LE PÈRE NICOÜÈME ET JEANNOT
Le souverain chéri qui naquit dans Versailles Annulla, m’a-*t-on dit, ces billets si fameux Que les morts aux enfers emportaient avec eux. (3)
Avec discrétion la sage tolérance D’une éternelle paix nous permet l’espérance.
D'abord avec effroi j’entendais ces discours ;
Mais, par cent mille voix répétés tous les jours,
Ils réveillent enfin mon âme appesantie ,
Et j’ai de raisonner la plus terrible envie.
LE PÈRE NICODÈME
Ah ! te voilà perdu. Jeannot n’est plus à moi.
Tous les cœurs sont gâtés. . . . l’esprit bannit la foi !
L’esprit s’étend par-tout. ... O divine bêtise ,
Versez tous vos pavots; soutenez mon Église.
A quel saint recourir dans cette extrémité ?
O mon fils, cher enfant de la stupidité,
Quel ennemi t’arrache au doux sein de ta mère?
On te l’a dit cent fois , malheur à qui s’éclaire!
Ne va point contrister les cœurs des gens de bien. Courage; allons, rends-toi, lis le Journal chrétien ;
De Jean-Georges (4) , crois-moi , lis le discours sublime : C’est pour ton mal qui presse un excellent régime.
Tu peux guérir encore. Oui , Paris , dans ses murs ,
Voit encor, grâce à Dieu, des esprits lourds, obscur D’arguments rebattus déterminés copistes,
Tout farcis de lambeaux des premiers jansénistes.
Jette-toi dans leurs bras ; dévore leurs leçons;
Apprends d’eux à donner des mots pour des raisons.
Fais des phrases, Jeannot; ma douleur t’en conjure.
Par ce palliatif adoucis ta blessure.
Ne sois point philosophe.
JE ANN OT
Ah! vous percez mon cœur.
If)S LE PÈRE NICODÈME ET JEÀNNOT.
Allons, ne voyons goutte , et chérissons l’erreur. C’est vous qui le voulez. Mais quel fruit tirerai-je De demeurer un sot au sortir du collège ?
LE PÈRE NICODÈME
Jeannot, je te promets un bon canonicat :
Et peut-être à ton tour deviendras-tu prélat.
NOTES
( i ) Il est beaucoup question de Larcher et de Nonotte dans les ou- . vrages en prose. Cogé, régent de rhétorique au collège Mazarin, auteur de quelques mauvaises brochures contre M. de Voltaire et M. Marmontel , à l’occasion de Bélisaire. Viret, cordelier, qui a écrit une brochure contre Le dîné du comte de Boulainvilliers : elle était intitulée. Le mauvais dîné.
( 2 ) billard, financier et dévot de profession , avait fait une banqueroute considérable. Le petit peuple du quartier Saint-Kustache , qui le ‘ voyait communier souvent et aller tous les jours à plusieurs messes , s’empressait de lui porter son argent , et en fut la dupe.
Le parlement en fit justice et le condamna au pilori. M. l’abbé Grisel, son directeur, fameux par des aventures de testaments, etc. fut impliqué dans l’affaire, mais il n'y eut point de preuves juridiques contre lui.
(3) L'archevêque de Paris, Beaumont, exigeait que ceux qui demandaient les sacrements, à la mort, présentassent un billet signé de leur confesseur. Le parlement crut devoir sévir contre ce joug nouveau qu’on voulait imposer aux citoyens. Malheureusement il se trompa sur les moyens ; il ordonna d’administrer, au lieu d’ordonner simplement d’enterrer ceux que l’archevêque laisserait mourir sans sacrements. Au bout de six mois le bon Christophe les aurait offerts à tout le monde.
(4) Voyez la Lettre d’un cjuakre a Jean-Georges. Il y avait dan* les premières éditions : Du fier prélat du Pu y : mais Jean-Georges ayant quitté son église du Puy pour en épouser une plus riche, il a fallu changer ce vers.
I/évéque actuel du Puy est un homme de qualité; homme d’esprit, sans être bcl-esprit , et qui n’a rien de commun avec son prédécesseur.
LES SYSTÈMES
IjORSQüe le seul puissant, le seul grand, le seul sage, De ce monde en six jours eut achevé l’ouvrage,
Et qu’il eut arrangé tous les célestes corps ,
De sa vaste machine il cacha les ressorts,
Et mit sur la nature un voile impénétrable.
J’ai lu chez un rabbiu que cet Être ineffable En jour devant son trône assembla nos docteurs ,
Fiers enfants du sophisme, éternels disputeurs;
Le bon Thomas d’Aquin «, Scot » et Bonaveuture , 3 Et jusqu’au Provençal élève d’Epicure, 4 Et ce maître René 5 qu’on oublie aujourd’hui,
Grand fou persécuté par de plus fous que lui ;
Et tous ces beaux esprits dont le savant caprice D'un monde imaginaire a bâti l’édiScc.
« Çà , mes amis , dit Dieu , devinez mort' secret :
« Ditcs-moi qui je suis, et comment je suis fait;
« Et , dans un supplément , ditcs-moi qui Vous êtes ,
« Quelle force en tout sens fait courir les'comètes,
« Et pourquoi dans ce globe un destin trop fatal « Pour une once de bien' mit cent quintaux de mal.
