‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 14 sur 174 · OU L’ ÉDUCATION D’UNE FILLE · texte numérisé non relu

OU L’ ÉDUCATION D’UNE FILLE

Elle ne soupçonnait nulle ombre de mystère; Cependant clic hésite, elle approche en tremblant, Posant sur l’escalier une jambe en avant,

Etendant une main , portant, l’autre en arrière ,

Le cou tendu, l’œil fixe, et le cœur palpitant,

D’une oreille attentive avec peiue écoutant.

D’abord elle entendit un tendre et doux murmure,

Des mots entrecoupés, des soupirs languissants.

Ma mère a du chagrin, dit-elle entre ses dents,

Et je dois partager les peines qu elle endure.

Elle approche, elle entend ces mots plcius de douceur : André , mon cher André, vous faites mon bonheur. Isabelle à ces mots pleinement se rassure.

Ma tendresse , dit-elle , a pris trop de souci ;

Ma mère est fort contente , et je dois l’être aussi. Isabelle à la fin dans son lit se retire,

Ne peut fermer les yeux , se tourmente et soupire : André fait des heureux ! et de quelle façou ?

Que ce talent est beau ! mais comment s’y prend-on ? Elle revit le jour avec inquiétude.

Son trouble fut d’abord aperçu par Gertrude.

Isabelle était simple , et sa naiveté Laissa parler enfin sa curiosité.

Quel est donc cet André, lui dit-elle, Madame,

Qui fait, à ce qu’on dit, le bonheur d’une femme? Gertrude fut confuse : elle s’aperçut bien Qu’elle était découverte, et n’en témoigna rien.

Elle se composa, puis répondit : Ma fille,

Il faut avoir un saint pour toute une famille ;

Et depuis quelque temps j’ai choisi saint André;

Je lui suis très dévote ; il m’en sait fort bon gré :

Je l’invoque en secret, j’implore ses lumières;

48 GERTRUDE, etc.

Il m’apparaît souvent la nuit dans mes prières ;

C’est un des plus grands saints qui soient en paradis.

A quelque temps de là , certain monsieur Dcuys , Jeune homme bien tourné , fut épris d’Isabelle.

Tout conspirait pour lui , Denys fut aimé d’elle ,

Et plus d’un rendez-vous confirma leur amour. Gertrude en sentinelle entendit A son tour Les belles oraisons , les antiennes charmantes , Qu’Isabclle entonnait quand ses mains caressantes Pressaient son tendre amant de plaisir enivré.

Gertrude les surprit et se mit en colère.

La fille répondit : Pardonnez-moi , ma mère ,

J’ai choisi saint Denys , comme vous saint André , Gertrude , dès ce jour plus sage et plus heureuse , Conservant son amant et renonçant aux saints , Quitta le vain projet de tromper les humains :

On ne les trompe point. La malice envieuse Porte sur votre masque' un coup d’œil pénétrant ;

On vous devine mieux que vous ne savez feindre ,

Et le stérile honneur de toujours vous contraindre Ne vaut pas le plaisir de vivre librement.

La charmante Isabelle, au monde présentée,

Se forma, s'embellit, fut en tous lieux goûtée. Gertrude en sa maison rappela pour toujours Les doux amusements , compagnons des amours : Les. plus honnêtes gens y passèrent leur vie.

Il n’est jamais de niai en bonne compagnie.

LES TROIS MANIÈRES

Que les Athéniens étaient un peuple aimable ! 1 Que leur esprit m’enchante , et que leurs fictions Me font aimer le vrai sous les traits de la fable !

La plus belle , à mon gré , de leurs inventions ,

Fut celle du théâtre , où l’on faisait revivre Les héros du vieux temps, leurs mœurs , leurs passions Vous voyez aujourd’hui toutes les nations Consacrer cet exemple , et chercher à le suivre.

Le théâtre instruit mieux que ne fait un gros livre. Malheur aux esprits faux dont la sotte rigueur Condamne parmi nous les jeux de MeTpomène !

Quand le ciel eut formé cette engeance inhumaine ,

La nature oublia de lui donner un cœur.

Un des plus grands plaisirs du théâtre d’Athène Était de couronner, dans des jeux solennels,

Les meilleurs citoyens, les plus grands des mortels : En présence du peuple on leur rendait justice.

Ainsi j’ai vu Villars, ainsi j’ai vu Maurice,

Qu’un maudit courtisan queïquefois censura ,

Du champ de la victoire allant à l’opéra,

Recevoir des lauriers de la main d’une actrice.

Ainsi quand Richelieu revenait de Mahon ,

( Qu’il avait pris pourtant en dépit de l’envie )

Partout sur son passage il eut la comédie ;

On lui battit des mains encor plus qu’à Clairon.

Au théâtre d’Eschyle , avant que Melpomène Sur son cothurne altier vînt parcourir la scène,

On décernait les prix accordés aux amants.

Coatci, satire» t cto.

LES TROIS MANIÈRES

Celui qui dans l’année avait pour sa maîtresse

Fait les plus beaux exploits, montré plus de tendresse,

Mieux prouvé par les faits ses nobles sentiments ,

Se voyait couronné devant toute la Grèce.

