‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 51 sur 174 · LE MARSEILLOIS ET LE LION · texte numérisé non relu

LE MARSEILLOIS ET LE LION

Ces ongles dont un seul pourrait te déchirer ,

Ce gosier écumant prêt à te dévorer,

Cette gueule , ces yeux , dont jaillissent des flammes ; Je tiens ces heureux dons du Dieu que tu réclames.

11 ne fait rien en vaiu : te manger est ma loi ;

C’est-là le seul traité qu’il ait fait avec moi.

Ce Dieu , dont mieux que toi je connais la prudence. Ne donne pas la faim pour qu’on fasse abstinence. Toi-mÊme as fait passer sous tes chétives dents D’imbécilles dindons, des moutons innocents,

Qui n’étaient pas formés pour être ta pâture.

Tou débile estomac , honte de la nature,

Ne pourrait seulement, sans l’art d’un cuisinier, Digérer un poulet qu’il faut encor payer.

Si tu n’as point d’argent , tu jeûnes en ermite :

. Et moi que l’appétit en tout temps sollicite ,

Conduit par la nature, attentive à mon bien,

Je puis t’avaler cru , sans qu’il m’en coûte rien.

Je te digérerai sans faute en moins d'une heure.

Le pacte universel est qu’on naisse et qu’on meure. Apprends qu’il vaut autant, raisonneur de travers, Être avalé par moi que rongé par les vers. —

Sire, les Marseillois ont une âme immortelle :

Ayez dans vos repas quelque respect pour elle. — - La mienne apparemment est immortelle aussi.

Ya , de ton esprit gauche elle a peu de souci.

Je ne veux point manger ton âme raisonneuse.

Je cherche une pâture et moins fade et moins creuse : C’est ton corps qu’il me faut ; je le voudrais plus gras ; Mais ton âme, crois-moi, ne me tentera pas. —

Vous avez sur ce corps une entière puissance;

Mais quand on a dîné, n’a-t-on point de clémence ?

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Pour gagner quelque argent j’ai quitté mon pays;

Je laisse dans Marseille une femme et deux (ils;

Mes malheureux enfants, réduits à la misère,

Iront à l’hôpital si vous mangez leur père

Et moi n’ai-je donc pas une femme à nourrir?

Mon petit lionceau ne peut encor courir,

Ni saisir de ses dents ton espèce craintive;

Je lui dois la pâture; il faut que chacun vive.

Eh ! pourquoi sortais-tu d’un terrain fortuné,

D’olives, de citrons, de pampres couronné?

Pourquoi quitter ta femme et ce pays si rare,

Où tu fêtais en paix Magdelène et Lazare? 11 Dominé par le gain, tu viens dans mou canton Vendre, acheter, troquer, être dupe et fripon;

Et tu veux qu’en jeûnant ma famille pâtisse De ta sotte imprudence et de ton avarice?

Réponds-moi donc, maraud. — Sire, je suis battu.

Vos griffes et vos dents m'ont assez confondu.

Ma tremblante raison çède en tout à la vôtre.

Oui , la moitié du monde a toujours mangé l’autre.

Ainsi Dieu le voulut , et c’est pour notre hieu.

Mais, Sire, on voit souvent un malbeurfeux chrétien,

Pour de l’argent comptant qu’aux hommes on préfère ,

Se racheter d’un Turc , et payer un corsaire.

Je comptais à Tunis passer deux mois au plus ;

A vous y bien servir mes vœux sont résolus ;

Je vous ferai garnir votre charnier auguste

De deux bons moutons gras , valant vingt francs au juste.

Pendant deux mois entiers ils vous seront portés ,

Par vos correspondants chaque jour présentés ;

Et mon valet chez vous restera pour otage. —

Ce pacte , dit le roi, me plaît bien davantage

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