Aspirez-vous au trône
Ce trône est très respectable. 11 est sans doute l’objet d'une louable émulation. Simon , fils de Jones , nommé Céphas ou Pierre , est un très grand saint; mais il n'cut point de trône. Celui au nom duquel il parlait avait défendu expressément à tous ses envoyés de prendre même le nom de docteur , de maître , et avait déclaré que qui voudrait être le premier serait le dernier. Les choses sont changées; et dans la suite des temps le trône devint la récompense de l'humilité passée.
3 De Dijon ce pauvre garnement.
. Ce garnement de Dijon est un nommé Clément , maître de quartier dans un collège de Dijon, qui a fait un livre contre messieurs de Saint- Lambert, de Lille, de Vatclct, Dorât et plusieurs autres personnes. L'auteur des Cabales fut maltraité dans ce livre où règne un air de suffisance , un ton décisif et tranchant qui a été tant blâmé par tous les honnêtes gens dans les hommes les plus accrédités de la littérature , et qui est le comble de l’insolence et du ridicule dans un jeune provincial sans expérience et sans génie. 11 s’est couvert d opprobre par des libelles aussi affreux qu’absurdes, que la police n'a pas punis, parce qu’elle les a ignorés. Les malheureux qui ont composé de tels libelles pour vivre, comme Clément, la Iicaumelle, Sabatier, natif de Castres, ressemblent précisément au Pauvre diable , qui est si naturellement peint dans la pièce de ce nom. 11 n’est point de vie plus déplorable que la leur.
i . .... et l’antre du parterre.
C’est principalement au parterre de la comédie française, à la représentation des pièces nouvelles , que les cabales éclatent avec le plus d’emportement. Le parti qui fronde l'ouvrage et le parti qui le soutient se rangent chacun d’un côté. I.es émissaires reçoivent à la porte ceux qui entrent, et leur disent : Venez-vous pour siffler? mettez-vous li ; venez-vous pour applaudir ? mettez-vous ici. On a joué quelquefois aux dés la chute ou le succès d’une tragédie nouvelle au café de Procope. Ces cabales ont dégoûté les hommes de génie, et n'ont pas peu servi à décréditer un spectacle qui avait fait si long-temps la gloire de la nation.
NOTES
Rameau , Bouffons.
La même manie a passé à l'opéra et a été encore plus tumultueuse. Mais les cabales au théâtre français ont un avantage que les cabales de l'opéra nont pas ; c'est celui de la satire raisonnée. On ne peut à l’opéra critiquer que des sons. Quand on a dit, cette chaconne, cette loure me déplaît, on a tout dit Mais à la comédie on examine des idées, des raisonnements, des passions, la conduite, l’exposition, le nœud, le dénouement , le langage. On peut vous prouver méthodiquement , et de conséquence en conséquence, que vous êtes un sot qui avez voulu avoir del’esprit, etqui avez assemblé» quinze cents personnes pour leur prouver que vous en savez plus qu'eux. Chacun de ceux qui vous écoutent est, sans le savoir, un peu jaloux de vous; il est en droit de vous critiquer, et vous êtes en droit de lui répondre. la: seul malheur est que tous êtes trop souvent un contre mille.
Il en va autrement en fait de musique ; îl n’y a que le potier qui soit jaloux du potier, et le musicien du musicien, disait Hésiode. 11 y £mt seulement ajouter encore les partisans du musicien ; mais ceux-là sont ennemis, et ne sont point jaloux. Dans les talents de l’esprit, au contraire , tout le monde est jaloux en secret ; et voilà pourquoi tous les gens de lettres , méprisés quand ils n’ont pas réussi , ont été persécutés dès qu'ils ont eu de la réputation.
* La royale coiffure.
Il n’y a pas long-temps que les jeunes conseillers allaient au tribunal les cheveux étalés et poudrés blanc , ou blanc poudrés.
