant les gorges de l'Atlas, Des insurgés de juin, — des coupables, hélas! Mais des Français, — courbés sous un labeur servile, Expiaient les malheurs de la guerre civile, Gardés par des soldats, par des Français comme eux. Et là, tous, l'orateur de clubs jadis fameux, L'envieux déclassé, l'utopiste sincère,
Contes et Poésies
L'honnête travailleur gâté par la misère,
Tous, braves gens trompés ou sinistres voyous,
Ils remuaient la terre et cassaient des cailloux.
Ce lieu farouche était bien choisi pour un bagne.
D'un côté, le désert; de l'autre, la montagne;
Çà et là, seulement quelques dattiers poudreux;
Et, brûlante prison qui, sur ces malheureux,
Gardiens et prisonniers, la nuit, devait se clore,
Un blockhaus sur lequel le drapeau tricolore
Se déroulait au vent, dans l'azur infini.
Ce fort, assez peu sûr, mais pourtant bien garni
De riz et de biscuits, d'armes et de cartouches,
Avec ses deux canons montrant leurs sombres bouches,
Dressait sur l'horizon son profil menaçant.
Les soldats étaient trente et les déportés cent.
Un jour, à l'heure où l'aube, en déchirant ses voiles,
Fait taire les lions et pâlir les étoiles,
Et comme les soldats allaient, fusils chargés,
Conduire à leur travail les anciens insurgés,
Tout à coup, s'élançant des ravins les plus proches,
Blancs fantômes surgis au loin parmi les roches,
En long burnous, montés sur leurs fins chevaux gris,
Et jetant leurs fusils en l'air avec des cris
Où se mêle le nom de leur Dieu qu'ils adjurent,
Les Bédouins du désert de tous côtés parurent.
Deux tribus, qui semblaient depuis longtemps dormir,
Venaient de relever l'étendard de l'Émir,
Le Drapeau 33
Et voulaient de nouveau faire parler la poudre. Ainsi qu'un gros nuage accourt, chargé de foudre, Ils venaient, soulevant un flot de sable ardent.
Le commandant du fort, un brave cependant, Vieux troupier devenu lentement capitaine, Avait pâli devant cette attaque soudaine. Le pauvre homme perdait la tête absolument. Comment faire? Il avait trente hommes seulement Pour défendre les murs de sa faible redoute; Et, quant aux condamnés politiques, sans doute, A s'enfuir ils n'allaient pas être les derniers s
En ce moment, sorti des rangs des prisonniers, L'un d'eux, qu'on avait vu parler, dans le tumulte, A ses amis, de l'air d'un homme qui consulte, Un grand gaillard, portant sur ses traits amaigris La trace de vingt ans de misère à Paris, Et dont les yeux profonds, sous leurs sombres arcades, Conservaient un reflet du feu des barricades, S'approcha lentement du vieil algérien Et dit avec le ton traînant du faubourien :
— Mon capitaine, on vient vous dire que nous sommes Cent condamnés, c'est vrai, cent forçats, mais cent hommes. Tous du faubourg Antoine et tous gars bien choisis. Nous savons que le fort est bondé de fusils. Sur tous ces moricauds, si vous voulez qu'on cogne, Armez-nous donc. Après avoir fait la besogne,
34 Contes et Poésies
On rendra les outils, ma parole d'honneur!
Vous ne me faites pas l'effet d'un chicaneur;
Vous aurez confiance en nous, — on en est digne, —
Et vous nous laisserez marcher avec la ligne.
Prêtez-nous les fusils et nous sommes sauvés.
La loque qui flottait sur nos tas de pavés
N'était pas, après tout, le vrai drapeau de France,
Et le rouge n'est bon qu'en pantalon garance
Voyons, mon capitaine, est-ce dit?