« Je sais que, grâce aux soins des plus nobles génies,
« Des prix sont proposés par les académies :
« J’en donnerai. Quiconque approchera du but « Aura beaucoup d’argent, et fera son salut. »
Il dit. Thomas se lève à l’auguste parole,
Thomas le jacobin, l’ange de notre école ,
Qui de cent arguments se tira toujours bien , EUrépondit à tout sans se douter de rien.
LES STSTÈMES.
« Vous êtes, lui dit-il, l’existence et l’essence , *
« Simple avec attributs , acte pur et substance ,
« Dans les temps , hors des temps ; fin , principe et milieu , « Toujours présent partout sans être en aucun lieu. » L’Éternel , à ces mots, cju’uu bachelier admire,
Dit : « Courage , Thomas ! » et se mit à sourire.
Descartes prit sa place avec quelque fracas ,
Cherchant un tourbillon qu’il ne rencontrait pas.
Et, le front tout poudreux de matière subtile,
N’ayant jamais rien lu , pas même l’Evangile.
u Seigneur, dit-il à Dieu , ce bon homme Thomas « Du rêveur Aristote a trop suivi les pas.
« Voici mon argument, qui me semble invincible :
« Pour être , c’est assez que vous soyez possible. 7 « Quant à votre univers, il est fort imposant;
« Mais, quand il vous plaira, j’en ferai tout autant; 8 « Et je puis vous former , d’un morceau de matière ,
« Eléments, animaux, tourbillons et lumière,
« Lorsque du mouvement je saurai mieux les lois. »
Dieu sourit de pitié pour la seconde fois.
L’incertain Gassendi , ce bon prêtre de Digne ,
Ne pouvait du Breton soudrir l’audace iusigne,
Et proposait à Dieu ses atomes crochus , s *
Quoique passés de mode , et dès long-temps déchus ;
Mais il ue disait rien sur l’essence suprême.
Alors un petit Juif , au long nez , au teint blême ,
Pauvre , mais satisfait; pensif et retiré ;
Esprit subtil et creux, moins lu que célébré ,
Caché sous le manteau de Descartes son maître,
Marchant à pas comptés, s’approcha du grand Etre.
« Pardonnez-moi , dit-il , en lui parlant tout bas;
« Mais je pense, entre nous, que vous n’existez pas. "
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LES SYSTÈMES
« Je crois l'avoir prouvé par mes mathématiques.
« J’ai de plats écoliers , et de mauval? critiques.
« Jugez-nous.... » A ces mots, tout le globe trembla,
Et d’horreur et d’effroi saint Thomas recula.
Mais Dieu clément et bon., plaignant cet infidèle,
Ordonna seulement qu’on purgeât sa cervelle.
Ne pouvant désormais composer pour le prix ,
11 partit escorté de quelques beaux esprits.
Nos docteurs, qui voyaient avec quelle indulgence Dieu daignait compatir à tant d’extravagance, Etalèrent bientôt cent belles visions,
De leur esprit pointu nobles inventions :
Us parlaient, disputaient et criaient tous ensemble.
Ainsi , lorsqu’à dîuer un amateur rassemble Quinze ou vingt raisonneurs, auteurs, commentateurs, Rimeurs, compilateurs, chansonneurs, traducteurs,
La maison retentit des cris de la cohue ;
Les passants ébahis s’arrêtent dans la rue.
D’un air persuadé Maliebranche assura Qu’il faut parler au Verbe et qu’il nous répandra. " Arnaud dit que de Dieu la bonté souveraine Exprès pour nous damner forma la race humaine. 11
Leibnitz avertissait le Turc et le chrétien Que sans son harmonie on ne comprendra rien ; 13 Que Dieu , le monde et nous , tout n’est rien sans monades.
Le courrier des Lapons, dans ses turlupinades,
Veut qu’on aille au détroit où vogua Magellan ,
Pour se former l’esprit , disséquer un géant.
Notre consul Maillet, 15 non pas consul de Rome,
Sait comment ici-bas naquit le premier homme.
D’abord il fut poisson. De ce pauvre animal Le berceau très changeant fut du plus fin cristal ;
302 LES SYSTÈMES
Et les mers des Chinois sont encore étonnées D’avoir par leurs courants formé les Pyrénées.
Chacun fit son système, et leurs doctes leçons Semblaient partir tout droit des Petites-Maisons.
Dieu ne se fâcha point; c’est le meilleur des pères :
Et , sans nous engourdir par des lois trop austères ,
II veut que ses enfants, ces petits libertins,
S’amusent en jouant de l’oeuvre de ses mains.
Il renvoya le prix à la prochaine année :
Mais il vous fit partir , dès la môme journée ,
Son ange Gabriel , ambassadeur de paix ,
Tout pétri d'indulgence , et porteur de bienfaits. .
Le ministre emplumé vola dans vingt provinces;
Il visita des saints, des papes et des princes,
De braves cardinaux et des inquisiteurs,
Dans le siècle passé dévots persécuteurs.
« Messeigneurs , leur dit-il , le bon Dieu vous ordonne « Devons bien divertir, sans molester personne.
« Il a su qu’en ce monde on voit certains savants « Qui sont, ainsi que vous, de fieffés ignorants :
« Ils u'ont ni volonté ni puissance de nuire :
« Pour penser de travers , hélas ! faut-il les cuire ?