6 N’ayant pu gouverner , etc.
L’Europe est pleine de gens qui , ayant perdu leur fortune, veulent faire celle de leur patrie ou de quelque État voisin. Ils présentent aux ministres des mémoires qui rétabliront les affaires publiques en peu de temps; et en attendant iis demandent une aumône qu'on leur refuse. Boisguilbert qui écrivit contre le grand Colbert, et qui ensuite osa attribuer sa ülme royale au maréchal de Yauban , s'était ruiné. Ceux qui sont assez ignorants pour le citer encore aujourd’hui , croyant citer le maréchal de Vanban, ne se doutent pas que, si on suivait ses beaux systèmes, le royaume serait aussi misérable que lui. Celui qui a imprimé le Moyen d’enrichir l’Etat , sous le nom du comte de Boulainvilliers , est mort à l'hôpital: Le petit La Jonchère, qui a donné tant d'argent au roi eu quatre volumes , demandait l'aumône. Tels sont les gens qui
NOTES
«lignent l'art de s'enrichir par le commerce, après avoir fait banqueroute , et ceux qui font le tour du monde. sa ns sortir de leur cabinet, et ceux qui, n'ayant jamais possédé une cliarrue, remplissent nos greniers de froment. D'ailleurs la littérature ne subsiste presque plus que d'infames plagiats ou de libelles. Jamais cette profession si belle n'a été ni ai universelle ni si avilie. '
7 La fronde était plaisante , etc.
La fronde en effet était fort plaisante, si l’on ne regarde que scs ridicules. Le président Le Cogncux qui chasse de chez lui sou fils le célèbre Bachaumont, conseiller au parlement, pour avoir opiné en faveur de la nour , et qui fait mettre ses chevaux dans la rue ; Bachaumont qui lui dit : Mon père , mes chevaux n’ont pas opiné, et qui de raillerie en raillerie lait boire son père à la santé du cardinal Mazarin, proscrit par le parlement ; le gentilhomme ami du coadjuteur qui vient pour le servir dans la guerre civile, et qui trouvant un de ses camarades chez ce prélat , lui dit : 11 n’est pas juste que les deux plus grands fous du royaume servent sous le même drapéau, il faut se partager, je vais chez le cardinal Mazarin ; et qui en effet va de ce pas battre les troupes auxquelles il était venu se joindre; ce même coadjuteur qui prêche et qui fait pleurer des femmes ; un de ses convives qui leur dit : Mesdames , si vous saviez ce qu’il a gagné avec vous, vous pleureriez bien davantage ; ce même archevêque qui va au parlement avec un poignard, et le peuple qui crie : c’est son bréviaire ; et toutes les expéditions de cette guerre méditées an cabaret, et les bous mots, et les chansons qui ne finissaient point : tout cela serait bon sans doute pour un opéra comique. Mais les fourberies, les pillages, les rapines, les scélératesses, les assassinats, les crimes de toute espèce dont ces plaisanteries étaient accompagnées , formaient un mélange hideux des horreurs de la ligue et des farces d’Arlequin. Et c’étaieet des gens graves, des patres jtonscripti qui ordonnaient ces abominations et ces ridicules. Le cardinal de Retz dit, dans ses mémoires, que le parlement faisait par des arrêts la guerre civile , qu'il aurait condamnée lui-même par les arrêts tes plus sanglants.
L’auteur que je commente avait peint cette guerre de singes dans le Siècle de Louis XIV; un de ces magistrats qui, ayant acheté leurs charges quarante ou cinquante mille francs , se croyaient en droit de parler orgueilleusement aux lettrés, écrivit à l’auteur que messieurs pourraient le faire repentir d’avoir dit ces vérités, quoique reconnues.
NOTES
Il lui répondit : « Un empereur de la Chine dit un jour à l'historiogra- « plie de l’empire : Je suis averti que vous mettez par écrit mes fautes; a tremblez. » L'historiographe prit sur-le-champ ses tablettes. Qu'osezvous écrire là ? Ce que votre majesté vient de me dire. L'empereur se recueillit , et dit : Écrivez tout , mes fautes seront réparées.
8 Lorsque de Saint-Médard.
On connaît le fanatisme des convulsions de Saint-Médard, qui durèrent si long-temps dans la populace , et qui furent entretenues par le président Dubois , le conseiller Carré et d’autres énergumènes. La terrea été mille fois inondée de superstitions plus affreuses, mais jamais il n'y en eut de plus sotte et de plus avilissante. L'histoire des billets de confession et l’expulsion des jésuites succédèrent bientôt à ces facéties. Observez surtout que nous avons une liste de miracles opérés par ces malheureux, signée de plus de cinq cents personnes. Les miracles d'Esculape, ceux de Vespasien et d’Apollonius de Thyane, etc. n’ont pas été plus authentiques.