L'officier, Trop ému pour répondre et pour remercier, Fit donner sur-le-champ au bagne rendu libre De bons fusils avec des balles de calibre. Il était temps. Trois cents Arabes étaient là, Galopant tout autour du fort, criant : « Allah ! » Et tiraillant déjà sur ses minces murailles. Soudain les deux canons vomirent leurs mitrailles Qui firent reculer l'insolent tourbillon ; Puis, sortant du blockhaus, un hardi bataillon, Où des soldats marchaient auprès de gens en blouse Et chaussés de sabots comme en quatre-vingt-douze, Vint se mettre en bataille et commença le feu. Le combat fut sanglant et vif, mais dura peu. Les Bédouins, qui croyaient surprendre un faible poste. Devant tous ces Français si prompts à la riposte, Tentèrent bien, mettant tous les sabres au vent, Deux charges qu'on reçut, baïonnette en avant. Mais leur cheik y périt, et la bande affolée.
Le Drapeau 35
Comme un vol de corbeaux reprenant sa volée, Tourna bride et bientôt dans l'Atlas se perdit.
Alors les condamnés, ainsi qu'ils l'avaient dit,
Tenant loyalement la parole jurée,
Rentrèrent dans le fort en colonne serrée ;
Sans hésitation, ils mirent en faisceaux,
Devant le commandant, leurs fusils encor chauds ;
Et le vieil officier, contenant mal ses larmes,
A ses soldats d'un jour qui déposaient leurs armes,
Étreignait les deux mains à leur rougir la peau,
Et disait rudement :
— Merci... pour le drapeau
Uleuelte
CONTE DE EÉE
A ma petite amie Marie-Germaine Brice
l était une fois, le fait n'est pas récent,
Dans un manoir du Rhin, un baron très puissant
"ff^ J£& De qui tous les vassaux maudissaient l'avarice.
ËaAaSI Sa femme avait été jadis la bienfaitrice
Du pays, et son cœur n'était que chanté.
Mais pour longtemps jamais un ange n1est prêté;
Pendant quelques beaux jours la terre à Dieu l'emprunte,
Puis il remonte au ciel. La baronne défunte
Avait laissé pourtant derrière elle une enfant,
De ses vertus témoin et souvenir vivant.
Bleuette
Quinze ans, blonde, chétive, on la nommait Bleuette. Ainsi qu'un colibri dans un nid de chouette, Sa jeunesse égayait le château triste et nu.
Le baron, qui s'était quelque peu contenu,
Devint encor plus dur, quand sa femme fut morte.
Dès l'aube, ayant son seul écuyer pour escorte,
Il s'en allait au bois, l'épervier sur le poing.
Bleuette aimait son père et ne l'accusait point,
Mais trouvait cependant bien tristes les journées
Qu'elle passait, parmi les tentures fanées,
Dans ce manoir glacé, désert et solennel,
Où l'on ne faisait pas de feu, même à Noël.
Comme le temps paraît moins long quand on l'occupe,
La mignonne parfois se taillait une jupe
Dans les draps ramages et dans les vieux lampas
Dont sa mère jadis rehaussait ses appas.
Car jamais le baron à la pauvre fillette
N'avait donné le moindre écu pour sa toilette.
Le vilain homme était bien trop ladre pour ça.
Bien plus, après la mort de sa femme il cessa,
Quoiqu'à la sainte dame il en eût fait promesse,
De fréquenter l'église et d'entendre la messe,
Certain de trouver là, terrible épouvantail,
Quatre ou cinq mendiants assis sous le portail ;
Et n'ayant jamais vu d'argent blanc ni d'or jaune,
Bleuette n'avait pas de quoi faire l'aumône.
C'était son °ros chagrin. Elle se consolait
38 Contes et Poésies
De coudre à ses habits la reprise et l'ourlet
Et d'être fagotée ainsi qu'une grand'mère.
Malgré tout elle était jolie, et c'est chimère
De croire qu'à son âge elle n'en savait rien.