« Un livre , croyez-moi , n’est pas fort dangereux ,
« Et votre signature est plus funeste qu’eux.
« En Sorbonne , aux charniers, ,6 tout se môle d’écrire : « Imitez le bon Dieu, qui n'en a fait que rire. »
NOTES
Le bon Thomas (T Aquin , etc.
Nous n’avons de saint Thomas d’Aquin que dix-sept gros volumes bien avérés, mais nous en avons vingt et un d’Albert; aussi celui-ci a été surnommé le Grand.
3 Scot Scot est le fameux rival de Thomas. C’est lui qu’on a
cru mal â propos l’instituteur du dogme -de Y immaculée conception j mais il fut le plus intrépide défenseur de VU niverset de la part de la chose.
3 Bonavenlure Nous avons de saint Bonaventure le Miroir
de l’âme, l’Itinéraire de l’esprit à Dieu, la Diète du salut, le Rossignol de la passion, le Bois de vie, TAiguilkm de l’amour, les Flammes de l’amour, l’Art d’aimer, les Vingt-cinq mémoires, les Quatre vertus cardinales, les Sept chemins de l’éternité, les Six ailes des chérubins, les Six ailes des séraphins, les cinq fêtes de l’enfant Jésus, etc.
4 Provençal élève d' Epie ure x etc.
Gassendi, qui ressuscita pendant quelque temps le système d’Épicure. En effet, il ne s’éloigne pas de penser que l’homme a trois âmes ; la végétative qui fait circuler toutes les liqueurs, la sensitive qui reçoit toutes les impressions, et la raisonnable qui loge dans la poitrine. Mais aussi il avoue l’ignorance éternelle de l’homme sur les premiers principes des choses ; et c’est beaucoup pour un philosophe.
• ® ' El ce maître René , etc.
Descartes était le contraire de Gassendi : celui-ci cherchait, et l’autre croyait avoir trouvé. On sait assez que toute la philosophie de Descartes n’est qu’un roman mal tissu qu’on ne sc donne plus la peine ni de réfuter ni d’examiner. Quel homme aujourd’hui perd son temps à rechercher comment des dés, tournant sur eux-mêmes dans le plein, ont produit des soleils, des planètes, des terres et des mers ? Les partisuns de ces chimères les appelaient les hautes sciences; ils se moquaient d’Aristote, et ils disaient : Nous avons de la méthode. On peut comparer le système de Descartes à celui de Lass ; tous deux étaient fondés sur la synthèse. Descartes vint dans un temps où la raison humaine était égarée. Lass se mit à philosopher en France, lorsque l’argent du royaume était plus égaré encore. Tous deux élevèrent leur édifice sur
NOTES
des vessies. Les tourbillons de Descartes durèrent une quarantaine d’années; ceux de Lass ne subsistèrent que dix-huit mois. On est plus tôt détrompé en arithmétique qu’en philosophie.
6 L’existence al l’essence.
Ce sont les propres paroles de saint Thomas d'Aquin. D’ailleurs toute la partie métaphysique de sa Somme est fondée sur la métaphysique d'Aristote.
7 Pour être , c'est assez, que vous soyez possible.
Voici où est, ce me semble, le défaut de cet argument ingénieux de Descartes. Je conclus l'existence de l’Étre nécessaire et éternel, de ce que j’ai aperçu clairement que quelque chose existe nécessairement et de toute éternité ; sar-> quoi il y aurait quelque chose qui aurait été produit du néant et sans cause, ce qui est absurde ; donc un être a existé toujours nécessairement et de lui - même. J ai donc conclu son existence de l'impossibilité qu’il ne soit pas, et non de la possibilité qu’il soit : cela est délicat, et devieul plus délicat encore quand on ose sonder la nature de cet Être éternel et nécessaire. Il faut avouer que tous ces raisonnements abstraits sont assez inutiles, puisque la plupart des têtes ne les comprennent pas. Il serait assurément d'une horrible injustice et d’un énorme ridicule de faire dépendre le bonheur et le malheur éternel du genre humain de quelques arguments que les neuf dixièmes des hommes ne sont pas en état de comprendre. C'est à quoi ne prennent pas garde tant de scolastiques orgueilleux et peu sensés qui osent enseigner et menacer. Quand un philosophe serait le maître du monde, encore devrait -il proposer ses opinions modestement; c'est ainsi qu’en usait Marc-Aurèle et même Julien. Quelle différence de ccs grands hommes h Garasse, à Nonotte, à l’abbé Guyon, à l'auteur de la Gazette ecclésiastique, à Paulian l’ex-jésuite, et à tant d’autres!
® J’en ferai tout autant.
Donnez-moi de la matière et du mouvement , et je ferai un monde. Ces paroles de Descartes sont un peu téméraires; elles n'auraient pas été permises à Platon. Passe qu’Archiméde ait dit : Donnez-moi un point fixe dans le ciel, et j’enleverai la terre : il ne s'agissait plus que de trouver le levier. Mais qu’avec de la matière et du mouvement on fasse des organes seutauts et des têtes pensantes , sitôt que Dieu y aura mis une âme, oela est Lieu fort. Je doute même que Descartes et le père Mersemie ensemble eussent pu donner & la matière la gravitation vers
NOTES. 2o3
on centre. Après tout, Descartes avait de la matière et du mouvement, nous n'en manquons pas. Que ne travaillait-il ? que ne faisait-il un petit automate de monde ? Avouons que dans toutes ces imaginations on ne voit que des enfants qui se jouent.