9 Que celle horloge existe , etc.
Si une horloge prouve un horloger , si un palais annonce un architecte , comment en effet l’univers ne démontre-t-il pas une intelligence suprême ? Quelle plante , quel animal , quel élément , quel astre ne porte pas l'empreinte de celui que Platon appelait l’éternel géomètre ? 11 me semble que le corps du moindre animal démontre une profondeur et une unité de dessein qui doivent à la fois nous ravir en admiration , et atterrer notre esprit. Non-seulement ce chétif insecte est une machine dont tous les ressorts sont faits exactement l’un pour l’autre ; non-seulement il est né , mais il vit par un art que nous ne pouvons ni imiter ni comprendre ; mais sa vie a un rapport immédiat avec la nature entière , avec tous les éléments, avec tous les astres dont la lumière se fait sentir à lui. Le soleil le réchauffe, et les rayons qui partent de Sirius, à quatre cents millions de lieues au-delà du soleil , pénètrent dans ses petits yeux, selon toutes les règles de l’optique. S’il n'y a pas là immensité et unité de dessein qui démontrent un fabricateur intelligent, immense, unique, incompréhensible, qu’on nous démontre donc le contraire, mais c’est ce qu’on n’a jamais fait Platon, Newton, Locke ont été frappés également de cette grande vérité. Ils étaient théistes dans le sens le plus rigoureux et le plus respectable.
Des objections ! on nous en fait sans nombre : des ridicules ! on
NOTES
croit nous en donner en nous appelant cause-finaliers; mais des preuves contre l’existence d'une intelligence suprême, on n'en a jamais apporté aucune. Spinosa lui-même est forcéde reconnaître cette intelligence; et Virgile avant lui, et après tant d'autres, avait dit: Mens agitat molein. C’est ce mens agitat motem qui est le fort de la dispute entre les alliées et les théistes, comme l’avoue le géomètretClarke dans sou livre de l’existence de Dieu ; livre le plus éloigné de notre bnvarderie ordinaire, livre le plus profond et le plus serré que nous ayons sur cette matière , livre auprès duquel ceux de Platon ne sont que des mots , et auquel je ne pourrais préférer que le naturel et la candeur de Locke.
10 Fleury te confesseur en parle avec franchise.
Fleury , célèbre par ses excellents discours qui sont d-'un sage écrivain et d’un citoyen zélé , connu aussi par son Histoire ecclésiastique qui ressemble trop en plusieurs endroits à la Légende dorée.
* 1 Alors gue de Maillet , etc.
Ce consul Maillet fut un de ces charlatans dont on a dit qu’ils voulaient imiter Dieu, et créer un monde avec la parole. C’est lui qui , abusant de l'histoire de quelques bouleversements avérés, arrivés dans ce globe, prétend que les mers avaient formé les montagnes, et que les poissons avaient été changés en hommes. Aussi , quand on a imprimé son livre , on n'a pas manqué de le dédier & Cyrano de Bergerac.
11 Il m’a fort ennuyé.
11 y a des morceaux éloquents dans ce livre; mais il faut avouer qu’il est diffus, et quelquefois déclamateur; qu’il se contredit, qu’il affirme trop souvent ce qui est en question , et surtout qu'il est fondé sur de prétendues expériences dont la fausseté et le ridicule sont aujourd’hui reconnus et silllés de tout lé monde. Teuons-nous-en à ce dernier article qui est le plus palpab'e de tous. C’est cette fameuse transmutation qu’un pauvre jésuite anglais, nommé Néedham, crut avoir faite de jus de mouton et de blé pourri, eu petites anguilles, lesquelles produisaient bientôt une race innombrable d'anguilles. Nous en avons parlé ailleurs. "
On disait au jésuite Néedham que cela n’était bon que du temps d'Aristote, de Camaliel, de Flavicn-Josephe et de Philon, où l'on croyait que la génération s'opérait par la corruption , et que le limon de l’Égypte formait des rats. Il répondit que notre sauveur lui- môme et ses apôtres avaient dit plusieurs fois qu’il faut que le blé pourrisse et
NOTES
meure pour lever et pour produire, et que par conséquent son blé pourri et son jus de mouton faisaient naître des races d’anguilles infailliblement. On avait beau lui répliquer que Jésus-Christ daignait se conformer aux idées fausses et grossières des paysans galilécns , ainsi qu’il daignait se vêtir à leur mode, parler leur laugage, et observer tous leurs -rites; mais que la sagesse incarnée devait bien savoir que • rien ne peut naître sans germe ; que son système était aussi dangereux qu’extravagant ; que si on pouvait former des anguilles avec du jus de mouton, on ne manquerait pas de former des hommes avec du jus de perdrix; qu 'alors on croiroit pouvoir se passer de Dieu, et que les alliées s’empareraient de la place. Néedham n’en démordait point; et aussi mauvais raisonneur que mauvais chimiste, il persista long- temps à se croire créateur d’anguilles; de sorte que par une étrange bizarrerie, un jésuite se servait des propres paroles de Jésus-Christ pour établir son opinion ridicule, et les athées se servaient de l’ignorance et de l'opiniâtreté d’un jésuite pour se confirmer dans l'athéisme. On citait partout la découverte de Néedham. Un des plus intrépides athées m’assurait que daus la ménagerie du prince Charles à Bruxelles, il y avait un lapin qui faisait tous les mois des enfants h une poule. Enfin , l'expérience du jésuite fut reconnue pour ce qu’elle était ; et les athées furent obligés de se pourvoir ailleurs,
1 3 Aux puissants Langtevieux , etc.