Mais comme elle souffrait, et de son cœur chrétien
Quelle plainte montait, de Dieu seul entendue,
Lorsqu'il fallait passer devant la main tendue
D'un pauvre, et ne pouvoir rien mettre en cette main !
Le dimanche surtout. Tout le long du chemin, Quand elle revenait, seule, portant son livre, Dans ce parfum d'encens qui longtemps vous enivre, Tout le long du chemin, ce n'était que vieillards, Femmes portant marmots, aveugles, béquillards, Qui couraient sur ses pas en criant leur souffrance. Les vieilles à bâton faisaient la révérence Et les petits enfants envoyaient leur baiser. Elle ne trouvait pas de mots pour refuser ; Mais le front bas, les yeux baissés, rouge de honte, Elle passait, prenant sa marche la plus prompte, Et pleurait, une fois rentrée à la maison.
Un dimanche, c'était au temps de la moisson,
Elle vit, au moment de revenir de vêpres,
Tant de pauvres couverts de loques et de lèpres,
Aux marches du parvis assis et l'attendant,
Que le cœur lui manqua rien qu'en les regardant.
Bleuette n'osa pas affronter la sortie
Et se souvint alors que, vers la sacristie,
Bleuette
Une porte s'ouvrait sur le chemin des blés.
Elle allait donc, le cœur tremblant, les yeux troublés,
Prendre par ce chemin quand, sous la colonnade,
Une vieille portant la jupe en cotonnade,
Les lourds sabots de bois et le vaste bonnet
Des aïeules, mais qui, dans une main, tenait,
En s'appuyant dessus, une longue baguette,
Apparut tout à coup et, venant vers Bleuette,
Lui dit :
« Ma fille, il faut retourner sur tes pas. Tout ce qui peut tomber sous ta main, ne crains pas De l'offrir, sans rougir, au mendiant qui passe. L'aumône n'a de prix que par la bonne grâce De eelui qui la donne. Enfant, avec deux mots, Avec un bon sourire, on calme bien des maux ; Va, l'on te saura gré d'une honte bravée. » Bleuette, qui vit bien que la vieille était fée, Répondit poliment que d'aussi bons avis Comme un ordre devaient par elle être suivis, Puis, ayant salué, prit sa route ordinaire. Les mendiants, suivant le flot du populaire, S'étaient tous éloignés pendant ce moment-là, Et, seule, par les blés, Bleuette s'en alla.
Elle cueillait, avec un vague espoir dans l'àme,
Un gros bouquet de fleurs des champs, lorsqu'une femme
Qui se tenait assise au revers d'un fossé,
L'aperçut, se leva, d'un air triste et lassé,
40 Contes et Poésies
Et, craintive, les yeux en larmes, vint vers elle.
« Ayez pitié de moi, ma belle demoiselle,
Dit la femme. Aux moissons, d'ordinaire, je suis
Vos vassaux, en glanant tout le blé que je puis.
Je suis veuve, je suis bien pauvre et point hardie.
Mais cette fois, voyez, je sors de maladie,
J'arrive la dernière, et tout est ramassé,
Et je meurs de fatigue au bord de ce fossé. »
« Hélas! lui répondit la bonne demoiselle, Je n'ai pas même un sou dans ma pauvre escarcelle; Mais prenez ce gentil bouquet de fleurs des champs, Et vous pourrez l'offrir aux quelques braves gens Qui voudront, j'en suis sûre, adoucir votre épreuve.
Sans vouloir refuser l'humble cadeau, la veuve Souriait cependant d'un air découragé; Mais quand elle Teut pris, le bouquet fut changé, O merveille admirable! en une énorme gerbe De brillants épis d'or, plus grosse et plus superbe Qus celle que Ton porte à monsieur le curé.
