‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 36 sur 174 · DÉFENSE DU MONDAIN · texte numérisé non relu

DÉFENSE DU MONDAIN

OU

L’APOLÜGÎÉ DÜ LÜXE.

À table hier, par un triste hasard,

J’étais assis près d’un maître cafard,

Lequel me dit : Vous avez bien la mine D’aller un jour échauffer la cuisine De Lucifer; et moi prédestiné,

Je rirai bien quand vous serez damné. —

Damné ! comment? pourquoi ? — - Pour vos folies.

Vous avez dit en vos œuvres non pies , »

Dans certain conte en rimes barbouillé,

Qu’au paradis Adam était mouillé,

Lorsqu’il pleuvait sur notre premier père,

Qu’Ève avec lui buvait de belle eau claire ;

Qu’ils avaient meme, avant d'être déchus,

La peau tannée et les ongles crochus.

Vous avancez, dans votre folle ivresse,

Prêchant le luxe , et vantant la mollesse ,

Qu’il vaut bien mieux , ô blasphèmes maudits ,

Vivre à présent qu’avoir vécu jadis.

Par quoi , mon fils, votre muse pollue Sera rôtie, et c’est chose conclue.

Disant ces mots, son gosier altéré Humait un vin qui , d’ambre coloré ,

Sentait encor la grappe parfumée,

Dont fut pour nous la liqueur exprimée.

DÉFENSE DU MONDAIN, etc.

Un rouge vif enluminait son teint;

Lors je lui dis : Pour Dieu , monsieur le saint , Quel est ce vin ? d’où vient-il, je vous prie? D'où Pavez-vous? — Il vient de Canafic :

C’est un nectar , un breuvage d’élu ;

Dieu nous le donne , et Dieu veut qu’il soit bu. — Et ce café, dont, après cinq services,

Votre estomac goûte encor les délices ? —

Par le Seigneur il me fut destiné.

Bon : mais avant que Dieu vous l’ait donné ,

Ne faut-il pas que l’humaine industrie L’aille ravir aux champs de l’Arabie ?

La porcelaine et la frêle beauté De cet émail à la Chine empâté,

Par mille mains fut pour vous préparée , Cuite, recuite, et peinte et diaprée :

Cet argent fin , ciselé, goudronné ,

En plat, en vase, en soucoupe tourné,

Fut arraché de la terre profonde,

Dans le Potose, au sein d’un nouveau monde.

Tout l’univers a travaillé pour vous,

Afin qu’en paix, dans votre heureux courroux, Vous insultiez, pieux atrabilaire,

Au monde entier, épuisé pour vous plaire.

O faux dévot, véritable mondain, Connaissez-vous ; et dans votre prochain Ne blâmez plus ce que votre indolence Souffre chez vous avec tant d’indulgence.

Sachez surtout que le luxe- enrichit Un grand État, s’il en perd un petit.

Cette splendeur, cette pompe mondaine,

D'un règne heureux est la marque certaine.

113 DÉFENSE DU MONSDAIN,

Le riche est né pour beaucoup dépenser ;

Le pauvre est fait pour beaucoup amasser.

Dans ces jardins regardez ces cascades , L’étonnement et l’amour des naïades;

Voyez ces flots, dont les nappes d’argent Vont inonder ce marbre blanchissant;

Les humbles prés s’abreuvent de cette onde ;

La terre en est plus belle et plus féconde.

Mais de ces eaux si la source tarit ,

L’herbe est séchée , et la fleur se flétrit.

Ainsi l'on voit en Angleterre , en France ,

Par cent canaux circuler l’abondance : .

Le goût du luxe entre dans tous les rangs;

Le pauvre y vit des vanités des grands :

Et le travail , gagé par la mollesse,

S’ouvre à pas lents la route à la richesse.

J’entends d’ici des pédants à rabats ,

Tristes censeurs des plaisirs qu’ils n'ont pas, Qui me citant Denys d’Halicarnassc,

Dion, Plutarque, et même un peu d’Horace, Vont criaillant qu’un certain Curius, Cincinuatus, et des consuls en us.

Bêchaient la terre au milieu des alarmes, Qu’ils maniaient la charrue et les armes,

Et que les blés tenaient à grand honneur D’être semés par la main d’un vainqueur. — C’est fort bien dit, mes maîtres : je veux croire Des vieux Romains la chimérique histoire.

Mais, dites-moi , si les Dieux par hasard Faisaient combattre Auteuil et Vaugirard , Faudrait-il pas, au retour de la guerre,

Que le vainqueur vint labourer sa terre?

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