9 Ses atomes crochus, etc.
Démocritc, Épicure «Lucrèce, avec leurs atonies déclinants dans le vide, étaient pour le moins amsi enfants que Descartes avec ses tourbillons tournoyants dans le plein ; et l’on ne peut que déplorer la perte d'un temps précieux employé & étudier sérieusement ces fadaises par des bommes qui auraient pu être utiles.
Où est l’homme de bon sens qui ait jamais cqnçu clairement que des atomes se soient assemblés pour aller en ligne droite, et pour se détourner ensuite à gauche, moyennant quoi ils ont produit des astres , des animaux, des pensées 1 Pourquoi de tant de fabricateurs de mondes, ne s’en est-il pas trouvé un seul qui soit parti d’un principe vrai, et reçu de tous les hommes raisonnables ? Ils ont adopté des chimères, et ont voulu les expliquer ; mais quelle explication ! Ils ressemblaient parfaitement aux commentateurs des anciens historiens. La tour de Babel avait vingt mille pieds de haut ; donc les maçons avaient des- grues de plus de vingt mille pieds pour élever leurs pierres. Le lit du roi Og était de quinze pieds. Le serpent, qui eut de longues conversations avec Ève, ne put lui parler qu'en hébreu : car il devait lui parler en sa langue pour être entendu , et non en la langue des serpents ; et Ève devait parler le pur hébreu , puisqu’elle était la mire des Hébreux , et que ce langage n’avait pu encore se corrompre. C’est sur des raisons de cette force que furent appuyés long-temps tous les commentaires et tous les systèmes. Hérodote a dit que le soleil avait changé deux fois de levant et de couchant ; et sur cela on a recherché par quel mouvement ce phénomène s’était opéré. Des savants se sont distillé le cerveau pour comprendre comment le cheval d'Achille avait parlé grec; comment la nuit que Jupiter passa avec Alcmène fut une fois plus longue qu elle ne devait être, sans que l'ordre de la nature fftt dérangé ; comment le soleil avait reculé au souper d’Atrée « de Thieste, par quel secret Hercule était resté trois jours et trois nuits enseveli dans le ventre d une baleine, par quel art au son d'un instrument les murs de Enfin on a com-
pilé et empilé des écrits sans nombre pour trouver la vérité dans las plus absurdes « les plus insipides fables.
NOTES
10 Mais je pense , entre nous , que vous n’existez pas.
Spinosa, dans son fameux livre, si peu lu, ne parle que de Dieu; et on lui a reproché de ne point connaître de Dieu. C'est qu’il n'a point séparé la Divinité du grand Tout qui existe par elle. C'est le dieu de Straton, c’est le dieu des stoïciens.
Jupiter est quodeumque vides f quocumque moveris.
C’est le dieu d’Aratus , dans le sens d’une philosophie audacieuse.
In Deo vivimus , movemur et sumus.
La marche de Spinosa est plus géométrique que celle de tous les philosophes de l'antiquité. C’est le premier athée qui ait proce'dé par femmes et par théorèmes.
Bayle, en prenant la doctrine de Spinosa à la lettre, en raisonnant d'après ses paroles , trouve cette doctrine contradictoire et ridicule. Ko effet, qu’est-ce qu’un Dieu dont tous les êtres seroient des modifications, qui serait jardinier et plante, médecin et malade, homicide et mourant , destructeur et détruit ?
Bayle paraît opposer à Spinosa une dialectique très supérieure. Mais quel est le sort de toutes les disputes ! Jurieu regardait Bayle comme un compilateur d’idées plus dangereuses que celles de Spinosa. Arnaud et ses partisans tombaient sur Jurieu comme sur un fanatique absurde. Les jésuites accusaient Arnaud d’être au fond un ennemi de la religion, et tout Paris voyait dans les jésuites les corrupteurs de la raison et de ta morale , et des fabricateurs de lettres de cachet. Pour Spinosa, tout le monde en parlait , et personne ne le lisait.
Voici l’analyse de tous ses principes :
U ne peut exister qu’une substance; car qui est par soi doit être un, et ne peut être limité. La substance doit donc être infinie.
U e?t impossible qu’une substance en produise une autre sans qu’il y ait quelque chose de commun entre elles. Or ce quelque chose de commun ne peut exister avant la substance produite ; donc la création est impossible.
Une substance ne peut en faire une autre, puisqu'étant infinie par s» nature, un infini ne peut en créer un autre.
11 n’y a donc qu’un infini ; donc tout est mode.
L'intelligence et la matière existent; donc l'intelligence et la matière entrent dans la nature de cet infini.
notes. 307
La substance étant infinie doit avoir une infinité d’attributs; donc l’infinité d'attributs est Dieu ; donc Dieu est tout.
Ce système a été asseï réfuté par l’humain Fénelon , par le subtil r.arni , et surtout de nos jours, par M. l'abbé <fe Condillac, par SL l’abbé Pluquet
Si d’illustres adversaires peuvent servir en quelque sorte à ia gloire d’un auteur , on voit que jamais homme a’a été honoré d’ennemis plus respectables. U a été attaqué par deux cardinaux des plus savants et des plus ingénieux qu'ait eus la France, tous deux chéris à la cour, Rius deux ministres et ambassadeurs h Rome. Le premier lui fait la guerre en beaux vers latins dans son Anti-Lucrèce ; le second en beaux vers français dans une épîlre instructive et agréable.
