PRÉFACE DE CATHERINE VADÉ
car il savait que Carré avait de largent. Jérôme Carré / • lui fit alors ce conte , qui m’a paru curieux.
« 11 y avait autrefois un roi d’Espagne qui avait « promis de distribuer des aumônes considérables à • ; . « tous les habitants d’auprès de Burgos, qui avaient été « ruinés par la guerre. Ils vinrent aux portes du palais, .*
« mais les huissiers ne voulurent les laisser entrer qu’à \
« condition qu’ils partageraient avec eux. Le bon k fiomme Cardéro se présen ta le premier au monarque,
« se jeta à ses pieds, et lui dit : Grand roi, je supplie « votre altesse royale de faire donner à chacun de nous « cent coups d’étrivières. Voilà une plaisante demande,
« dit le roi; pourquoi me faites-vous cette prière? C’est,
« dit Cardéro, que vos gens veulent absolument avoir « la moitié de ce que yous nous donnerez. Le roi rit « beaucoup, et fit un présent considérable à Cardéro.
« De-là vint le proverbe, qu’il vaut mieux avoir affaire a à Dieu qu’à ses saints. »
C’est avec ces sentiments que passa de cette vie à l’autre mon cher Jérôme Carré, dont je joins ici quelques opuscules à ceux de Guillaume; et je me flatte que messieurs les Parisiens, pour qui Vadé et Carré ont toujours travaillé, me pardonneront ma préface.
Catherine Vadé.
CE QUI PLAIT AUX. DAMES
Or, maintenant que le beau (lieu du jour Des Africains va brûlant la contrée ,
Qu’un cercle étroit chez nous borne son tour ,
Et que l’hiver alonge la soirée,
• Après souper, pour vous désennuyer,
... Mes chers amis, écoutez une histoire,
Touchant un pauvre et noble chevalier,
Dont l'aventure est digne de mémoire.
Son nom était messire Jean Robert, t - Lequel vivait sous le roi Dagobert.
Il voyagea devers Rome la sainte, '
Qui surpassait la Rome des Césars ;
Il rapportait de son auguste enceinte ,
Non des lauriers cueillis aux champs de Mars,
Mais des agnus avec des indulgences,
Et des pardons, et de belles dispenses :
Mon chevalier en était tout chargé ,
D’argent fort peu; car, dans ces temps de crise,
Tout paladin fut très mal partagé ;
L’argent n’allait qu’aux mains des gens d’cglise.
Sire Robert possédait pour tout bien Sa vieille armure, un cheval et son chien ;
Mais il avait reçu pour apanage Les dons brillants de la fleur du bel âge ,
F orce d’Hercule , et grâce d’Adonis ,•
Dons fortunés qu’on prise en tout pays.
Comme il était assez près de Lutcce , ’
Au coin d’un bois qui borde Charenton,
■2Ô CE QUI PLAÎT AUX DAMES
Il aperçut la fringante Marthon ,
Dont un rub&n nouait la blonde tresse :
Sa taille est leste , et son petit jupou Laisse entrevoir sa jambe blanche et fine.
Robert avance, il lui trouve une mine Qui tenterait les saints du Paradis.
Uu beau bouquet de roses et de lis Est au milieu de deux pommes d'albâtre,
Qu’ou ne voit point sans en être idolâtre;
Et de son teint la fleur et l’incarnat,
Do son bouquet auraient terni l’éclat.
Pour dire tout, cette jeune merveille !
A son giron portait une corbeille ,
Et s’en allait avec tous scs attraits
Vendre au marché du beurre et des œufs frais.
Sire Robert, ému de convoitise,
Descend d’un saut, l’accole avec franchise :
J’ai vingt écus, dit-il , dans ma valise;
C’est tout mon bien ; prenez encor mon cœur , Tout est à vous. C’est pour moi trop d’honneur, Lui dit Marthon. Robert presse la belle,
La fait tomber, et tombe aussitôt qu’elle.
Et la renverse , et casse tous ses œufs.
Comme il cassait , son cheval ombrageux , Epouvanté de la Aère bataille ,
Au loin s’écarte, et fuit dans la broussaille.
De Saint-Denys un moine survenant,
Monte dessus , et trotte à son couvent.
Enfin Marthon, rajustant sa coiffure,
Dit à Ro B ert : Où sont mes vingt écus ?
Le chevalier, tout pantois et confus,
Cherchant en vain sa bourse et sa monture.
CE Qü! PLAÎT 4LÜX DAMES.