C’est ce même Langlevieux la Beaumelle, dont il est parlé dans les notes sur l’épître de M. d’Alembert et ailleurs.
Ce même homme s’est depuis associé avec Fréron, et malgré tant d horreurs et tant de bassesses, il a surpris la protection d’une personne respectable qui ignorait ses excès ridicules : mais oportet cognosci malos.
îîous ajouterons à cette note que Boileau attaqua toujours des personnes dont il n’avait pas le moindre sujet de se plaindre , et que notre auteur s’est toujours borné à repousser les injures et les calomnies des Rollets de son temps. 11 y avait deux partis à prendre, celui de négliger les impostures atroces que la Beaumelle a vomies pendant vingt ans, et celui de les relever. Nous avons jugi le dernier parti plus juste et plus convenable.
C’est rendre un service essentiel à plus de cent familles de fair« ^ «onuaître le vil scélérat qui a osé les outrager.
aa4 notes.
Les ministres d’État, et tous ceux qui sont charges de maintenir l’ordre public, doivent savoir que ces libelles méprisables sont recherchés dans l’Allemagne, dans l’Angleterre, dans tout le Nord ; qu’il y en a de toute espèce; qu’on les lit avidement, comme on y boit pour du vin de Bourgogne les vins faits à Liège ; que la faim et la malice produisent tous les jours de ces ouvrages infâmes, écrits quelquefois avec assez, d'artifice ; que la curiosité les dévore ; qu’ils font pendant un temps une impression dangereuse ; que depuis peu l'Europe a été inondée de ces scandales ; et que plus la langue française a de cours dans les pays étrangers, plus on doit l’employer contre les malheureux qui en font un si coupable usage , et qui se rendent si indignes de leur patrie.
’ 4 Baruch Spinosa , théologien circonspect et fort honnête homme ; nous l’appelons ici Baruch , parce que c’est son véritable nom ; on ne lui a donné celui de Benoît que par erreur ; il ne fut jamais baptisé Nous avons fait une note plus longue sur ce sophiste !t la suite du petit poème sur les systèmes.
N. B. Vers i J7 1 , les querelles sur les deux parlements , les révolutions du ministère , et les disputes sur la cause universelle augmentèrent le nombre des ennemis de M. de Voltaire; les philosophes ‘parurent un moment vouloir s’unir aux prêtres contre lui : mais cette division entre des hommes qui devaient rester toujours unis, pour défendre la cause de la raison et de 1 humanité, ne fut point durable. C’est h cette querelle passagère que M. de Voltaire fait allusion k la fin des Cabales.
LA TACTIQUE
J’étais lundi passé chez mon libraire Caille,
Qui dans son magasin n’a souvent rien qui vaille.
J’ai , dit-il, par bonheur, un ouvrage nouveau, Nécessaire aux humains, et sage autant que beau r C’est à l’étudier qu’il faut que l’on s’applique;
Il fait seul nos destins , prenez , c’est la Tactique.
La Tactique ? lui dis-je , hélas ! jusqu’à présent i J'ignorais la valeur de ce mot si savant.
Ce nom , répondit-il, venu de Grèce en France, Veut dire le grand art, ou l’art par excellence; «
Des plus nobles esprits il remplit tous les vœux.
J'achetai sa Tactique, et je me crus heureux. J’espérais trouver l’art de prolonger ma vie ,
D’adoucir les chagrins dont elle est poursuivie,
De cultiver mes goûts, d’être sans passion,
D’asservir mes désirs au joug de la raison ,
D’être juste envers tous, sans jamais être dupe.
Je m'enferme chez moi ; je lis; je ne m’occupe Que d’apprendre par cœur un livre si divin.
Mes amis! c’était l’art dégorger son prochain.
J’apprends qu’en Germanie autrefois un bon prêtre » Pétrit , pour s’amuser , du soufre et du salpêtre : t
Qu’un énorme boulet, qu’on lance avec fracas,
Doit mirer un peu haut pour arriver plus bas,
Que d'un tube de bronze aussitôt la mort vole,
Dans la direction qui fait la parabole, 3 Et renverse en deux coups, prudemment ménagés, Cent automates bleus , à la file rangés.
