‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 11 sur 175 · L'ÉDUCATION DUNE FILLE · texte numérisé non relu

L'ÉDUCATION DUNE FILLE

Mis amis , l'hiver dure , et ma plus douce étude Est de vous raconter les faits des temps passés. Parlons ce soir un peu de madame Gertrude.

Je n'ai jamais connu de plus aimable prude : ' Par trente-six printemps , sur sa tête amassés , Ses modestes appas n'étaient point effacés.

Son maintien était sage , et n'avait rien de rude ; Ses yeux étaient charmants , mais ils étaient baissés. Sur sa gorge d'albâtre une gaze étendue.

Avec un art discret en permettait la vue.

L'industrieux pinceau d'un carmin délicat , D'un visage arrondi relevant l'incarnat , Embellissait ses traits sans outrer la nature : Moins elle avait d'apprêt , plus elle avait d'éclat; - La simple propreté composait sa parure.

Toujours sur sa toiletté est la sainte Ecriture ,: Auprès d'un pot de rouge on voit un Massillon , Et le Petit-Carême est surtout sa lecture ; Mais ce qui nous charmait dans sa dévotion , Cest qu'elle était toujours aux femmes indulgente : Gertrude était dévote , et non pas médisante.

Elle avait une fille ; un dix avec un sept Composait l'âge heureux de ce divin objet ,

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Qui , depuis son baptême , eut le nom d'Isabelle : Plus fraîche que sa mère, elle était aussi belle; À côté de Minerve on eût cru voir Vénus.

Gertrudc à relever prit des soins assidus.

Elle avait dérobé cette rose naissante Au souffle empoisonné d'un monde dangereux :

Les conversations , les spectacles , les jeux , Ennemis séduisants de toute âme innocente , Vrais pièges du démon , par les saints abhorrés, Ëtaient dans la maison des plaisirs ignorés.

Gertrude en son logis avait un oratoire , Un boudoir de dévote, où, pour se recueillir, Elle allait saintement occuper son loisir, Et faisait l'oraison qu'on dit jaculatoire.

Des meubles recherchés, commodes, précieux.

Ornaient cette retraite, au public inconnue : Un escalier secret, loin des profanes yeux, Conduisait au jardin, du jardin dans la rue.

Vous savez qu'en .été les ardeurs du soleil Rendent souvent les nuits aux beaux jours préférables^ La lune fait aimer ses rayons favorables :

Les filles en ce temps goûtent peu le sommeil. Isabelle inquiète , en secret agitée , Et de ses dix-sept ans. doucement tourmentée, Respirait dans la nuit sous un ombrage frais, En ignorait l'usage , et s'étendait auprès ; Sans savoir l'admirer regardait la nature ; Puis se levait , allait , marchait à l'aventure , Sans dessein ? sans objet qui pût l'intéresser; Ne pensant point encore, et cherchant à penser. Elle entendit du bruit au boudoir de sa mère. La curiosité l'aiguillonne à l'instant :

ou l'éducation d'une fille. 47

Elle ne soupçonnait nulle ombre de mystère ;

Cependant elle hésite , elle approche en tremblant,

Posant sur l'escalier une jambe en avant ,

Etendant une main, portant l'autre en arrière ,

Le cou tendu , l'œil fixe , et le cœur palpitant,

D'une oreille attentive avec peiue écoutant.

D'abord elle entendit un tendre et doux murmure ,

Des mots entrecoupés , des soupirs languissant*.

Ma mère a du chagrin , dit-elle entre ses dents ,

Et je dois partager les peines qu'elle endure.

Elle approche , elle entend ces mots pleins de douceur :

André , mon cher André , vous faites mon bonheur.

Isabelle à ces mots pleinement se rassure.

Ma tendresse, dit^elle, a pris trop de souci;

Ma mère est fort contente , et je dois l'être aussi.

Isabelle à la fin dans son lit se retire ,

Ne peut fermer les jeux , se tourmente et soupire :

André fait des heureux ! et de quelle façoii ? .

Que ce talent est beau ! mais comment s'j prend-on ?

Elle revit le jour avec inquiétude.

Son trouble fut d'aboçd aperçu par Gertrude.

Isabelle était simple, et sa naïveté

Laissa parler enfin sa curiosité.