Yoici quelques-uns des vers latins s
Dogmata complexus , partim vesana Slralonit Restituai commenta , suisque erroribus auxit Omnigeni Spinosa Dei fabricator , et orbem Âppetture Deum , ne quis Deus imperel orbi ,
Tanquam estel Domus ipsa domum qui condidit , ausus. Sic rediviva novo se sf munimine cinxit Impietas , tumidumque altd caput extulit arce.
Seillcet ex toto rerum glomeramtne numen Construxil , cui tint pro corpore corpora cuncla ,
Et cuncla mentes pro mente , simulque perçu iu P ro vitd atque cevo , fuga temporis ipsa caduc! ,
Et qui saclorum jugis devolvitur or do.
Pana putes.
Yoicj quelques-uns des vers français :
Cesse de méditer dans ce sauvage lieu :
Homme , plante , animaux , esprit , corps , tout est Dieu.
Spinosa le premier connut mon existence :
Je suis l'être complet et l’unique substance ;
La matière et l'esprit en sont les attributs :
Si je n’embrassais tout, je D'existerais plus.
Principe universel , je comprends tous les êtres ,
Je suis le souverain de tous les autres maîtres;
Les membres differents de ce vaste univers Ile composent qu’un fout dont les modes divers ,
Dans les airs, dans les cieax, sur la terre et sur l’onde, Embellissent entre eux le tlieâtre du monde.
Le livre du Système de la nature, qu'on nous a donné depuis peu, est d’un genre fout différent; c’est une Philippique contre Disc. L’auteur prétend que la matière existe seule, et qu'elle produit seule la sensation et la pensée. Pour avancer une idée aussi étrange, il faudrait au moins tâcher de l’appuyer sur quelque prinei]>e, et c’est ce que l’auteur ne lait pas. 11 a pris cette opinion chez Hobbes , mais Hobbes se borne à la supposer , il ne l'affirme pas : il dit que des philosophes savants ont prétendu que tous les corps ont du sentiment Qui corpora omnia sensu esse prasdita sustinuerunl.
Depuis Brama , Zoroastre et Thaut , jusqu’à nous , chaque philosophe a fait son système ; et il u’y en a pas deux qui soient de même avis. C’est un chaos d'idées, dans lequel personne ne s’est entendu. le petit nombre des sages est toujours parvenu à détruire les châteaux enchantés , mais jamais à pouvoir en bâtir un logeable. On voit par sa raison ce qui n'est pas ; on ne voit point ce qui est. Dans ce conflit étemel de témérités et d’ignorances , le monde est toujours allé comme il va ; les pauvres ont travaillé , les riches ont joui ; les puissants ont gouverné, les philosophes ont argumenté, tandis que des ignorants se partageaient la terre.
1 1 Qu'il faut parler au Verbe , et qu’il nous répondra.
Par quelle fatalité le système de Mallebranche paraît- il retomber dans celui de Spinosa, comme deux vagues qui semblent se combattre dans une tempête, et le moment d’après s’unissent l’une dans l’autre?
Dieu , dit Mallebranche, est le lieu (les esprits , de même que l’espace est le lieu des corps. Notre dme ne peut se donner d’idées... ■ nos idées sont efficaces , puisqu’elles agissent sur notre esprit. Or rien ne peut agir sur notre esprit que Dieu.... Donc il .est nécessaire que nos idés se trouvent dans ta substance efficace de la Divinité. Livre ni, de l'Esprit pur, partie IL
Voilà les propres parole* de Mallebranche. Or, si nous ne pouvons avoir de perceptions que dans Dieu , nous ne pouvons donc avoir de sentiment que dans lui, ni faire aucune action que dans lui; cela me parait évident On peut donc en inférer que nous ne sommes que des
NOTES
modifications de Lui-même. Il n'y a donc dans l'univers qu’une seule substance. Voilà le spinosisme, lestratonismetout pur. Et Mnllebnmche pousse les illusions qu’il se lait à lui-même jusqu’à vouloir autoriser son système par des passages de saint Paul et de saint Augustin.
Je ne dis pas que ce savant prêtre de l’oratoire fût spinosiste, à Dieu ne plaise ; je dis qu’il servait d'un plat dont un spinosiste aurait mangé très volontiers. On sait que depuis il s’entretint familièrement avec le Verbe. Eh ! pourquoi avec le Verbe plutôt qu’avec le Saint- Esprit ? Mais comme il n'y avait personne en tiers dans la conversation , nous ne rendrons point compte de ce qui s’est dit ; nous nous contentons de plaindre l'esprit humain, de gémir sur nous-mêmes, et d’exhorter nos pauvres confrères les hommes à l’indulgence.
1 3 Exprès pour nous damner , etc.
Il faut avouer que ce système, qui suppose que l'Être tout-puissant et tout bon a crée exprès des millions de milliars d’êtres raisonnables et sensibles, pour en favoriser quelques douzaines, et pour tourmenter tous les autres à tout jamais, paraîtra toujours un peu brutal à quiconque a des moeurs douces.
1 3 Que sans son harmonie , etc. . . .