Conte», Satire», etc. l5
aa6 • la tactiqbe.
Mousquet, poignard, épée ou tranchante ou pointue, Tout est bon, tout va bien, tout sert, pourvu qu’on tue.
L’auteur , bientôt après , peint des voleurs de nuit Qui dans un chemin creux, sans tambour et sans bruit, Discrètement chargés de sabres et d’échelles, Assassinent d'abord cinq ou six sentinelles.
Puis , montant lestement aux murs de la cité ,
Où les pauvres bourgeois dormaient en sûreté ,
Portent dans leurs logis le fer avec les flammes, Poignardent les maris, couchent avec les dames, Écrasent les enfants, et las de tant d’efforts ,
Boivent le vin d’autrui sur des monceaux de morts.
Le lendemain matin on les mène à l’église Rendre grâce au bon Dieu de leur noble entreprise,
Lui chauter en latin qu'il est leur digne appui ,
Que dans la ville en feu l’on n’eût rien fait sans lui , Qu’on ne peut ni voler ni violer son monde,
Ni massacrer les gens, si Dieu ne nous seconde.
Étrangement surpris de cet art si vanté ,
Je cours chez monsieur Caille, encore épouvanté;
Je lui rends son volume , et lui dis en colère :
Allez, de Bclzébuth détestable libraire!
Portez votre Tactique au chevalier de Tôt ;
Il fait marcher lés Turcs au nom de Sabaoth.
C’est lui qui , de canons couvrant les Dardanelles ,
A tuer les chrétiens instruit les infidèles.
Allez ; adressez-vous à monsieur Romanzof ,
Aux vainqueurs tout sanglants de Bender et d’Azof.
A Frédéric surtout offrez ce bel ouvrage,
Ét soyez convaincu qu’il en sait davantage:
Lucifer l’inspira bien mieux que votre auteur; 4 Il est maître passé dans cet art plein d'horreur,
N LA TACTIQUE. U
Plus adroit meurtrier que Gustave et qu’EucÈNE. Allez ; je ne crois pas que la nature humaine Sortit (je ne sais quand) des mains du Créateur,
Pour insulter ainsi l’éternel bienfaiteur,
Pour montrer tant de rage et tant d’extravagance. L’homme avec ses dix doigts, sans armes, sans défense. N’a point été formé pour abréger des jours Que la nécessité rendait déjà si courts.
La goutte avec sa craie, et la glaire endurcie Qui se forme en cailloux au fond de la vessie,
La fièvre, le catarre, et cent maux plus affreux,
Cent charlatans fourrés, encor plus dangereux, Auraient suffi , sans doute , au malheur de la terre,
Sans que l’homme inventât ce grand art de la guerre.
Je hais tous les héros, depuis le grand Cyrus Jusqu’à ce roi brillant qui forma Lentulus. 5 On a beau me vanter leur conduite admirable,
Je m’enfuis loin d’eux tous, et je les donne au diable.
En m’expliquant ainsi , je vis que dans un coin Un jeune curieux m’observait avec soin ;
Son habit d'ordonnance avait deux épaulettes,
De son grade à la guerre éclatants interprètes;
Ses regards assurés, mais tranquilles et doux , Annonçaient ses talents , sans marquer de courroux ;
De la Tactique, enfin, c’était l’auteur lui-même.
Je conçois, me dit-il, la répugnance extrême Qu’un vieillard philosophe, ami du monde entier,
Dans son cœur attendri se sent pour mon métier;
Il n’est pas fort humain, mais il est nécessaire. L’homme est né bien méchant ;Cain tua son frère ;
Et nos frères les Huns, les Francs, les Visigoths,
Des bords du Tanais accourant à grands flots,
328 LA TACTIQUE
N’auraient point désolé les rives de la Seine,
Si nous avions mieux su la Tactique romaine.
Guerrier , né d’uu guerrier, je professe aujourd’hui L’art de garder son bien, non de voler autrui.
Eh quoi ! vous vous plaignez qu’on cherche à vous défendre ! Seriez-vous bien eonteut qu’un Goth vînt mettre en cpndre Vos arbres, vos moissons, vos grauges, vos châteaux?
Il vous faut de bons chiens pour garder vos troupeaux.
Il est , n’en doutez point , des guerres légitimes ;
Et tous les grands exploits ne sont pas de grands crimes. Vous-même, à ce qu’on dit, vous chantiez autrefois Les généreux travaux de ce cher Béarnois;
Il soutenait le droit de sa naissance auguste;
La ligue était coupable, Henri quatre était juste.
