‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 15 sur 174 · LES · texte numérisé non relu

LES

TROIS MANIÈRES. '5

Point de geste , point de langage ;

Au premier signe un peu douteux,

Au clignement d’une paupière,

A l’instant je vous coupe en deux ,

Et vous jette dans la rivière.

Le satrape était un seigneur Assez sujet à la frayeur ;

11 eut beaucoup d’obéissance :

Lorsqu’on a peur, on est fort doux.

Sur la nacelle en diligence Nous l’embarquâmes avec nous.

Sitôt que nous filmes eu Grèce,

Son vainqueur le mit à rançon;

Elle fut en sonnante espèce;

Elle était forte , il m’en fit don :

Ce fut ma dot et mon douaire.

Avouez qu’il a su plus faire , . -

Que le bel-esprit Ligdamon ;

Et que j’aurais fort à me plaindre,

S’il n’avait songé qu’à me peindre ,

Et qu’à me faire une chanson.

Les Grecs furent charmés de la voix douce et vive,

Du naturel aisé, de la gaîté naïve Dont la jeune Téone anima son récit.

La grâce en s’exprimant vaut mieux que ce qu’on dit.

On applaudit, on rit : les Grecs aimaient à rire.

Pourvu qu’on soit content, qu’importe qu’on admire?

Apamis s’avança les larmes dans les yeux;

Ses pleurs étaient un charme, et la rendaient plus belle.

Les Grecs prirent alors un air plus sérieux,

Et dès qu’elle parla les cœurs furent pour elle’.

Apamis raconta ses malheureux amours

Oigitized

LES TROIS MANIÈRES

En mètres qui n'étaient ni trop longs ni trop courts; Dix syllabes par vers mollement arrangées Se suivaient avec art, et semblaient négligées.

Le rhythme en est facile, il est mélodieux; L’hexamètre est plus beau, mais parfois ennuyeux.

APAMIS.

L’astre cruel sous qui j’ai vu le jour M’a fait pourtant naître dans Amathonte,

Lieux fortunés où la Grèce raconte Que le berceau de la mère d’Amour Par les plaisirs fut apporté sur l’onde;

Elle y naquit pour le bonheur du monde,

A ce qu'on dit, mais non pas pour le mien.

Son culte aimable et sa loi douce et pure A scs sujets n’avaient fait que du bien,

Tant que sa loi fut celle de nature.

Le rigorisme a souillé ses antels ;

Les Dieux sont bons, les prêtres sont cruels.

Les novateurs ont voulu qu’une belle,

Qui par malheur deviendrait infidèle,

Allât finir ses jours au fond de l’eau Où la Déesse avait eu son berceau,

Si quclqu’amant ne se noyait pour elle.

Pouvait-on faire une loi si cruelle?

Hélas! faut- il le (rein du châtiment

Aux cœurs bien nés pour aimer constamment!

Et si jamais à la faiblesse en proie,

Quelque beauté vient à changer d’amant,

C’est un grand mal; mais faut-il qu’on la note?

Tendre Vénus, vous qui fites ma joie Et mon malheur, vous qu’avec tant de soin J'avais servie avec le beau Batiie,

LES TROIS lfANlÊRÈS.

D'un coeur si droit, d un esprit si docile,

Vous le savez, je'vous prends à témoin Comme j'aimais, et si j’avais besoin Que mon amour fût nourri par la crainte.

Des plus beaux noeuds la pure et douce étreinte Faisait un cœur de nos cœurs amoureux.

Batilc et moi nous respirions cès feux Dont autrefois a brûlé la Déesse.

L’astre des cieux , en commençant SOn cours,

En l’achevant, contemplait ttos amours;

La nuit savait quelle était nta tendresse.

Arénorax, homme indigne d’aimer,

Au regard sombre, SU front triste, au coeur traître, D’amour pour moi parut s’envenimer,

Nou s’attendrir; il le fit bien connaître.

Né pour haïr, il ne fut que jaloux.

11 distilla les poisons de l’envie;

Il fit parler la noire calomnie.

