DIALOGUE DE PÉGASE PÉGASE
Tes dégoûts vont trop loin : tes chagrins sont injustes. Des arts qui t’ont nourri les déesses augustes Ont mis sur ton front chauve un brin de ce laurier Qui coiffa Chapelain, Desmarets, Saint-Didier. 9 N’as-tu pas vu ccnï fois à la tragique scène,
Sous le nom de Clairon , l’altière Melpomène,
Et l’éloquent le Kain, le premier des acteurs,
De tes drames rampants ranimant les langueurs, Corriger, par des tons que dictait la nature,
De ton style ampoulé la froide et sèche enflure ?
De quoi te plaindrais-tu? Parle de bonne foi ; Cinquante bons esprits, qui valaient mieux que toi, N’ont-iLs pas à leurs frais érigé la statue Dont tu n’étais pas digne, et qui leur était due?
Malgré tous tes rivaux , mon écuyer Pigal Posa ton corps tout nu sur un beau piédestal ;
Sa main creusa les traits de ton visage étique ,
Et plus d’un connaisseur le prend pour un antique.
Je vis Martin Fréron, à la mordre attaché ,
Consumer de ses dcuts tout l’ébène ébréché.
Je vis ton buste rire à l’énorme grimace Que fit en le rongeant cet apostat d’Ignace.
Viens donc rire avec nous, viens fouler à tes pieds De tes sots ennemis les fronts humiliés.
Aux sons de ton sifflet vois rouler dans la crotte Sabatier sur Clément , Patouillet «■ sur Nonotte. ■> Leurs clameurs un moment pourront te divertir.
LE VIEILLARD
Les cris des malheureux ne me fout point plaisir.
De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge ?
ET DU VIEILLARD. ' 339
La jeunesse est maligne, et la vieillesse est sage.
Le sage en sa retraite , occupé de jouir,
Sans chercher les humains, et pourtant sans les fuir,
Ne s’embarrasse point des bruyantes querelles Des auteurs ou des rois, des moines ou des belles.
Il regarde de loin , sans dire son avis ,
Trois États polonais doucement envahis,
Saint Ignace dans Rome écrasé par saint Pierre,
Ou Clément dans Paris acharné sur le Mierrc.
Dans les champs cultivés, à l’abri des revers,
Le sage vit tranquille et ne fait point de vers.
Monsieur l’abbé Terrai , pour le bien du royaume,
Préfère un laboureur, un prudent économe A tous nos vains écrits , qu’il ne lira jamais.
Triptolème est le dieu dont je veux les bienfaits.
Un bon cultivateur est cent fois plus utile Que ne fut autrefois Hésiode ou Virgile.
Le besoin, la raison, l’instinct doit nous porter A faire nos moissons plutôt qu’à les chanter;
J’aime mieux t’atteler toi-même à ma charrue,
Que d’aller sur ton dos voltiger daus la nue.
PÉGASE
Ah! doyen des ingrats ! ce triste et froid discours Est d’un vieux impuissant qui médit des amours.
Un pauvre homme épuisé se pique de sagesse.
Eh bien ! tu te sens faible ; écris avec faiblesse ;
Corneille en cheveux blancs sur moi caracola ,
Quand en croupe avec lui je portais Attila;
Je suis tout fier encor de sa course dernière.
Tout mortel jusqu’au bout doit fournir sa carrière;
Et je ne puis souffrir un changement grossier.
Quoi ! renoncer aux arts et prendre un vil métier !
Dioiti
a4° DIALOGUE DE PÉGASE
Sais-tu qu’un villageois sans esprit, sans science, N’ayant pour tout talent qu’un peu d’expérience ,
Fait jaunir dans son champ de plus riches moissons Que n’en eut Mirabeau par ses nobles leçons? **
Laisse un travail pénible aux mains du mercenaire, Aux journaliers la bêche, aux maçons leur équerre.; Songe que tu naquis pour mon sacré vallon.
Chante encore avec Pope, et pense avec Platon;
Ou rime en vers badins les leçons d’Épicurc ,
Et ce système heureux qu’on dit de la nature.
Pour la dernière fois veux-tu me monter?
le vieillard.
Non.
Apprends que tout système offense ma raison.
Plus de vers, et surtout plus de philosophie.
A rechercher le vrai j’ai consumé ma vie;
J’ai marché dans la nuit sans guide et sans flambeau : Hélas! voit-on plus clair au bord de son tombeau?
A quoi peut nous servir ce don de la pensée,
Cette lumière faible, incertaine, éclipsée?
Je n’ai pensé que trop. Ceux qui par charité Ont au fond de leur puits noyé la vérité,
Eont repentir souvent l’imprudent qui l’en tire.
Je me tais. Je ne veux rien savoir, ni rien dire.
PÉGASE
Eh bien! végète et meurs. Je revoie à Paris Présenter mon service à de profonds esprits;
Les uns, dans leurs greniers, fondant des républiques; Les autres ébranchant les verges monarchiques.
J’en connais qui pourraient, loin des profanes yeux, Sans le secours des vers, élevés dans les cieux ,
ET DD VIEILLARD. »4l
Émules fortunés de l’essence éternelle,
Tout faire avec des mots, et tout créer comme elle.
Ils ont besoin de moi'dans leurs inventions;
J'avais porté René ‘4 parmi scs tourbillons;
Son disciple plus fou, «5 mais non pas moins superbe, Était monté sur moi , quand il parlait au Verbe.
J’ai des amis en prose , et bien mieux inspirés Que tes héros du Pinde'aux rimes consacrés;
Je vais porter leurs noms dans les deux hémisphères.
LE VIEILLARD
Adieu donc ; bon voyage au pays des chimères . 18
NOTES
DE M. DE MORZA.
1 Je défriche un désert , etc.
Es effet notre auteur a défriché quelques terrains plus rebelles que ceux des plus mauvaises landes de Bordeaux et de la Champagne pouilleuse , et ils ont produit le plus beau froment ; mais ces tentatives très longues et très dispendieuses ne peuvent être imitées par des coIods. Il faudrait que le gouvernement s’en chargeât; qu’il recommandât ce travail immense à un intendant, l'intendant à un subdélégué, et qu’on fît venir de la cavalerie sur les lieux.
1 Vadê, écrivain de la foire, sous le nom duquel l'auteur de l' Ecossaise se cacha par modestie.
3 Martin Fréron. Martin n’est pas son nom de baptême , ce n’est que son nom de guerre. Il s’est déchaîné, dit-on, pendant vingt ans contre l'auteur de ce dialogue, pour faire vendre ses feuilles. Qui! men surd menti fuerilis ,eddcm remetietur vobis. Il s’est attiré l’Écossaise, et nous en sommes bien lâchés.