Comprenant que c'était un don inespéré Que lui faisait ainsi la bonne vieille fée, Bleuette, l'âme heureuse et toute réchauffée, Laissant l'autre charger d'épis son tablier, Se sauva par le bois et cueillit au hallier D'autres fleurs pour tresser une belle couronne. Elle allait — en songeant à la sainte baronne Sa mère, à cette fée, au miracle accompli, —
Bieuette 41
Quand un petit gamin en haillons, mais joli
A croquer, et marchant pieds nus dans la poussière,
A son tour aborda la jeune bouquetière
Et lui dit, le cœur gros et tout tremblant d'émoi :
« Ma belle demoiselle, ayez pitié de moi.
Depuis l'hiver, je suis orphelin. Mon aïeule,
Elle a quatre-vingts ans! avec moi reste seule.
Travailler? Mais je suis trop jeune, on ne veut pas;
Et sous ce toit croulant que vous voyez là-bas,
J'ai laissé grand'maman sans pain, sombre et muette. »
« Prends seulement ces fleurs de hallier, dit Bieuette, Pour les donner à qui calmera vos douleurs; Car je n'ai rien. »
Mais quand la couronne de fleurs Fut entre les deux mains du pauvre petit mioche, Elle devint un rond énorme de brioche, To-te chaude et dorée ainsi qu'un pain bénit. Bieuette, bien avant que l'orphelin finît De s'étonner, s'enfuit et gagna la grand'route. Un beau lys frais éclos poussait au bord, sans doute Pour qu'à s'en embellir elle se décidât.
A l'ombre d'un noyer elle vit un soldat
Qui s'était assis là, sur une grosse pierre.
Sac au dos, s'appuyant sur sa longue rapière,
Cet homme paraissait de fatigue épuisé;
Son front, — il revenait de la guerre, blessé, —
42 Contes et Poésies
Saignait sous un bandeau lié d'une ficelle, Et ce soldat lui dit :
« Ma belle demoiselle, L'étape était trop longue et le cœur m'a manqué ; Mais le bon vin remet un homme fatigué, Et vous devriez bien, — la peine n'est pas lourde, Au village voisin aller remplir ma gourde. »
« J'y cours, pauvre soldat, mais le village est loin ; Et vous vous ennuierez tout seul dans votre coin. Le parfum de ce lys vous tiendra compagnie. »
L'homme d'armes sourit, et, sans cérémonie, Prit entre ses doigts noirs le calice embaumé. Mais, quand il le toucha, le lys fut transformé En un grand hanap plein de vin de la Moselle Où le soleil dardait une fauve étincelle.
Bleuette ne vit plus de pauvres ce jour-là. Mais dans tout le pays vous pensez qu'on parla, Et que tous ses bienfaits laissèrent une trace. Or son père, le soir, revenant de la chasse, Trouve tous ses vassaux émus et rassemblés : Et tous de lui parler de la gerbe de blés, Comme de la brioche énorme et du grand verre. Il n'en peut plus douter; c'est un fait qu'on avère; Et sa cupidité s'en réjouit déjà.
Donc, après le souper, que le baron mangea Sans appéiit, et quand l'unique domestique
Bleuette 43
Eut enfin desservi la table très rustique, Il attira Bleuette entre ses deux genoux :
« Maintenant, lui dit-il, nous sommes entre nous. Reçois mon compliment. Vrai! tu naquis coiffée. Je sais l'étrange don que t'a fait cette fée, Et j'en veux sur moi-même essayer le pouvoir. Fais-moi quelque présent, ma mignonne, pour voir Ce qu'il va devenir dans la main de ton père. »
« Malgré tout mon respect, dit Bleuette, j'espère Que vous laisserez là ce projet dangereux. Je n'ai reçu ces dons que pour les malheureux, Et non pour augmenter le bien de la famille. »
« Laisse-moi donc. C'est trop de scrupule, ma fille. Donne-moi seulement, rien que pour essayer, La médaille de plomb qui pend à ton collier. Le pire qu'il se peut faire, c'est qu'elle reste Ce qu'elle est, un bijou de valeur très modeste; Mais si nous la voyons être soudainement Un lourd médaillon d'or ou bien un diamant, C'est qu'aussi ton pouvoir nous échoit en partage. »
Bleuette n'osa pas résister davantage, Et mit, bien qu'à regret, dans la main du vieux fou La médaille de plomb qui pendait à son cou; Mais l'avare frémit quand il l'eut empoignée, Car il ne tenait plus qu'une horrible araignée, Toute noire, effroyable, avec des bras velus.
