DIALOGUE DE PÉGASE
LE VIEILLARD
Hélas! j’eus autrefois cette uoble manie.
D’un espoir orgueilleux honteusement déçu,
Tu sais, mon cher ami , comme je fus reçu,
Et comme on bafoua mes grandes entreprises.
À peine j’abordai, les places étaient prises.
Le nombre des élus au Parnasse est complet;
Nous n’avons qu’a jouir; nos pères ont tout fait. Quand l’œillet, le narcisse et les roses vermeilles Ont prodigué leurs sucs aux trompes des abeilles, Les bourdons sur le soir y vont chercher en vain • Ces parfums épuisés qui plaisaient au matin.
Ton Parnasse d’ailleurs et ta belle écurie ,
Ce palais de la Gloire, est l’antre de l'Envie. Homère, cet esprit si vaste et si puissant,
N’eut qu’un imitateur, et Zoîle en eut cent.
Je gravis avec peine à cette double cime,
Où la mesure antique a fait place à la rime;
Où Melpomène en pleurs étale en ses discours Des rois du temps passé la gloire et les amours. Pour contempler de près cette grande merveille,
Je me mis dans un coin sous les pieds de Corneille : Bientôt Martiu Fréron 3 , prompt à me corriger, M’aperçut dans ma niche et m’en fit déloger.
Par ce juge équitable exilé du Parnasse ,
Sans secours, sans amis, humble dans ma disgrâce, Je voulus adoucir par des égards flatteurs,
Par quelques soins polis, mes frères les auteurs;
Je n’y réussis point; ieur bruyante séquelle A connu rarement Pamitié fraternelle :
Je n’ai pu désarmer Sabatier 4 mon rival.
Le Parnasse a bien fait de n’avoir qu’un cheval ;
ET DU VIEILLARD
Si nous en avions deux , ils se mordraient sans doute J’ai vu les beaux esprits; je sais ce qu’il en coûte.
Il fallut, malgré moi, combattre soixante ans Les plus grands écrivains, les plus profonds savants , Toujours en faction , toujours en sentinelle :
Ici c’est l’abbé Guyon plus bas c’est la Beaumelle. *
Leur nombre est dangereux. J’aime mieux désormais Les languissants plaisirs d’une insipide paix.
Il faut que je te fasse une autre confidence.
La poste, comme on sait, console de l’absence;
Les frères, les époux, les amis, les amants.
Surchargent les courriers de leurs beaux sentiments. J’ouvre souvent mon cœur en prose ainsi qu'en rime; J’écris une sottise, aussitôt on l’imprime.
On y joint méchamment le recueil clandestin De mon cousin Vadé, de mon oncle Bazin.
Candide emprisonné dans mon vieux secrétaire,
En criant tout est bien, s’enfuit chez un libraire. 7 Jeanne et la tendre Agnès, et le gourmand Bonneau, Courent en étourdis de Genève à Breslau.
Quatre bénédictins , avec leurs doctes plumes ,
Auraient peine à fournir ce nombre de volumes.
On ne va point, mon Bis, fût-on sur toi monté,
Avec ce gros bagage à la postérité.
Pour comble de malheur, une foule importune De bâtards indiscrets, rebut de la fortune,
Nés le long du charnier nommé des Innocents,
Se glisse 8 sous la presse avec mes vrais enfants.
C’en est trop. Je renonce à tes neuf immortelles;
J’ai beaucoup de respect et d’estime pour elles ,
Mais tout change, tout s’use, et tout amour prend fin :
Va, vole au mont sacré ; je reste en mon jardin.