Veut s’excuser; nulle excuse ne sert;
Marthon ne peut digérer son injure ,
Et va porter sa plainte à Dagobert.
Un chevalier, dit-elle, m’a pillée,
Et violée , et surtout point payée. *
Le sage prince à Marthon répondit :
Cest de viol que je vois qu’il s’agit;
Allez plaider devant ma femme Berthe,
En tel procès la reine est très experte :
Bénignement elle vous recevra,
Et sans délai justice se fera.
Marthon s’incline, et va droit à la reine.
Berthc était douce , affable , accorte, humaine; Mais elle avait de la sévérité Sur le grand point de la pudicité ;
Elle assembla son conseil de dévotes;
Le chevalier, sans éperons, sans bottes,
La tête nue et le regard baissé ,
Leur avoua ce qui s’était passé ;
Que vers Charonne il fut tenté du diable,
Qu’il succomba , qu’il se sentait coupable ,
Qu’il en avait un très pieux remord ;
Puis il reçut sa sentence de mort.
Robert était si beau, si plein de charmes, Si bien tourné , si frais et si vermeil ,
Qu’en le jugeant la reine et son conseil' Lorgnaient Robert et répandaient des larmes.
Marthon de loin dans un coin soupira :
Dans tous les cœurs la pitié trouva place.
Berthe au conseil alors remémora *
Qu’au chevalier on pouvait faire grâce ,
Et qu’il vivrait pour peu qu’il eût d’esprit :
CE QUI PLAÎT AUX DAMES
Car vous savez que notre loi prescrit De pardonner à qui pourra nous dire Ce que la femme en tous les temps désire; Bien entendu qu’il explique le cas Très nettement , et ne nous fâche pas.
La chose étant au conseil exposée,
Fut à Robert aussitôt proposée.
La bonne Berthe , afin de le sauver,
Lui concéda huit jours pour y rêver;
Il fit serment aux genoux de la reine De comparaître au bout de la huitaine , Remercia du décret lénitif ,
Prit congé d’elle , et partit tout pensif.
Comment nommer, disait-il en lui-même, .Très nettement ce que toute femme aime,
Sans la fâcher ? La reine et son sénat Ont aggravé mon trop piteux état.
J’aimerais mieux , puisqu’il faut que je meure , Que , sans délai , l’on m’eût pendu sur l’heure.
Dans son chemin dès que Robert trouvait Ou femme , ou fille , il priait la passante De lui conter ce que plus elle aimait.
Toutes faisaient réponse différente.
Toutes mentaient, nulle n’allait au fait.
Sire Robert au diable se donnait.
Déjà sept fois l’astre qui nous éclaire Avait doré lés bords de l’hémisphère ,
Quand sur un pré , sous des ombrages frais ,
Il vit de loin vingt beautés ravissantes , Dansant en rond ; leurs robes voltigeantes Étaient à peine un voile à leurs attraits.
Le doux zéphyr, en se jouant auprès,
CE QUI PLAÎT AUX DAMES
Laissait flotter leurs tresses ondoyantes ;
Sur l’herbe teudre elles formaient leurs pas, Basant la terre et ne la touchant pas.
Robeut approche , et du moins il espère Les cousulter sur la maudite affaire.
En un moment tout disparaît, tout luit.
Le jour baissait , à peine il était nuit ;
11 ne vit plus qu’une vieille édentée,
Au teint de suie , à la taille écourtée ,
Pliée en deux , s’appuyant d’un bâton ;
Son nez pointu touche à son court menton ;
D’un rouge brun sa paupière est bordée ;
Quelques crins blancs couvrent son noir chignon ; Un vieux tapis , qui lui sert de jupon ,
Tombe à moitié sur sa cuisse ridée;
Elle fit peur au brave chevalier.
Elle l’accoste, et, d’un ton familier,
Lui dit : Mon fils , je vois à votre mine ,
Que vous avez un chagrin qui vous mine :
Apprenez-moi vos tribulations ;
Nous souffrons tous, mais parler nous soulage;
11 est encor des consolations.
J’ai beaucoup vu : le sens vient avec l’âge. * Aux malheureux quelquefois mes avis Ont fait du bien quand on les a suivis.
Le chevalier lui dit : Hélas ! ma bonne ,
Je vais cherchant des conseils , mais en vain ;
Mon heure arrive, et je dois en personne,
Sans plus attendre , être pendu demain ,
Si je ne dis à la reine , à ses femmes ,
Sans les fâcher, ce qui plaît tant aux dames.