Mais sans vous retracer les faits de ce grand roi ,
Ne vous souvient-il plus du jour de Fonteuoi?
Quand la colonne anglaise, avec ordre animée,
Marchait à pas comptés à travers notre armée ?
Trop fortuné badaud ! dans les murs de Paris ,
Vous faisiez, en riant, la guerre aux beaux esprits;
De la douce Gaussin le centième idolâtre,
Vous alliez la lorgner sur les bancs du théâtre;
Et vous jugiez en paix les talents des acteurs.
Ilélas! qu’auricz-vous fait, vous et tous les auteurs, Qu'aurait fait tout Paris, si Louis, en personne,
N’eût passé le matin sur le pont de Calonue,
Et si tous vos Césars à quatre sous par jour N’eussent bravé l’Anglais qui partit sans retour?
Vous savez quel mortel, amoureux de la gloire,
Avec quatre canons ramena la victoire.
Ce fut au prix du sang du généreux Gramont,
Et du sage Luttaux , et du jeune Craon ,
uag
LA TACTIQUE
Que de vos beaux esprits les bruyantes cohues Composaient les chansons qui couraient dans les rues; Ou qu’ils venaient gaîment , avec un ris malin ,
Siffler Sémiramis , Mérope et l’Orphelin.
Ainsi que le dieu Mars, Apollon prend les armes; L’Église, le barreau, la cour ont leurs alarmes.
Au fond d’un galetas Clément et Savatier 6 Font la guerre au bon sens sur des tas de papier. Souffrez donc qu’un soldat prenne au moins la défense D’un art qui fit long-temps la grandeur de la France,
Et qui des citoyens assure le repos.
Monsieur Guibert se tut après ce long propos.
Moi, je me tus aussi, n’ayant rien à redire.
De la droite raison je sentis tout l’empire ;
Je conçus que la guerre est le premier des arts ;
Et que le peintre heureux des Bourbons, des Bavards, ; En dictant leurs leçons, était digne peut-être De commander déjà dans l’art dont il est maître.
Mais, je vous l’avoûrai , je formai des souhaits Pour que ce beau métier ne s’exerçât jamais,
Et qu’enfin l’équité fit régner sur la terre L’impraticable paix de l’abbé de Saint-Pierre. 8
NOTES
1 Tactique vient originairement du verbe lasso , j’arrange. Tactique est proprement l’art d’aller par rangs; c’est l’arrangement des troupes. C’est ce qui fit que Pyrrhus, en voyant le camp des Romain*) ne les trouva pas si barbares.
Autrefois un bon pritre , etc.
On ne sait pas encore qui employa le premier les canons dans les batailles et dans les sièges. Une invention qui a changé entièrement
NOTES
l’art de la guerre dan* tante la terre connue . méritait plus de recherches; mais presque toutes les origines sont ignorées. Qui le premier inventa un bateau? qui imagina de plier une branche de frêne, de l'assujettir avec une corde faite d'un intestin d’un animal , et d’y ajuster une verge garnie d’un os ou d’un fer pointu à un bout, et de quatre plumes & l’autre bout? qui inventa la navette, les fours, les moulins? De cette prodigieuse multitude d’arts qui secourent notre vie ou qui la détruisent, il n’y en a pas un dont l’inventeur soit connu. C’est que personne n’inventa l’art entier. Les architectes ne sont venus que des milliers de siècles après les cavernes et les huttes.
Les Chinois connaissaient la poudre inflammable, et la faisaient servir à leurs divertissements ingénieux , à leurs fêtes , deux mille ans avant que les jésuites Shall et Verbiest fondissent du canon pour les conquérants tartares, vers l’an i63o. Ce furent donc deux religieux allemands qui enseignèrent l’usage de l'artillerie dans cette vaste partie du monde, comme ce fut, dit-on, un autre Allemand nommé Schwartz, ou moine noir, qui trouva le secret de la poudre inflammable au quatorzième siècle, sans qu’on ait jamais su l 'année de cette invention.
On a prétendu que Roger Bacon , moine anglais , antérieur d’environ cent années au moine allemand , était le véritable inventeur de la poudre. Nous avons rapporté ailleurs les paroles de ce Roger, qui se trouvent dans son Opus majus , page 454, grande édition d’Oxford... Nous avons une preuve des explosions subites dans ce jeu d’enfants qu'on fait par tout le monde. On enfonce du salpêtre dans une balle de la grosseur d’un pouce , et on la fait crever avec un bruit si violent qu’elle surpasse le rugissement du tonnerre , et il en sort une plus grande exhalaison de feu que celle de la foudre.