Quel est donc cet André , lui dit-elle , Madame , Qui fait, à ce qu'on dit, le bonheur d'une femme? Gertrude fut confuse : elle s'aperçut bien Qu'elle était découverte , et n'en témoigna rien. Elle se composa 7 puis répondit : Ma fille , ' Il faut avoir un saint pour toute une famille ; Et depuis quelque temps j'ai choisi saint André* Je lui suis très dévote ; il m'en sait fort bon gré : Je l'invoque en secret , j'implore ses lumières j

48 GERTRUDE, etc.

Il m'apparaît souvent la nuit dans mes prières ; C'est un des plus grands saints qui soient en paradis.

A quelque temps de là , certain monsieur Dcnys , Jeune homme bien tourne , fut épris d'Isabelle. Tout conspirait pour lui , Denys fut aimé d'elle , Et plus d'un rendez-vous confirma le ur amour. , Gertrude en sentinelle entendit à son tour Les belles oraisons , les antiennes charmantes , Qu'Isabelle entonnait quand ses mains caressantes * PressaienTson tendre amant de plaisir enivré . '

Gertrude les surprit et se mit en colère.

La fille répondit : Pardonnez-moi , ma mère , J'ai choisi saint Denys , comme vous saint André .

. Gertrude , dès ce jour plus sage et plus heureuse , Conservant son amant et renonçant aux saints , Quitta le vain projet de tromper les humains : On ne les trompe point. La malice envieuse Porte sur votre masque un coup d'oeil pénétrant ; On vous devine mieux que vous ne savez feindre , Et le stérile honneur de toujours vous contraindre Ne vaut pas le plaisir de vivre librement.

La charmante Isahelle , au monde présentée , Se forma, s'embellit, fut en tous lieux goûtée. Gertrude en sa maison rappela pour toujours Les doux amusements, compagnons des amours :

Les. plus honnêtes gens y passèrent leur vie. Il n'est jamais de mal en bonne compagnie .

LES TJROIS MANIÈRES.

Que les Athéniens étaient un peuple aimable ! • * Que leur esprit m'enchante , et que leurs fictions Me font aimer le vrai sous les traits de la fable ! " La plus belle , à mon gré , de leurs inventions , Fut celle du théâtre , où l'on faisait revivre Les héros du vieux temps , leurs mœurs , leurs passions. Vous voyez aujourd'hui toutes les nations Consacrer cet exemple , et chercher à le suivre. * Le théâtre instruit mieux que ne fait un gros livre. Malheur aux esprits faux dont la sotte rigueur Condamne parmi nous les jeux de Mçf^omène !

Quand le ciel eut formé cette engeance inhumaine , La nature oublia de lui donner un cœur.

Un des plus grands plaisirs du théâtre d'Athène Etait de couronner, dans des jeux solennels", Les meilleurs citoyens , les plus grands des mortels :. En présence du peuple on leur rendait justice. Ainsi j'ai vu Villars , ainsi j'ai vu Maurice , . Qu'un maudit courtisan quelquefois censura, Du champ de la victoire allant à l'opéra ?

Recevoir des lauriers de la main d'une actrice. Ainsi quand Richelieu revenait de Mahon , ( Qu'il avait pris pourtant en dépit de Penvie ) * Partout sur son passage il eut la comédie ; On lui battit des mains encor plus qu'à Clairon.

Au théâtre d'Eschyle , avant que Melpomène Sur son cothurne altier vînt parcourir la scène , On décernait les prix accordés aux amants. f

Coites, Satires y eto. 4

5o LES TROIS MANIÈRES.

Celui qui dans l'année avait pour sa maîtresse

Fait les plus beaux exploits, montré plus de tendresse ,

Mieux prouvé par les faits ses nobles sentiments ,

Se voyait couronné devant toute la Grèce.

Chaque belle plaidait la cause de son cœur ,

De son amant aimé racontait les mérites,

Après un beau serment, dans les formes prescrites,

De ne pas dire un mot qui sentît l'orateur ;

De n'exagérer rien , chose assez difficile

Aux femmes, aux amants , et même aux avocats.

On nous a conservé l'un de ces beaux débats ,

Doux enfants du loisir de la Grèce tranquille.

C'était, il m'en souvient, sous l'archonte Eudamas.

Devant les Grecs charmés trois belles comparurent, La jeune Êglé , Téon* et la triste Apamis.

Les beaux esprits de Grèce au spectacle accoururent; Ils étaient grands parleurs , et pourtant ils se turent , Écoutant gravement en demi-cercle assis.

Dans un nuage d'or Vénus avec son fils Prêtait à leur dispute une oreille attentive. La jeune Êglé commence , Églé simple et naïve, De qui la voix touchante et la douce candeur Charmaient l'oreille et l'œil, et pénétraient au cœur.

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