La vieille alors lui dit : Ne craignez rien ,
3o ce qui plaît aux dames.
Puisque vers moi le bon Dieu vous envoie ,
Croyez, mon fils, que c’est pour votre bien :
Devers la cour cheminez avec joie ;
Allons ensemble, et je vous apprendrai Ce grand secret de vous tant désiré.
Mais jurez-moi qu’on me devaut la vie.
Vous serez juste, et que de vous j’aurai Ce qui me plaît et qui fait mon envie :
L’ingratitude est un crime odieux .
Faites serment , jurez par mes beaux yeux Que vous ferez tout ce que je désire.
Le bon Robert le jura, non sans rire.
Ne riez point , rien n’est plus sérieux ,
Reprit la vieille } et les voilà tous deux ,
Qui côte à côte arrivent en présence De reiue Berthe et de la cour de France.
Incontinent le conseil assemblé ,
La reine assise j et Robert appelé ,
Je sais, dit-il, votre- secret , Mesdames.
Ce qui vous plaît en tous lieux , en tous temps,
Ce qui surtout l'emporte dans vos âmes ,
N’est pas toujours d’avoir beaucoup d’amants ;
Mais fille , ou femme , ou veuve , ou laide , ou belle , Ou pauvre, ou riche, où galante, ou cruelle,
La nuit, le jour , veut être, à mon avis,
Tant qu’elle peut, la maîtresse au logis.
Il faut toujours que la femme commande ;
C’est-là son goût; si j’ai tort, qu’on me pende.
Comme il parlait , tout le conseil conclut Qu’il parlait juste et qu’il touchait au but.
Ro b k rt absous baisait la main de Berthe ,
Quand de haillons et de fange couverte ,
Au pied du trône on vit notre sans-dent
CE $UI PLAÎT AUX DAMES
Criant justice, et la presse fendant;
On lui fait place, et voici sa harangue :
O reine Berthe ! ô beauté dont la langue Ne prononça jamais que vérité,
Vous dont l’esprit connaît toute équité , Vous dont le cœurs’onvre à la bienfaisance, Ce paladin ne doit qu’à ma science Votre secret; il ne vit que par moi.
Il a juré mes beaux jeux et sa foi Que j’obtiendrais de lui ce que j’espere ; Vous êtes juste, et j'attends mon salaire.
Il est très vrai, dit Robert, et jamais On ne me vit oublier les bienfaits ;
Mais vingt écus, mon cheval, mou bagage, Et mon armure , étaient tout mpn partage ; Un moine noir a , par dévotion',
Saisi le tout quand j’assaillis Marthon :
Je n’ai plus rien, et, malgré ma justice,
Je ne saurais payer ma bienfaitrice.
La reine dit : Tout vous sera rendu;
On punira votre voleur tondu.
Votre fortune, en trois parts divisée,
Fera trois lots justement compensés;
Les vingt écus à Marthon la lésée
Sont dus de droit , et pour ses œufs cassés.
La bonne vieille aura votre monture ;
Et vous, Robert, vous aurez votre armure.
La vieille dit : Rien n’est plus généreux, Mais ce n’est pas son cheval que je veux; Rien de Robert ne me plaît que lui-même; C’est sa valeur et ses grâces que j’aime :
Je veux régner sur son cœur amoureux s
32 CE QUI PLAÎT AUX DAMES
De ce trésor ma tendresse est jalouse :
Entre mes bras Robert doit vivre heureux;
Dès cette nuit je prétends qu’il m’épouse.
A ce discours, que l’on n’attendait pas, Robert glacé laisse tomber ses bras.
Puis fixement contemplant la figure Et les haillons de notre créature ,
Dans son horreur il recula trois pas,
Signa son front , et d'un ton lamentable Il s’écriait : Ai-je, donc mérité Ce ridicule et cette indignité ?
J’aimerais mieux que votre majesté Mc fiançât à la mère du diable ; ta vieille est folle, elle a perdu l’espeit.
Lors tendrement notre sans-dent reprit :
Vous le voyez , ô Reine ! il me méprise ;
Il est ingrat, les hommes le sont tous;
Mais je vaincrai ses injustes dégoûts :
De sa beauté j’ai l’âme trop éprise;,
Je l’aime trop pour qu’il ue m’aime pas.
Le cœur fait tout : j’avoue avec franchise Que je commence à perdre mes appas;
Mais j’en serai plus.tendrc'et plus fidèle :
On en vaut mieux, on orne son esprit, ,
On sait penser ; et Salomon a dit
Que femme sage est plus que femme belle.