Chaque belle plaidait la cause de son cœur ,

De son amant aimé racontait les mérites,

Après un beau serment, dans les formes prescrites ,

De ne pas dire un mot qui sentît l’orateur ;

De n'exagérer rien , chose assez difficile Aux femmes, aux amants, et même aux avocats.

On nous a conservé l’un de ces beaux débats,

Doux enfants du loisir de la Grèce tranquille.

C’était, il m’en souvient, sous l’archoute Eudamas.

Devant les Grecs charmés trois belles comparurent, La jeune Eglé, Téonc et la triste Apamis.

Les beaux esprits de Grèce au spectacle accoururent; Ils étaient grands parleurs, et pourtant ils se turent, Ecoutant gravement en demi-cercle assis.

Dans un nuage d’or Véuus avec son fils Prêtait à leur dispute une oreille attentive.

La jeune Eglé commence, Eglé simple et naïve,

De qui la voix touchante et la douce candeur Charmaient l’oreille et l’œil , et pénétraient au cœur. ÉGLÉ.

Hermotime mon père a consacré sa vie Aux muscs, aux talents, à ces dons du génie Qui des humaius jadis ont adouci les mœurs.

Tout entier aux beaux arts, il a lui les honneurs;

Et sans ambition caché dans sa famille,

Il n’a voulu donner pour époux à sa fille Qu’un mortel comme lui favorisé des Dieux ,

Cultivant tous les arts , et qui saurait le mieux En vers nobles et doux élégamment d’écrire,

LES TROIS MANIÈRES. 5l

Animer sur la toile et chanter sur la lyre Ce peu de vains attraits que m’ont donné les deux. Ligdamon m’adorait; son esprit sans culture Devait, je l’avoûrai, beaucoup à la nature;

Ingénieux, discret, poli sans compliment;

Parlant avec justesse , et jamais savamment ;

Sans talents, il est vrai, mais sachant s'y connaître. L’Amour forma son cœur, les Grâces son esprit.

Il ne savait qu’aimer, mais qu’il était grand maître Dans ce premier des arts que lui seul il m’apprit !

Quand mon père eut formé le dessein tyrannique De m’arracher l’objet de mon cœur amoureux ,

Et de me réserver pour quelque peintre heureux ,

Qui ferait de bons vers et saurait la musique,

Que de larmes alors coulèrent de mes yeux !

Nos parents ont sur nous un pouvoir despotique; Puisqu’ils nous ont fait naître , ils sont pour uçus des dieux. Je mourais , il est vrai , mais je mourais soumise.

Ligdamon s’écarta, confus, désespéré,

Cherchant loin de mes yeux un asile ignoré.

Six mois furent le terme où ma maiu fut promise :

Ce délai fut fixé pour tous les prétendants.

Ils n’avaient tous, hélas! dans leurs tristes talents,

A peindre que l’ennui , la douleur et les larmes.

Le temps qui s’avançait redoublait mes alarmes.

Ligdamon tant aimé me fuyait pour toujours;

J’attendais mon arrêt, et j’étais au concours.

Enfin de vingt rivaux les ouvrages parurent ;

Sur leurs perfections mille débats s’émurent :

Je ne pus décider, je ne les voyais pas.

Mon père $e hâta d’accorder son sutfrage Aux talents trop vantés du fier et dur Harpage ;

5s LES TROIS MANIÈRES.

On lui promit ma foi , j’allais être en ses bras.

Un esclave empressé frappe, arrive à grands pas, Apportant un tablean d’une main inconnue :

Sur la toile aussitôt chacun porta la vue :

C’était moi. Je semblais respirer et parler ;

Mon cœur en longs soupirs paraissait s’exhaler;

Et mon air, et mes yeux , tout annonce que j’aime. L’art ne se montrait pas, c’est la nature même,

La nature embellie ; et par de doux accords ,

Lame était sur la toile aussi bien que le corps.

Une tendre clarté s’y joint à l’ombre obscure , Comme on voit au matin le soleil de ses traits Percer la profondeur de nos vastes forêts,

Et dorer les moissons , les fruits et la verdure. Harpage en fut surpris; il voulut censurer;

Tout le reste se tut, et ne put qu’admirer.

Quel mortel ou quel dieu, s’écriait Hermotime,

Du talent d’imiter fait un art si sublime !

A qui ma fille enfin devra-t-elle sa foi ?

Ligdamon se montrant, lui dit : Elle est à moi! L’Amour seul est son peintre, et voilà son ouvrage. C'est lui qui dans mon cœur imprima cette image, C’est lui qui sur la toile a dirigé "ma main :

Quel art n’est pas soumis à son pouvoir divin?

11 les anime tous. Alors d’une voix tendre ,

Sur son luth accordé Ligdamon fit entendre Un mélange inouï de sons harmonieux ;

On croyait être admis dans le concert des Dieux.

11 peignit comme Apelle, il chanta comme Orphée.

Ilarpagc en frémissait ; sa fureur étouffée S’exhalait sur son front, et brillait dans ses yeux.