Notre âme étant simple ( car on suppose que son existence et sa simplicité sont prouvées), elle peut résider dans l'étoile du Nord ou du petit chien, et notre corps végéter sur ce globe. L’âihe a des idées là-haut, et notre corps fait ici les fonctions correspondantes à ces idées, à peu près comme un homme prêche, tandis qu'un autre fait les gestes ; ou plutôt l'âme est l'horloge , et le corps sonne ici les heures. Il y a des gens qui ont étudié cck sérieusement; et l'inventeur de ce système est celui qui a disputé contre Newton, et qui peut même avoir eu raison sur quelques points.
Quant aux monades , tout être physique étaut composé' doit être un résultat d’êtres simples; car dire qu’il est fait d’êtres composés, c’est ne rien dire. Des monades sans parties et sans étendue font donc l'étendue et les parties ; elles n’ont ni lieu , ni figure, ni mouvement, quoiqu'elles constituent des corps qui ont figure et mouvement dans un lieu.
Chaque monade doit être differente d’une autre, sans quoi ce serait un double emploi.
Chaque monade doit avoir du rapport avec toutes les aunes , parce
Cunl«t, Satire*, «te. l4
ato
NOTES
qu’il y a entre les corps dont ces monades font l'assemblage une union nécessaire. Ces rapports entre ces monades simples , inétendues , ne peuvent être que des idées, des perceptions. Il n’y a pas de raison pour laquelle mie monade , ayant des rapports avec une de ses compagnes, n’en ait pas avec toutes. Chaque monade voit donc toutes les autres , et par conséquent est un miroir concentrique de l'univers. 11 y a un pays où cela s’est enseigné dans des écoles à des gens qui avaient de la barbe au menton.
1 s Dans ses turlupinades.
On a fait assez connaître l’idée d’aller disséquer des cervelles de Patagons , pour voir la nature de l’âme ; d’examiner les songes , pour savoir comment on pense dans la veille ; d'enduire les malades de poix résine, pour empêcher l’air de nuire; de creuser un trou jusqu’au centre de la terre , pour voir le feu central. Et ce qu’il y a de déplorable , c'est que ces folies ont causé des querelles et des infortunes.
1 5 Notre consul Maillet , etc.
On connaît aussi le système vraisemblable par lequel la mer a formé les montagnes, et la terre est de verre; mais celui-là n’a encore rien de funeste. Certes ceux qui ont inventé la charrue , la navette et les poulies étaient des dieux bienfaisants, en comparaison de tous cet rêveurs : et il est vrai qu’un opéra comique vaut mieux que les systèmes de Cudwortb, de IViston, de Burnetet de Wodvrard. Car ces systèmes n’ont appris aucune vérité, et n'ont fait aucun plaisir: mais l'opéra des Gueux et le Déserteur ont fait passer très agréablement le temps à plus de cent mille hommes.
• 6 Aux charniers , tout se mêle d'écrire.
Charniers des SS. Innocents, belle place de Paris, près du palais royal, et non loin du Louvre. C’est-là qu’on enterre tous les gueux, au lieu de les porter hors de la ville, comme on fait partout ailleurs. On y voit plusieurs écrivains qui font les placets au roi, les lettres des cuisinières à leurs amants , et les critiques des pièces nouvelles. On y a travaillé long-temps à l’Année littéraire. Il y a le style à cinq sous , et le style à dix sous.
t^u’on écrive les imaginations de M. Oufle, les mémoires d'un homme de qualité, les soliloques d'une âme dévote ; que l'on condamne les idées innées, et que l’on condamne ensuite ceux qui les rejettent;
NOTES
qu'on donne au public les lettres de Thérèse à Sophie, ou qu’on dise en mauvais latin (*) que la vraie religion a été , selon ta variété des temps , variée et diverse quant à sa forme et quant h la clarté de la révélation , et que cependant elle a toujours été la même depuis Adam , quant a ce qui appartient à la substance ; que ces belles choses, dis-je, partent des charniers SS. Innocents, ou de l'imprimerie de la veuve Simon, cela est bien égal ; imitons le bon Dieu qui n’en a fait que rire.
Concluons surtout qu'une nation qui s’amuse continuellement de tant de sottises , doit être une nation extrêmement opulente et extrêmement heureuse , puisqu'elle est si oisive.
(*) Veram retiqionem , elsi quantum ad sut formam et rcvelationis perspicuilatem , etc. page a i d’un ouvrage latin, rempli de solécismes et de barbarismes , imputé faussement à la Sorbonne : il est intitulé, Determinatio sacra; facultalis parisiensis in libetlum cui titulus BELISAIRE ; Parisiu, 1767 : Censure de la la faculté de théologie de Paris, contre le livre qui a pour titre BÉLISAIRE; à Paris , 1767, chez la veuve Simon , etc.
Voyez aussi les trente-sept vérités opposées aux trente-sept impiétés, par un bachelier ubiquiste.
N. B. L’auteur de cet ouvrage était véritablement bachelier en théologie ; mais ayant renoncé & cette science , il était devenu un des plus grands philosophes , et un des premiers hommes d’État de l’Europe. On appelle ubiquiste un docteur ou licencié de la faculté de Paris , qui n’est ni moine ni associé aux maisons de Sorbonne et de Navarre.