Je suis bien pauvre , est-ce un si grand malheur ? La pauvreté n’est point un déshonneur.
N’est-on content que sur un lit d’ivoire ?
Et vous , Madame , en ce palais de gloire ,
Quand vous couchez côte à côte du roi , Dormez-vous mieux, aimez-vous mieux que moi ?
CE QUI PLAÎT AUX DAMES
De Philémon vous connaissez l’histoire :
Amant aimé, dans le coin d’un taudis,
Jusqu’à cent ans il caressa Baucis.
L<es noirs chagrins., enfants de la vieillesse, N’habitent point sous nos rustiques toits;
Le vice fuit où n’est point la mollesse.
Nous servons Dieu , nous égalons les rois ;
Nous soutenons l’honneur de vos provinces ;
Nous vous faisons de vigoureux soldats :
Et , croyez-moi , pour peupler vos Etats ,
Les pauvres gens valent mieux que vos princes.
Que si le ciel à mes chastes désirs
N’accorde pas le bonheur d’être mère ,
L’hymen encore offre d’autres plaisirs.
Les fleurs du moins sans les fruits peuvent plaire.
On me verra, jusqu’à mon dernier jour,
Cueillir les fleurs de l'arbre de l’amour.
La décrépite, en parlant de la sorte,
Charma le cœur des dames du palais.
On adjugea Robert à ses attraits;
De son serment la sainteté l’emporte
Sur son dégoût; la dame encor voulut
Être à cheval , entre ses bras menée -
À sa chaumière, où ce noble hyménée ’ •
Doit s’achever dans la même journée ;
Et tout fut fait comme à la vieille il plut.
Le chevalier sur son cheval remonte,
Prend tristement sa femme entre ses bras,
Saisi d’horreur et rougissant de honte,
Tenté cent fois de la jeter à bas,
De la noyer ; mais il ne le fit pas :
Tant des devoirs de la chevalerie La loi sacrée était alors chérie !
Contes, Satires, etc. 3
CE QUI PLAÎT AUX DAMES
Sa tendre épouse , en trottant avec lui ,
Lui rappelait les exploits de sa race,
Lui racontait comment le grand Clovis Assassina trois rois de scs amis,
Comment du ciel il mérita la grâce.
Elle avait vu le beau pigeon béni ,
Du haut des cieux apportant à Remi L’ampoule sainte et le céleste chrême Dont ce grand roi fut oint dans son baptême.
Elle mêlait à scs narrations Des sentiments et des réflexions,
Des traits d’esprit et de morale pure ,
Qui , sans couper le fil de l’aventure ,
Faisaient penser l’auditeur attentif,
Et l’instruisaient, mais sans l’air instructif.
Le bon Robert à toutes ces merveilles,
Le cœur ému , prêtait ses deux oreilles ,
Tout délecté quand sa femme parlait,
Prêt à mourir quand il la regardait.
L’étrange couple arrive à la chaumière Que possédait l’affreuse aventurière.
Elle se trousse , et de sa sale main De son époux arrange le festin;
Frugal repas fait pour ce premier âge,
Plus célébré qu'imité par le sage.
Deux ais pourris sur trois pieds inégaux Formaient la table où les époux soupèrent,
A peine assis sur deux minces tréteaux :
Du triste époux les regards se baissèrent.
La décrépite égaya le repas
Par des propos plaisants et délicats ,
Par des bons mots, qui piquent et qu’on aime,
CE QUI PLAÎT AUX DAMES
Si naturels, que Ton croirait soi-même Les avoir dits. Robert fut si content,
Qu’il en sourit, et qu’il crut un moment Qu’elle pouvait lui paraître moins laide.
Elle voulut, quand le souper finit,
Que son époux vînt avec elle au lit.
Le désespoir, la fureur le possède;
A cette crise, il souhaite la mort;
Mais il se couche, il se fait cet effort;
11 l’a promis, le mal est sans remède.
Ce n’était point deux sales demi-draps , Percés de trous , et rongés par les rats ,
Mal étendus sur de vieilles javelles,
Mal recousus encor par des ficelles ,
Qui révoltaient le guerrier malheureux ;
Du saint hymen les devoirs rigoureux • S’offraient à lui sous un aspect horrible.
Le ciel , dit-il , voudrait-il l'impossible ?