11 prend un javelot de scs mains forcenées;

LES TROIS MANIÈRES

Il court, il va frapper : je vis l’affreux moment Où le traître à sa rage immolait mon amant,

Où la mort d’un seul coup tranchait deux destiuées. Ligdamon l’aperçoit, il n’en est point surpris;

Et de la même main sous qui son luth résonne,

Et qui sut enchanter nos cœurs et nos esprits ,

Il combat son rival , l’abat et lui parddnne.

Jugez si de l’amour il mérite le prix ,

Et permettez du moins que mon cœur le lui donne.

Ainsi parlait Églé. L’Amour applaudissait,

Les Grecs battaient des mains , la belle rougissait ; Elle en aimait encor son amant davantage.

Téone se leva : son air et son langage Ne connurent jamais les soins étudiés;

Les Grecs en la voyant se sentaient égayés.

Téone souriant conta sou aventure

Eu vers moins alongés, et d’une autre mesure ,

Qui courent avec grâce, et vont à quatre pieds, Comme en fit Hamilton, comme en fait la nature.

* TÉONE.

Vous connaissez tous Agathon ,

Il est plus charmant que Nirée ;

A peine d’un naissant coton Sa ronde joue était parée;

Sa voix est tendre , il a le ton Comme les yeux de Cythérée.

Vous savez de quel vermillon Sa blancheur vive est colorée;

La chevelure d’Apollon N’esf pas si longue et si dorée..

Je le pris pour mon compagnon Aussitôt que je fus nubile :

CA

4 LES TROIS MANIÈRES

Ce n’est pas sa beauté fragile Dont mon cœur fut le plus épris ; S’il a les grâces de Paris ,

Mou amant a le bras d’Achille.

Un soir, dans un petit bateau, Tout auprès d’une île Cyclade,

Ma tante et moi goûtions sur l’eau Le plaisir de la promenade,

Quand de Lydie un gros vaisseau Vient nous aborder à la rade.

Le vieux capitaine écumeur Venait souvent dans cette plage Chercher des filles de mon âge, Pour les plaisirs du gouverneur.

En moi je ne sais quoi le frappe ; « 11 me trouve un air assez beau :

Il laisse ma tante, il me happe;

Il m’enlève comme uu moineau,

Et va me vendre à son satrape.

Ma bonne tante, en glapissant, Et la poitrine déchirée ,

S’en retourne au port du Pirée Raconter au premier passant Que sa Téone est égarée ;

Que de Lydie un armateur y U 11 vieux pirate, un revendeur De la féminine denrée,

S’en est allé livrer ma fleur Au commandant de la contréfe.

Pensez-vous alors qu’Agalhon S’amusât à verser des larmes ,

A me peiudre avec un crayon ,

LES TROIS MANIÈRES

A chanter sa perte et mes charmes , Sur un petit psaitérion ?

Pour me ravoir il prit les armes; Mais n’ayant pas de quoi-payer Seulement le moindre esta lier,

Et se fiant sur sa figure ,

D’une fille il prit la coiffure,

Le tour de gorge et le panier.

Il cacha sous son tablier Un long poignard et son armure,

Et courut tenter l’aventure Dans la barque d’un nautonier.

Il arrive au bord du Méandre , Avec son petit attirail.

A ses attraits , à son air tendre On ne manqua pas de le prendra Pour une ouaille du bercail ,

Où l’on m’avait déjà fait vendre ;

Et dès qu’à terre il put descendre, On l’enferma dans mou sérail.

Je ne crois pas que de sa vie Une fille ait jamais goûté Le quart de la félicité Qui combla mon âme ravie,

Quand, dans un sérail de Lydie Je vis mon Grec à mon côté ,

Et que je pus en liberté Récompenser la nouveauté D’une entreprise si hardie.

Pour époux il fut accepté.

Les Dieux seuls daignèrent paraître A cet hymen précipité ,

5S LES TROIS MANIÈRES

Car il notait point là de prêtre ;

Et comme vous pouvez penser ,

Des valets on peut se passer,

Quand on est sous les yeux du maître.

Le soir le satrape amoureux ,

Dans mou lit sans cérémonie,

Vint m’expliquer ses tendres vœux.

Il crut pour apaiser ses feux N’avoir qu’une fille jolie, •

11 fut surpris d’en trouver deux.

Tant mieux , dit-il, car votre amie Comme vous est fort à mon gré :

J’aime beaucoup la compagnie; Toutes deux je contenterai,

N'ayez aucune jalousie.

'Après sa petite leçon ,

Qu'il accompagnait de caresses,

Il voulait agir tout de bon ;

Il exécutait ses promesses,

Et je tremblais pour Agathon.

Mais mou Grec d’une main guerrière Le saisissant par la crinière , •

Et tirant son estra maçon ,

Lui fit voir qu'il était garçon ,

Et parla de cette manière :

Sortons tous trois de la maison ,

Et qu’on me fasse ouvrir la porte ; Faites bien signe à votre escorte De ne suivre en nulle façon :

Marchons tous les trois au rivage, Embarquons-nous sur un esquif; J'aurai sur vous l’œil attentif.

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