Contes et Poésies
Faisant pour la jeter des efforts superflus, L'avare serait mort d'effroi dans la bataille ; Mais la bête ne fut que la simple médaille Qu'elle était, quand l'enfant l'eut reprise en sa main.
Le baron réfléchit, et, dès le lendemain,
A Bleuette il fit don d'une pleine aumônière.
Cette merveille-là ne fut pas la dernière
Qu'accomplit cependant la mignonne aux yeux bleus
Elle avait conservé son don miraculeux;
Et, quand elle sortait des vêpres, le dimanche,
Le sou qu'elle donnait devenait pièce blanche,
Le simple écu d'argent devenait un marc d'or,
Et le marc un bijou plus précieux encor;
Si bien que sa gentille et bonne renommée
Au landgrave électeur fut un jour affirmée,
Et, s'étant renseigné dans le pays entier,
Il la voulut pour femme à son seul héritier.
Il se fît tout d'abord annoncer par un page;
Et vint enfin, lui-même, en superbe équipage,
Confier au baron le désir qu'il avait.
Le fils de l'Électeur, gentilhomme parfait,
Plut à Bleuette, dès la première soirée,
Et la noce, bientôt après, fut célébrée
Avec tant d'allégresse et de luxe inouï
Qu'on en parle, là-bas, même encore aujourd'hui.
Le Raisin
A mon vieil nmi Alexis Orsat.
e malade baissait tous les jours. Pauvre père!
Et, dans l'humble logis, jadis presque prospère.
Avait depuis longtemps sévi la pauvreté.
Les sinistres papiers du Mont-de-Piété S'étaient accumulés derrière la pendule ; Et, toujours espérant, — le malheur est crédule, — La famille vendait tout son petit trésor. La timbale, les six couverts, la montre en or L'un après l'autre étaient retournés chez l'orfèvre. Au moribond toussant et grelottant la fièvre
46 Contes et Poésies
On sacrifiait tout, sans se décourager.
Un jour, le médecin dit:
« S'il pouvait manger ! »
Mais il avait déjà, le triste grabataire,
Refusé le biscuit avec du vieux madère,
Les trois huîtres et l'œuf poché dans du bouillon.
Or, bien qu'on fût en mars, par un jour sans rayon,
On parla de raisin, ne sachant plus que dire,
Hélas ! — et le malade eut un faible sourire.
On se saigna. Le soir, à ce pauvre chevet,
— Dans la boîte portant la marque de Chevet
Et montrant les grains durs et roux sous la dentelle
De papier, — tentatrice, appétissante et telle
Qu'au dessert parmi les gourmets de belle humeur,
Parut la ruineuse et splendide primeur.
L'agonisant la vit, mais, sans y toucher même,
Il détourna le front, plein d'un dégoût suprême,
Et, trois heures après, il s'en allait enfin
Dans l'autre monde où nul n'a sans doute plus faim.
La misère attendait les enfants et la mère ; Mais, le surlendemain, à l'école primaire, Les orphelins faisaient envie aux écoliers, En tirant ce raisin de leurs petits paniers.
Une tAumône
umant à ma fenêtre, en été, chaque soir, Je voyais cette femme, à l'angle d'un trottoir, S'offrir à tous ainsi qu'une chose à l'enchère. Non loin de là, s'ouvrait une porte cochêre
Où l'on entendait geindre, en s'abritant dessous,
Une fillette avec des bouquets de deux sous.
Et celle qui traînait la soie et l'infamie
Attendait que l'enfant se fût bien endormie
Et lui faisait alors l'aumône seulement.