Il y a bien loiy, sans doute, de cette petite boule de simple salpêtre ii notre artillerie , mais elle a pu mettre sur la voie.
Il paraît qu'il est très faux que les Anglais eussent employé’ le canon dans leur victoire de Crécy en >346, et dans celle de Poitiers, dix ans après. Les actes de la tour de Londres, recueillis par Rymer, en diraient quelque chose. . v
Plusieurs de nos historiens ont assuré qu'il existe encore , dans la ville d'Amberg du haut Palatinat, un canon fondu en i3oi , et que cette date est encore gravée sur la culasse.
Et voilà justement comme on écrit l’histoire.
On écrivait et on imprimait à Paris cette erreur avec tant d’assu-
NOTES
rance que je fis écrire à M. le comte de Holstein de Bavière , gouverneur du pays d’Amberg. Il donna un certificat authentique qu'un fondeur de canons nommé M. Artin, assez fameux pour son temps, était mort en i5oi. On mit un petit canon sur son tombeau avec la date de i5oi.
U eut la bonté d'envoyer une copie figurée de l’inscription. 11 est étonnant qu’on ait pris i5ot pour i3oi , mais les historiens aimait l'antique et le merveilleux.
Je n’ai guère plus de foi à la bombarde de Froissard, qui avait plus de cinquante pieds de long , et qui menait si grande noise au décliquer qu'il semblait que tous les diables d’enfer lussent en chemin. C'était apparemment une espèce de baliste.
Je doute beaucoup encore du registre de du Drach , trésorier des guerres en 1 338 .A Henri Faumechon , pour avoir poudre et autres choses nécessaires aux canons devant Puisguillaume. Ducange rapporte ce trait, mais il se borne h le rapporter. 11 n’examine point s’il y avait alors des trésoriers des guerres, il ne s'informe pas si on assié- «
gca un Puisguillaume ou un Puisguilliem dans le Périgord. U ne paraît pas qu’on ait fait le moindre exploit de guerre en Périgord en l'an r 338. •
Si l’on entend le petit hameau de Puisguillaume en Bourbonnais , on ne voit pas qu’il y eût un château. Il faut donc douter, et c’est presque toujours le seul parti â prendre.
Ce qui parait certain , c'est que trois moines ont contribué à détruire les hommes et les villes par l'artillerie, et en ajoutant à ces trois moines les jésuites Shall et Verbiest , cela fera cinq.
3 Dans la direction qui fait la parabole.
Lorsqu’on tire un boulet, ou qu’on lance une flèche horizontalement, elle tend à décrire une ligne droite; mais la gravitation la fait descendre continuellement dans une autre ligne droite vers le centre de la terre , et de ces deux directions se compose la ligne courbe nommée parabole , à la lettre, allant au-delà. Si un canonnier s’occupait de toutes les propriétés de cette ligne courbe, il n’aurait jamais le temps de mettre le feu â son canon.
4 Lucifer l’inspira bien mieux que votre auteur ;
Il est maître passé dans cet art plein d’horreur.
Plus adroit meurtrier que Gustave et qu’Eugène.
Il s’est élevé sur ces vers une grande dispute. Les uns ont pris ces vers pour un reproche , les autres pour une louange. Il est clair qu’on
NOTES
ne peut faire un plus grand éloge d'un guerrier qu’en le mettant audessus du prince Eugène et du grand Gustave. On a dit que vouloir condamner cette comparaison , cetait vouloir faire une querelle d’allemand.
5 Le roi de Prusse a formé lui-même tous ses généraux.
® Clément et Savatier.
Voyez les notes sur le Dialogue de Pégase et du Vieillard .
7 Des Bourbons , des Bayards.
M. Guibert a fait une tragédie du connétable de Bourbon , dans laquelle le chevalier Bayard dit des choses admirables.
s L’ impraticable paix de l'abbé de Saint-Pierre.
L’idée d’une paix perpétuelle entre tous les hommes est plus chimérique sans doute que le projet d’une langue universelle. Il est trop vrai que la guerre est un fléau contradictoire avec la nature humaine et avec presque toutes les religions , et cependant un fléau aussi ancien que cette nature humaine, et antérieur à toute religion. Il est aussi difficile d’empêcher les hommes de se faire la guerre que d’empêcher les loups de manger des moutons.
La guerre est quelque chose de si exécrable que plus nos nations barbares qui sont venues envahir, ensanglanter, ravager toute notre Europe, se sont un peu policées, plus elles ont adouci les horreurs que la guerre traînait après elle.