A Rome on dit que la grâce d’en-haut Donne à la fois le vouloir et le faire ;
La gfacc et moi nous sommes en défaut.
Par son esprit ma femme a de quoi plaire ,
Son cœur est bon ; mais dans le grand conflit Peut-on jouir du cœur ou de l’esprit?
Ainsi parlant le bon Robert se jette,
Froid comme glace, au bord de sa couchette :
Et pour cacher sou cruel déplaisir,
11 feint qu’il dort, mais il ne peut dormir.
La vieille alors lui dit d’une voix tendre, En le pinçant : Ah! Robert, dormez-vous \ Charmant ingrat , cher et cruel époux ,
Je suis rendue, hatez-vous de vous rendre;
CE QUI PLAÎT AUX DAMES
De ma pudeur les timides accents Sont subjugués par la voix de mes sens.
Régnez sur eux ainsi que sur mort amc ;
Je meurs, je meurs ! Ciel ! à quoi réduis-tu Moii naturel qui combat ma vertu?
Je me dissous , je brûle , je me pâme :
Ah ! le plaisir m’enivre malgré moi ;
Je n'en puis plus , faut-il mourir sans toi ?
Va, je le mets dessus ta conscience.
Robert avait un fonds de complaisance, Et de candeur et de religion ;
De son épouse il eut compassion.
Hélas, dit-il, j’aurais voulu, Madame,
Par mon ardeur égaler votre flamme;
Mais que pourrai-je ? Allez , vous pourrez tout Reprit la vieille; il n’est rien à votre âge Dont un grand cœur enfin ne vienne à bout, Avec des soins , de l’art et du courage :
Songez combien les dames de la cour Célébreront ce prodige d’amour.
Je vous parais peut-être dégoûtante,
Un peu ridée et même un peu puante;
Cela n’est rien pour des héros bien nés; Fermez les yeux et bouchez-vous le nez.
Le chevalier, amoureux de la gloire, Voulut enfin tenter cette victoire;
11 obéit : et se piquant d’honneur,
N’écoutant plus que sa rare valeur,
Aidé du ciel , trouvant dans sa jeunesse Ce qui tient lieu de beauté , de tendresse , Fermant les yeux , se mit à son devoir.
C'en est assez, lui dit sa tendre épouse ,
CE QUI PLAÎT AUX DAMES
J’ai vu de vous ce que j’ai voulu voir;
Sur votre cœur j’ai connu mon pouvoir;
De ce pouvojr ma gloire était jalouse ;
J’avais raison; convcnez-cn, mon fils, Femme toujours est maîtresse au logis.
Ce qu’à jamais, Robert, je vous demande, C’est qu’à mes soins vous vous laissiez guider Obéissez, mon amour vous commande D’ouvrir les yeux et de me regarder.
Robert regarde; il voit à la lumière De cent flambeaux , sur vingt lustres placés, Dans un palais, qui fut cette chaumière, Sous des rideaux de pertes rehaussés ,
Une beauté, dont le pinceau d’Apelle Ou de Vanlo, ni le ciseau fidèle Du bon Pigal, le Moine, ou Phidias, N’auraient jamais imité les appas.
C’était Vénus, mais Vénus amoureuse,
Telle qu’elle est , quand les cheveux épars , Les yeux noyés dans sa langueur heureuse,.
Entre ses bras elle attend le dieu Mars.
Tout est à vous, ce palais et moi-meme; Jouissez-cn, dit-elle à son vainqueur :
Vous n’avez point dédaigné la laideur,
Vous méritez que la beauté vous aime.
Or , maintenant j’entends mes auditeurs M* demander quelle était cette belle ,
De qui Robert eut les tendres faveurs.
Mes chers amis , c’était la fée Urceele,
Qui dans soa temps protégea nos guerriers, Et fit du bien aux pauvres chevaliers.
O l’heureux temps que celui de ces fables
CE QUI PLAIT AUX DAMES
Des bons démons, des esprits familiers, Des farfadets, aux mortels secourables!
On écoutait tous ces faits admirables Dans son château , près d’un large foyer :
Le père et l’oncle, et la mère et la fdle,
Et les voisins , et toute la famille , Ouvraient l’oreille à monsieur l’aumônier, Qui leur faisait des coûtes de sorcier.
On a banni les démons et les fées ;
Sous la raison les grâces étouffées,
Livrent nos cœurs à l’insipiditc ;
Le raisonner tristement s’accrédite ;
On court , hélas ! après la vérité ;
Ah ! croyez moi , l’erreur a sou mérite. '