— Tu lui pardonneras, n'est-ce pas ? Dieu clément !
wm
'Préface d'un Livre 'Posthume
A la mémoire de Henri-Charles Read.
elui qui fit ces vers est mort à dix-neuf ans,
— Tel l'amandier précoce, au début du printemps,
Meurt pour une neige qui tombe. — Il ne reste de lui que le bouquet glané, Et, d'une main pieuse, ainsi qu'un frère aîné, Je viens le poser sur sa tombe.
Préface d'un Livre Posthume 49
En lisant ces doux vers, qu'ils l'aient ou non connu, Tous seront attendris par leur charme ingénu,
Par leur grâce simple et naïve, Et, devinant quel homme eût été cet enfant, Ils se demanderont pourquoi le sort défend
Qu'un tel être prospère et vive.
Pourquoi tant de charmants espoirs ont succombé ; Pourquoi sur le chemin on trouve un nid tombé ;
Pourquoi le vent brise l'arbuste ; Pourquoi l'artiste, un jour, laisse là, sans regret, Une ébauche où déjà le chef-d'œuvre apparaît,
Et pourquoi le ciel est injuste !
Mais, devant ce jeune homme au sépulcre enfermé, Moi qui vieillis, je dis à ceux qui l'ont aimé
Ou qui l'aimeront par son livre :
Heureux qui n'a vécu qu'un jour, en floréal ! Heureux qui meurt, tout jeune, avec son idéal !
Dieu lui fait grâce et le délivre.
Car vivre, c'est souffrir. Quels maux n'eût pas soufferts Le cœur ardent et bon qui s'épanche en ces vers ?
Il portait la marque fatale.
L'art, le bonheur, l'amour à ses yeux avaient lui ; Il n'a pas eu le temps de voir fuir devant lui
Tous ces mirages de Tantale.
$o Contes et Poésies
D'ailleurs, que savons-nous ? Hommes, courbons nos fronts. Au delà du tombeau vers lequel nous courons
Siège une immuable justice; Et nous saurons un jour qu'il est essentiel Que l'âme d'un poète enfant remonte au ciel
Pour que le soleil resplendisse.
rv-L
tA un Jim a ni
iiant abandonné qu'une maîtresse oublie, Pourquoi ce poing fermé que tu montres aux deux? Pourquoi ce pli profond dans ton front soucieux Et ce regard où brûle une ardeur de folie ?
Pourquoi ce désespoir ? Parce qu'elle est jolie, Parce qu'en caressant son corps délicieux, En respirant sa bouche, en admirant ses yeux, Tu trouvais un remède à ta mélancolie.
Contes et Poésies
Tu pâlis en songeant à l'odeur de sa chair. Son visage est toujours le seul qui te soit cher ; De tout autre, aussitôt blasé, tu te dégoûtes.
Va, tu me fais pitié, triste martyr d'amour !
La vie est un éclair, la beauté dure un jour.
Songe aux têtes de morts qui se ressemblent toutes.
La Chambre ^Abandonnée
a chambre est depuis très longtemps abandonnée,
Les meubles sont flétris, la tenture est fanée.
Un jour, on est parti sans fermer les volets.
Et le soleil, celui des torrides juillets aussi bien que celui des décembres polaires, A longtemps promené ses regards circulaires, Comme il fera demain, comme il fait aujourd'hui, Dans ce lieu saturé de tristesse et d'ennui.
La chambre est depuis très longtemps abandonnée. Un peignoir rose tendre en soie enrubannée Conserve, sur le grand divan de satin noir,
54 Contes et Poésies
L'attitude d'un corps brisé de désespoir ;
Et, depuis le départ, deux pantoufles mignonnes
Traînent sur la peau d'ours, prés du lit à colonnes,
De la dernière nuit encor bouleversé.