O délateurs! monstres de ma patrie,

Nés de l'enfer^ hélas! rentrez-y tous.

L’art contre moi mit tant de vraisemblance Que mon amant put même s’y tromper,

Et l’imposture accabla -l'innocence.

Dispensez-moi de votts développer Le noir tissu de sa trame secrète;

Mon tendre cœur ne peut s’en Occuper,

Il est trop plein de l’amant qu’il regrette.

A la Déesse en vain j’eus mon recours ,

Tout me trahit ; je me vis condamnée A terminer mes maux et mes beaux jours Dans cette mer où Vénus était née.

On me menait au lieu de mon trépas;

60 LES TROIS MANIÈRES

Un peuple entier mouillait de pleurs mes pas, Et me plaignait d’une plainte inutile*,

Quand je reçus un billet de Batilc , ratai écrit qui changeait tout mon sort!

Trop cher écrit plus cruel que la mort!

Je crus tomber dans la nüit éternelle Quand je l’ouvris, quand j’aperçus ces mots :

« Je meurs pour vous, fussiez-vous infidèle. » C’en était fait, mon amant dans les flots S’était jeté pour me sauver la vie.

On l’admirait en poussant des sanglots.

Je t'implorais, ô mort, ma seule envie,

Mon seul devoir! on eut la cruauté De m’arrêter lorsque j’allais le suivre;

On m’observa, j’eus le malheur de vivre.

De l’imposteur la sombre iniquité Fut mise au jour, et trop tard découverte.

Du talion il a subi la loi;

Son châtiment répare- t-il ma perte? .

Le beau Batile est mort, et c'est pour moi!

Je viens à vous, ô juges favorables;

Que mes soupirs, que mes funèbres soins Touchent vos cœurs; que j’obtienne du moins.

Un appareil à des maux incurables.

A mon amant dans la nuit du trépas Donnez le prix que ce trépas mérite;

Qu’il se console aux rives du Cocyte,

Quand sa moitié ne se console pas;

Que cette main qui tremble et qui succombe, Par vos bontés encor se ranimant,

Puisse à vos yeux écrire sur sa tombe :

« Àthène et moi couronnons mon amant. »

y LES TROIS MANIÈRES. 6l ,

Disant ccs mots, scs sanglots l’arrêtèrent;

Elle se tut, mais ses larmes parlèrent.

Chaque juge fut attendri.

Pour Ëglé d’abord ils penchèrent ;

Avec Téone ils avaient ri;

Avec Apamis ils pleurèrent.

J’ignore, et j’en suis bien marri ,

Quel est le vainqueur qu’ils nommèrent.

Au coin du feu, mes chers amis,

C’est pour vous seuls que je transcris Ccs contes tirés d’un vieux sage.

Je m’en tiens à votre suffrage ; '

C’est à vous de donner le prix ,

Vous êtes mon aréopage.

THÉLÈME ET MACARE.

ThélÈme est vive, elle est brillante , Mais elle est bien impatiente;

Son œil est toujours ébloui ,

Et son cœur toujours la tourmente.

Elle aimait un gros réjoui,

D’une humeur toute différente.

Sur son visage épanoui Est la sérénité touchante;

Il écarte à la fois l’ennui ,

Et la vivacité bruyante.

Rien n’est plus doux que son sommeil, Rien n’est plus doux que sou réveil ;

THÉLtME ET MACHE.

te long du jour il vous enchante.

Macarc est le nom qu’il portait.

Sa maîtresse inconsidérée Par trop de soins le tourmentait :

Elle voulait être adorée.

En reproches clic éclata :

Macarc en riant la quitta ,

Et la laissa désespérée.

Elle courut étourdiment Chercher de contrée en contrée Son infidèle et cher amant ,

N’en pouvant vivre séparée.

Elle va d’abord à la cour.

Auriez-vous vu mon cher amour?

N’avez-vous point chez vous Macarc?

Tous les railleurs de ce séjour • Sourirent à ce nom bizarre.

