‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 50 sur 174 · ET LU LION · texte numérisé non relu

ET LU LION

Par M. de Saint-Didier, secrétaire perpétuel de l'acadéro de Marseille.

Dans les sacrés cahiers, méconnus des profanes, Nous avons vu parler les serpents et les ânes.

Un serpent fit l'amour à la femme d’Adam ; 1 Un âne avec esprit gourmanda Balaam. *

Le grand parleur Homère, en vérités fertile,

Fit parler et pleurer les deux chevaux d’Achille. 3 Les habitants des airs, des forêts et des champs,

Aux humains chez Esope enseignent le bon sens. Descartes n’en eut point quand il les crut machines. 4 11 raisonna beaucoup sur les œuvres divines;

Il en jugea fort mal, et noya sa raison

Dans ses trois éléments , au coin d’un tourbillon.

Le pauvre homme ignora , dans sa physique obscure , Et l’homme et l’animal , et toute la nature.

Ce romancier hardi dupa long-temps les sots.

Laissons là sa folie, et suivons nos propos.

Un jour un Marseillois, trafiquant en Afrique, Aborda le rivage où fut jadis Utique.

Comme il'se promenait dans le fond d’un vallon ,

Il trouva nez à nez un énorme lion ,

A la longue crinière, à la gueule enflammée ? Terrible, et tout semblable au lion de Némée.

LE MARSEI1. LOIS ET LE LIOK.

Le plus horrible effroi saisit le voyageur.

Il n’était pas Hercule, et, tout transi de peur,

Il se mit à genoux , et demanda la vie.

Le monarque des bois, d'une voix radoucie,

Mais qui faisait encor trembler le Provençal,

Lui dit en bon français : Ridicule animal ,

Tu veux donc qu’aujourd’hui de souper je me passe? Ecoute, j’ai dîné, je veux te faire grâce,

Si tu peux me prouver qu’il est contre les lois Que le soir un lion soupe d'un Marseillois.

Le marchand, à ces mots, conçut quelque espérance. 1 1 avait eu jadis un grand fonds de science ;

Et , pour devenir prêtre , il apprit du latin;

Il savait Rabelais et son saint Augustin, s D’abord il établit, selon l’usage antique,

Quel est le droit divin du pouvoir monarchique;

Qu’au plus haut des degrés des êtres inégaux L’homme est mis pour régner sur tous les animaux; 8 Que'la terre est son trône, et que dans l’étendue Les astres sont formés pour réjouir sa vue,

Il conclut qu’étant prince, un sujet africain ■Ne pouvait sans pécher manger son souverain.

Le lion, qui rit peu, se mit pourtant à rire;

Et voulant par plaisir connaître cet empire ,

En deux grands coups de griffe il dépouilla tout nu De l’univers entier le monarque absolu.

11 vit que ce grand roi lui cachait sous le linge Un corps faible monté sur deux fesses de singe ;

A deux minces talons deux gros pieds attachés,

Par cinq doigts superflus dans leur marche empêchés; Deux mamelles sans lait, sans grâce, sans usage;

Uu crâne étroit et creux couvrant un plat visage,

LE MARSEILLOIS ET LE LION. I j3

Tristement dégarni du tissu de cheveux Dont la main d’un barbier coiffa son frout crasseux Tel était en effet ce roi sans diadème,

Privé de sa parure, et réduit à lui-même.

Il sentit qu’eu effet il devait sa grandeur <

Au (il d’un perruquier, aux ciseaux d’un tailleur.

Ah ! dit-il au lion, je vois que la nature Me fait faire en ce monde une triste figure :

Je pensais être roi, j'avais certes grand tort.

Vous êtes le vrai maître, en étant le plus fort.

Mais songez qu’un héros doit domter sa colère :

Un roi n’est point aimé s’il n’est point débonnaire.

Dieu, comme vous savez, est au-dessus des rois.

Jadis eu Arménie il vous douna des lois ,

Lorsque dans un grand coffre à la merci des ondes,

Tous les animaux purs, ainsi que les immondes,

Par Noé mon aïeul enfermés si long-temps , 7 Respirèrent enfin l’air natal de leurs champs :

Dieu fit avec eux tous une étroite alliance,

Un pacte solennel. — Oh! la plate impudence!

As-tu perdu l’esprit par excès de frayeur?

Dieu, dis-tu, fit un pacte avec nous! — Oui, Seigneur,

11 vous recommanda d’être clément et sage , *

De ne toucher jamais à l’homme son image : *

Et si vous me mangez , l’Etcrnel irrité Fera payer mon sang à votre majesté. —

Toi, l’image de Dieu! toi, magot de Provence!

Conçois-tu bien l’excès de ton impertinence?

Montre l’original de mon pacte avec Dieu.

Par qui fut-il écrit? en quel temps, dans quel lien? 8 Je vais t’en montrer un plus sûr, plus véritable.

De mes quarante dents vois la file effroyable , * ’

Page 1