Partout, sur l'écrin vide et le livre laissé,
Où la fuite fiévreuse et brusque se devine,
La poussière a posé sa neige grise et fine ;
Et, dans les hauts miroirs brumeux, rien n'est resté
Du sourire qu'ils ont autrefois reflété.
La chambre est depuis très longtemps abandonnée.
Une causeuse est là, devant la cheminée.
Quel secret monotone échangent donc entre eux
Le large fauteuil vide et le foyer poudreux ?
O morne solitude ! ô silence sévère !
Sur la table une rose est morte dans un verre ;
Les feuilles tour à tour ont chu comme un fardeau,
Et leurs cadavres noirs, autour du verre d'eau,
Sont épars tristement et font une jonchée
Sur qui semble pleurer la tige desséchée.
Enfin la seule chose encor qui remuait
Dans cet intérieur immobile et muet,
Le seul objet doué d'une âme, d'une haleine,
La pendule de Saxe aux fleurs de porcelaine
A dû depuis longtemps, très longtemps, s'arrêter...
Comme tu cesseras bientôt de palpiter,
O toi dont je maudis l'existence obstinée,
Cœur plus désert que n'est la chambre abandonnée !
Le 'Bateau -Mouche
N court bien loin, bien loin, chercher des paysages Avec des pins brisés sur des torrents sauvages Et des paquets de mer tordus sur des récifs ; Mais le Parisien, dédaigneux des poncifs,
Pour voir des coins charmants et des tableaux intimes,
Se contente d'aller pour ses quinze centimes,
A bord d'un bateau-mouche alerte et matinal,
Du viaduc d'Auteuil au Pont National.
Spectacle intéressant plus qu'on ne s'imagine !
Bercé par le hoquet rhythmé de la machine
56 Contes et Poésies
Auquel parfois l'écho des rivages répond,
Le flâneur fume et rêve en marchant sur le pont.
Là, du monde amusant survient à chaque escale :
C'est l'ouvrier lisant la feuille radicale
Que rédige pour lui Rochefort ou Naquet ;
C'est le bourgeois de Londres, armé d'un Cook's ticket
Et traînant après lui trois miss en robe courte,
Le patronnet portant sur sa tête une tourte,
Le gros homme en sueur qui s'assied et dit : Ouf !
Et la pâle grisette en mince water-proof,
Avec ses jolis yeux et son teint de chlorose.
Allez là par un temps voilé de brume rose,
Par un matin d'octobre ou d'avril, voulez-vous ?
Faites moi le trajet complet pour vos trois sous ;
Et puis, — j'aime à vous croire une âme délicate, —
Autour des bains Vigier ou près de la frégate,
Dites-moi franchement si vous n'avez pas vu
Des vrais motifs à peindre et d'un charme imprévu,
Emergeant du brouillard que le soleil dissipe,
Où le père Corot aurait fumé sa pipe.
Pour moi qui de Paris fais mes seules amours,
J'accomplis ce voyage au moins tous les huit jours.
J'en connais tous les coins par cœur ; je me rappelle
Combien la flèche d'or de la Sainte Chapelle,
Par un matin d'hiver anime le tableau ;
J'ai noté le fracas impétueux de l'eau,
Quand, cédant à l'effort du bateau-mouche en marche,
Le Bateau-Mouche 57
Elle va se briser sous les ponts, contre l'arche.
De tous ces riens charmants je ne suis jamais las.
J'ai pour ami, devant le port Saint-Nicolas,
Un vieil arbre isolé qui montre ses racines.
Puis, quand j'ai bien assez regardé mes voisines
Qui du Petit Journal lisent le feuilleton,
Je descends, à travers la foule d'un ponton
Qui ferait le bonheur des impressionnistes;
Et, tout le long des quais où sont les bouquinistes,
Le cerveau tout grisé de tant d'aspects divers,
Je rentre en feuilletant les volumes de vers.
La lymphe de Ville-d'iAvray
Monument de Corot
strophes dites par M»e BLANCHE BARRETTA, de la comédie française