Comment ce Macare est-il fait ?

Où l’avez- vous perdu, ma bonne ?

Faites-nous un peu son portrait.

Ce Macare qui m’abandonne ,

Dit-elle , est un homme parfait ,

Qui n’a jamais haï personne ,

Qui de personne n’est haï ,

Qui de bon sens toujours raisonne , Et qui n’eut jamais de souci.

 tout le monde il a su plaire.

On lui dit : Ce n’est pas ici Que vous trouverez votre affaire ,

Et les gens de ce caractère Ne vont pa$ ÇÇ pays-ci. Thélème marçha vers la ville.

THÉ LÉ ME ET MAGAftK-

D’abord elle trouve un couvent ,

Et pense'dans ce lieu tranquille Rencontrer son tranquille amant.

Le sous-prieur lui dit : Madame ,

Nous avons long-temps attendu Ce bel objet de votre flamme ,

Et nous ne l’avons jamais vu.

Mais nous avons en récompense Des vigiles , du temps perdu ,

Et la discorda et l’abstinence.

Lors un petit moine tondu Dit à la dame vagabonde :

Cessez de courir à la ronde Apres votre amant échappé ;

Car, si l'on ne m’a pas trompé ,

Ce bon homme est dans l’autre monde.

A ce discours impertinent Thélème se mit en colère :

Apprenez, dit-elle, mon frère,

Que celui qui fait mon tourment Est né pour moi , quoi qu’on en dise :

Il habite certainement Le monde où le destin m’a mise ,

Et je suis son seul élément :

Si l’on vous fait dire autrement,

On vous fait dire une sottise.

La belle courut de ce pas Chercher au milieu du fracas Celui qu’elle croyait volage.

Il sera peut-être -a Paris,

Dit-elle, avec les beaux esprits,

Qui l’ont peint si doux et si sage.

THÉLÈME ET MACARE.

L’un d’eux lui dit : Sur mon avis, Vous pourriez vous tromper peut-être Macare n’est qu’en nos écrits ;

Nous l’avons peint sans le connaître.

Elle aborda près du palais,

Ferma les yeux et passa vîte :

Mon amant ne sera jamais Dans cet abominable gîte :

Au moins la cour a des attraits , Macare aurait pu s’y méprendre ;

Mais les noirs suivants de Thémis Sont les éternels ennemis De l’objet qui me rend si tendre.

Thélème au temple de Rameau, Chez Melpomène , chez Thalie ,

Au premier spectacle nouveau ,

Croit trouver l’amant qui l’oublie.

Elle est priée à ces repas Où président les délicats Nommés la bonne compagnie.

Des gens d’un agréable accueil Y semblent au premier coup d’œil De Macare être la copie :

Mais plus ils étaient oecupés Du soin flatteur de le paraître ,

Et plus à ses yeux détrompés Ils étaient éloignés de l’être. •

Enfin Thélème au désespoir,

Lasse de chercher sans rien voir,

Dans sa retraite alla se rendre.

Le premier objet qu’elle y vit ,

Fut Macare auprès de son lit,

THÉLÈME ET MACARE.

Qui l’attendait pour la surprendre.

Vivez avec moi désormais ,

Dit-il , dans une douce paix ,

Sans trop chercher, sans trop prétendre :

Et si vous voulez posséder Ma tendresse avec ma personne,

■ Gardez de jamais demander Au-delà de ce que je donne.

Les gens de grec enfarinés Connaîtront Macare et Thélcme,

Et vous diront, sous cet emblème,

A quoi nous sommes destinés.

Macare * , c’est toi qu'on désire :

On t’aime , on te perd ; et je croi Que je t’ai rencontré chez moi ,

Mais je me garde de le dire.

Quand on se vante de t’avoir,

On en est privé par l’envie ;

Pour te garder il faut savoir Te cacher, et cacher sa vie.

1 On fait aux lecteurs la justice de croire qu’ils savent que Macare est le Bonheur, et T liélèmc le Désir ou la Volonté.

Contes, Satires, etc*

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