Ce n’est point assurément l’ouvrage immense de Grotius, sur le droit prétendu de la guerre et de la paix, qui a rendu les hommes moins féroces ; ce ne sont point ses citations de Carnéade , de Quintilieu de Porphire, d’Aristote, de Juvénal et du Pentateuque; ce n’est point parce qu’après le déluge il Ait défendu de manger les animaux avec leur âme et leur sang, comme le rapporte Barbeirac, son commentateur. Ce n’est point, eu un mot, par tous les arguments profondément frivoles de Grotius et de Pufiendorf ; c’est uniquement parce qu’on ne voit plus parmi nous des hordes sauvages et affamées sortir de leur pays pour en aller détruire un autre. Nos peuples ne font plus la guerre. Des rois , des évêques , des électeurs , des sénateurs , des bourgmestres ont un certain terrain à défendre. Des hommes qui sont leurs troupeaux paissent dans ce terrain. Les maîtres ont pour eux la laine, le lait, la peau et les cornes, avec quoi ils entretiennent des chiens armés d’un collier, pour garder le pré, et pour prendre celui du voisin
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dans l'occasion. Ces chiens se battent ; mais les moutons , les bœufs , les ânes ne se battent pas : Us attendant patiemment la décision , qui leur apprendra il quel maitre leur lait, leur laine, leurs cornes, leur peau , appartiendront.
Quand le prince EugèDe assiégeait Lille, les dames de la ville allèrent & la comédie pendant tout le siège ; et dès que la capitulation fut faite , le peuple paya tranquillement à l’empereur ce qu’U payait auparavant au roi de France. Point de piUage , point de massacre , point d’esclavage comme du temps des Huns , des Alains , des V isigotlis , des Francs.
Le duc de Marlborough faisait garder très soigneusement tous les domaines de ce Fénelon, archevêque de Cambrai, citoyen de toute l’Europe par son amour du genre humain; amour plus dangereux peut-être à sa cour que son amour de Dieu.
Quand les Français eurent remporté la célèbre victoire de Fontenoi , tous les habitants de Tournai et des environs s’empressèrent de loger chez eux les prisonniers blessés ; tous eurent soin d’eux comme de leurs frères, et les femmes prodiguèrent tant de délicatesses sur leurs tables que les médecins et les chirurgiens furent obligés de modérer cet excès de zèle, devenu dangereux.
A Rosbac , on vit le roi de Prusse lui-même acheter tout le linge d’un château voisin pour le service de nos blessés ; et quand il les eut fait guérir, il les renvoya sur leur parole , en disant : Je ne puis m’accoutumer à verser te sang des Français.
Quelle humanité, quelle belle âme le prince héréditaire de Brunswick ne déploya-t-il pas , lorsqu'il reçut prisonnier à Crevelt ce comte de Gisors, ce fils du maréchal de Bellisle, cet espoir du royaume, ce jeune homme si valeureux, si instruit, si aimable! Le prince de Brunswick ne sortit point d'auprès de sou lit, et le baigna de larmes, en le voyant expirer entre ses bras. 11 pleurait celui des Français auquel il ressemblait davantage.
Portons nos regards chez cette nation nouvelle qui naît tout d’un coup pour être l’émule des plus policées, et l'exemple des autres. Voyons un comte Alexis Orlof prendre un vaisseau turc chargé des femmes , des esclaves , des meubles , de l’or, de l'argent , des bijoux du plus riche bacha de la Turquie , et lui renvoyer tout à Constantinople. Ce même bacha, quelque temps après, commande un corps d'armée contre les Russes ; il s’avance hors des rangs avec un interprète , et de-
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mande à parler. Avez-vous , dit-il, a votre tête un comte Ortof? — Kon; que lui voudriez-vous? — Me jeter à ses pieds , répliqua le Turc.
Pouvons-nous rien ajouter à ces traits, sinon l’accueil, les attentions nobles et délicates, les fêtes, les présents, les bienfaits que reçurent les prisonniers turcs dans Pétersbourg, d’une impératrice qui leur enseignait la guerre , la politesse et la générpsité ?
Nous ne voyons point de telles leçons dans Grotius. Il vous dit bien, dans son chapitre du Droit de ravager, que les juifs étaient obligés de ravager au nom du Seigneur; mais il ne trouve chez le peuple saint aucun trait qui ressemble aux exemples profanes que nous venons de rapporter.
Voilà donc le dictante que l'humanité des grands cœurs répand sur les maux que fait la guerre : mais ces consolations divines nous démontrent que la guerre est infernale.