LES CABALES
Barbouilleurs de papier, d’où viennent tant d’intrigues, Tant de petits partis, de cabales, de brigues?
S’agit-ii d’un emploi de fermier général ,
Ou du large chapeau qui coiffe un cardinal?
Êtes- vous au conclave ? aspirez-vous au trône '
Où l’on dit qu’autrefois monta Simon Barjonc?
Çà, que prétendez-vous? — De la gloire Ah! gredin,
Sais-tu bien que cent rois la briguèrent en vain ?
Sais-tu ce qu’il coûta de périls et de peines
Aux Coudés, aux Sullis, aux Colberts, aux Turennes,
Pour avoir une place au haut du mont sacré ,
De sultan Moustapha pour jamais ignoré ?
Je ne m’attendais pas qu’un crapaud du Parnasse Eût pu, dans son bourbier, s’entler de tant d’audace.
« Monsieur, écoutez-moi , j’arrive de Dijon ,
« Et je n’ai ni logis, ni crédit, ni renom.
« J’ai fait de méchants vers, et vous pouvez bien croire « Que je n’ai pas le front de prétendre à la gloire ;
« Je ne veux que l’ôter à quiconque en jouit.
« Dans ce noble métier l’ami Fréron m’instruit ;
« Monsieur l’abbé Profond m’introduit chez les dames ; u Avec deux beaux esprits nous ourdissons nos trames.
« Nous serons dans un mois l’un de l’autre ennemis;
« Mais le besoin présent nous tient encore unis.
« Je me forme sous eux dans le bel art de nuire ; u Voilà mon seul talent; c’est la gloire où j’aspire, tf Laissons là de Dijon ce pauvre garnement , a Des bâtards de Zoile imbéeille instrument;
Qu’ü coure à l'hôpital , où son destin le mène.
Allons nous réjouir aux jeux de Melpomène. . ..
Bon ! j’y vois deux partis l’un à l’autre opposés.
Léon dix et Luther étaient moins divisés.
L’un claque , l’autre siffle; et l’antre du parterre 3 Et les cafés voisins sont le champ de la guerre.
Je vais chercher la paix au temple des chansons; J’entends crier : « Lulli, Campra, Rameau, Bouffons, 4 « Êtes-vous pour la France ou bien pour l’Italie ? »
Je suis pour mon plaisir, Messieurs. Quelle folie Vous tient ici debout, sans vouloir écouter?
Pie suis-je à l’opéra que pour y disputer?
Je sors, je me dérobe aux (lots de la cohue;
Les laquais assemblés cabalaient dans la rue.
Je me sauve avec peine aux jardins si vantés Que la main de Le Nôtre avec art a plantés.
D’autres fous à l’instant une troupe m’arrête;
Tous parlent à la fois , tous me rompent la tête —
« Avez-vous lu sa pièce? il tombe, il est perdu;
« Par le dernier journal je le tiens confondu. »
Qui? de quoi parlez-vous? d’où vient tant de colère? Quel est votre ennemi? — « C’est un vil téméraire,
« Un ritneur insolent qui cause nos chagrins ;
« 11 croit nous égaler en vers alexandrins. »,
Fort bien.: de vos débats je conçois l’importance.
Mais un gros de bourgeois de ce côté s’avancc.
« Choisissez, me dit-on-, du vieux ou du nouveau. »
Je croyais qu'on parlait d’un. vin qu’on boit sans eau , Et qu’on examinait si les gourmets de France D’une vendange heureuse avaient quelque espérance ; Ou que des érudits balançaient doctement Entre la loi nouvelle et le vieux Testament.
LES CABALES
Un jeune candidat , de qui la chevelure Passait de Clodion la royale coiffure, 5 Me dit d’un ton de maître , avec peine adouci „•
« Ce sont nos parlements dont il s’agit ici ;
« Lequel préférez-vous?» — Aucun d’eux, je vous jure. Je n’ai point de procès; et, dans ma vie obscure,
Je laisse au roi mon maître , en pauvre citoyen ,
Le soin de son royaume , où je ne prétends rien.
Asscr. de grands esprits, dans leur troisième étage, N’ayant pu gouverner leur femme et leur ménage , «
Se sont mis, par plaisir, à régir l’univers.
Sans quitter leur grenier ils traversent les mers ;
Us raniment l’Etat, le peuplent, l’enrichissent;
Leurs marchands de papier sont les seuls qui gémissent. Moi , j’attends dans un coin que l’imprimeur du roi M’apprenne, pour dix sous, mon devoir et ma loi.
Tout confus d’un édit qui rogne mes finances,
Sur mes biens écornés je règle mes dépenses.
Rebuté de Plutus, je m’adresse à Cérès,
Ses fertiles trésors garnissent mes guérets.
La campagne en tout temps, par un travail utile,
Répara tous les maux qu’on nous fit à la ville.
On est un peu fâché, mais qu’y faire ?. ... Obéir.
A quoi bon cabalcr, quand on ne peut agir?
« Mais, Monsieur, des Capetslcs lois fondamentales, •« Et le grenier à sel , et les cours féodales ,
'« Et le gouvernement du chancelier Duprat. ...» Monsieur , je n’entends rien aux matières d’Etat :
Ma loi fondamentale est de vivre tranquille.
La fronde était plaisante , et la guerre civile 7 Amusait la grand’chambre et le coadjuteur.
