‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées de Voltaire (volume 2)Chapitre 54 sur 174 · PAR M. L’ABBÉ CAILLÉ · texte numérisé non relu

PAR M. L’ABBÉ CAILLÉ

Xj’héritier de Brunswick et le roi des Danois ,

Vous le savez, amis, ne sont pas les seuls princes

Qu’un désir curieux mena dans nos provinces ,

Et qui des bons esprits ont réuni les voix*.

Nous avons vu Trajan , Titus et Marc-Aurèle

Quitter le beau séjour de la gloire immortelle ,

Pour venir en secret s’amuser dans Paris.

Quelque bien qu'on puisse être, on veut changer de place.

C’est pourquoi les Anglais sortent de leur pays.

L’esprit est inquiet, et de tout il se lasse.

Souvent un bienheureux s’ennuie en paradis.

Le trio d’empereurs, arrivé dans la ville,

Loin du monde et du bruit choisit son domicile «

Sous un toit écarté, dans le fond d’un faubourg.

Us évitaient l’éclat : les vrais grands le dédaignent.

Les galants de la cour et les beautés qui régnent ,

Tous les gens du bel air ignoraient leur séjour.

A de semblables saints il ne faut que des sages;

Il n’en est pas en foule. On en trouva pourtant.

Gens instruits et profonds qui n’ont rien de pédant,

Qui ne prétendent point être des personnages;

Qui , des sots préjugés paisiblement vainqueurs,

D’un regard indulgent contemplent nos erreurs;

LES TROJS EMPEREURS EN SORBONNE. 1 83 Qui sans craindre la mort savent goûter la vie ;

Qui ne s’appellent point la bonne compagnie.

Qui la sont en effet. Leur esprit et leurs mœurs Réussirent beaucoup cbez les trois empereurs.

A leur petit couvert chaque jour ils soupèrent;

•Moins ils cherchaient l’esprit, et plus ils en montrèrent : Tous charmes l’un de l'autre, ils étaient bien surpris D’être sur tous les points toujours du même avis.

Ils ne perdirent point leurs moments en visites ;

Mais on les rencontrait aux arsenaux de Mars,

Chez Clio, chez Minerve, aux ateliers des arts.

Ils les encourageaient eu pesant leurs mérites.

On conduisit bientôt nos nouveaux curieux Aux chefs-d’œuvre brillants d’Andromaque et d’Armidc, Qu’ils préféraient aux jeux du Cirque et de l'Ëlidc.

Le plaisir de l’esprit passe celui des yeux.

D’un plaisir différent nos trois Césars jouirent,

Lorsqu’à l’Observatoire un verre industrieux Leur fit envisager la structure des cieux,

Des cieux qu'ils habitaient, et dont ils descendirent.

De là, près d’un beau pont que bâtit autrefois Le plus grand des Henris, et peut-être des rois, Marc-Aurèlc aperçut ce bronze qu'on révère,

Ce prince, ce héros célébré tant de fois,

Des Français inconstants le vainqueur et le père :

Le voilà, disaient-ils, nous le connaissons tous ;

Il boit, au haut des cieux , le nectar avec nous.

Un des sages leur dit : Vous savez son histoire ;

On adore aujourd’hui sa valeur, sa bonté;

Quand il était au monde , il fut persécuté.

Curi même à présent lui conteste sa gloire. *

Pour domter la critique, on dit qu'il faut mourir;

LES TROIS EMPEREURS

On se trompe; et sa dent, qui ne peut s’assouvir, Jusque dans le tombeau ronge notre mè moire.

Après ces monuments si grands, si précieux ,

A leurs regards divins si dignes de paraître,

Sur de moindres objets ils baissèrent les yeux.

Ils voulurent enfin tout voir et tout connaître : Lesboulevarts, la foire et l’opéra bouffon,

L’école où Loyola corrompit la raison ,

Les quatre facultés , et jusqu’à la Sorbonne.

Ils entrent dans l’étable où les docteurs fourrés Ruminaient saint Thomas, et prenaient leurs degrés. Au séjour de VErgo , Ribaudier en personne Estropiait alors un discours en latin.

Quel latin , juste ciel ! les héros de l’empire Se mordaient les cinq doigts pour s’empêcher de rire. Mais ils ne rirent plus quand un gros augustin Du concile gaulois lut tout haut les censures.

Il disait anathème aux nations impures Qui n’avaient jamais su , dans leurs impiétés, Qu’auprès de l’Estrapade il fût des facultés.

O morts! s’écriait-il, vivez dans les supplices; * Princes, sages, héros, exemples des vieux temps, Vos sublimes vertus n’ont été que des vices ,

Vos belles actions des péchés éclatants.

Dieu juste, selon nous, frappe de l’anathème Épictète , Caton , Scipion l’Africain ,

Ce coquin de Titus, l’amour du genre humain, Marc-Aurcle , Trajan , le grand Henri lui-même , 3 Tous créés pour l’enfer et morts sans sacrements. Mais parmi ses élus nous plaçons les Cléments, 4 Dont nous avons ici solennisé la fête ;

De beaux rayons dorés nous ceignîmes sa tête ;

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