Barricadez-vous bien ; je m’enfuis, serviteur.
LE 5 CABALES
A peine ai-je quitté mon jeune énergumène,
Qu'un groupe de savants m’enveloppe et m'entraîne.
D’un air d’autorité l’un d’eux me tire à part
« Je vous goûtai , dit-il, lorsque de Saint-Médard *
« Vous crayonniez gaîment la cabale grossière,
« Gambadant pour la grâce au coin d’un cimetière :
« Les billets au porteur des chrétiens trépassés,
« Les fils de Loyola sur la terre éclipsés ;
« Nous applaudîmes tous à votre noble audace,
« Lorsque vous nous prouviez qu’un maroufle à besace, « Dans sa crasse orgueilleuse à charge au genre humain, « S’il eût bêché la terre, eût servi son prochain.
« Jouissez d’une gloire avec peine achetée ;
« Acceptez à la fin votre brevet d’athée. »
Ah ! vous êtes trop bon. Je sens au fond du cœur Tout le prix qu'on doit mettre à cet excès d'honneur.
Il est vrai , j’ai raillé Saint-Médard et la bulle ;
Mais j’ai sur la nature encor quelque scrupule :
L’univers m’embarrasse, et je ne puis songer Que cette horloge existe, et n’ait point d’horloger, b Mille abus, je le sais, ont régné dans l’Église :
Fleury le confesseur en parle avec franchise,; 10 J’ai pu de les siffler prendre un peu trop de soin ;
Eh ! quel auteur , hélas ! ne va jamais trop loin ?
De saint Ignace encore on me voit souvent rire :
Je crois pourtant un Dieu , puisqu’il faut vous le dire. . . .
« Ah ! traître ! ah ! malheureux ! je m’en étais douté.
« Va , j’avais bien prévu ce trait de lâcheté ,
« Alors que de Maillet insultant la mémoire, 11 u Du monde qu’il forma tu combattis l’histoire....
« Ignorant! vois l’effet de mes combinaisons :
.« Les hommes autrefois ont été des poissons;
LES* CABALES
« La mer de l’Amérique a marché vers le Phase ;
« Les huîtres d’Angleterre ont formé le Caucase :
« Nous te l’avions appris, mais tu t’es éloigné « Du vrai sens de Platon, par nous seuls enseigné.
« Lâche! oses-tu bien croire une essence suprême?»
— Mais oui. « De la nature as-tu lu le système?
« Par ses propos diffus n’es-tu pas foudroyé?
« Que dis-tu de ce livre? » — 11 m’a fort ennuyé **
« Cen est assez , ingrat : ta perfide insolence « Dans mon premier concile aura sa récompense.
« Ya, sot adorateur d’un fantôme irapnissant,
« Nous t’avions jusqu’ici préservé du néant ;
« Nous t’y ferons rentrer, ainsi que ce grand Être « Que tu prends bassement pour ton unique maître.
« De mes amis, de moi tu seras méprisé. »
— Soit. « Nous insulterons à ton génie usé. »
— J’y consens. « Des fatras de brochures sans nombre
« Dans ta bière à grands flots vont tomber sur ton ombre. » - — Je n’en sentirai rien. « Nous t’abandonnerons « Aux puissants Langlevieux, aux immortels Frérons. ,3 » Ah ! bachelier du diable , un peu plus d’indulgence ; Nous avons, vpus et moi, besoin de tolérance.
Que deviendrait le monde et la société ,
Si tout, jusqu’à l’athée, était sans charité?
Permettez qu’ici-bas chacun fasse à sa tête.
J’avoilrai qu’Épicure avait une âme honnête;
Mais le grand Marc-Aurèle était plus vertueux.
Lucrèce avait du bou , Cicéron valait mieux.
Spinosa pardonnait à ceux dont la faiblesse D’uu moteur éternel admirait la sagesse.
Je crois qu’il est un Dieu ; vous osez le nier.
Examinons le fait sans nous injurier.
LES CABALES
ai?
J’ai désiré ccnt fois , dans ma verte jeunesse ,
De voir notre saint-père , au sortir de la messe ,
Avec le graud lama dansant un cotillon ;
Bossuet le funèbre embrassant Fénelon ;
Et, le verre à la main , Le Tellier et Noailles Chantant chez Maintenon des couplets dans Versailles.
Je préférais Chaulieu, coulant en paix scs jours Entre le dieu des vers et celui des amours,
A tous ces froids savants dont les vieilles querelles Traînaient si pesamment les dégoûts après elles.
Des charmes de la paix mon cœur était frappé; J’espérais en jouir; je me suis bien trompé.
On cabale à la cour , à l'armce , au parterre ;
Daus Londres, dans Paris les esprits sont en guerre :
Ils y seront toujours. La Discorde autrefois,
Ayant brouillé les Dieux , descendit chez les rois,
Puis dans l'Eglise sainte établit son empire,'
Et l’étendit bientôt sur tout ce qui respire.
Chacun vantait la paix , que partout on chassa.
On dit que seulement par grâce on lui laissa Deux asiles fort doux , c’est le lit et la table.
Puisse-t-elle y fixer £n règne un peu durable !
L’un d’eux me plaît encore. Allons, amis, buvons; Cabalons pour Cloris, et faisons des chansons.
NOTES
PAR M. DE MORZA.