L'ÉDUCATION D'UN PRINCE
Puisque le Dieu du jour, en ses douze voyages, Habite tristement sa maison du Verseau , .
Que les monts sont encore assiégés des orages , Et que nos prés riants sont engloutis sous Peau , Je veux au coin du feu vous faire un nouveau conte : Nos loisirs sont plus doux par nos amusements. Je suis vieux ; je l'avoue , et je n'ai point de honte De goûter avec vous le plaisir des enfants.
Dans Bénévent jadis régnait un jeune prince , Plongé dans la mollesse , ivre de son pouvoir , Elevé comme un sot , et sans en rien savoir , Méprisé des voisins, bai dans sa province.
Deux fripons gouvernaient cet Etat assez mince-;
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Ils avaient abruti l'esprit de monseigneur , Aidés dans ce projet par son vieux confesseur ; Tous trois se relayaient. On lui faisait accroire Qu'il avait des talents, des vertus, de la gloire ; Qu'un duc de Bénévent , dès qu'il était majeur , Etait du monde entier l'amour et la terreur ; Qu'il pouvait conquérir l'Italie et la France , Que son trésor ducal regorgeait de finance ; Qu'il avait plus d'argent que n'en eut Salomon Sur son terrain pierreux du torrent de Cédrom Alamon ( c'est le nom de ce prince imbécille) Avalait cet encens, et lourdement tranquille T Entouré de bouffons et d'insipides jeux , Quand il avait dîné , croyait son peuple heureux.
II restait à Ja cour un brave militaire , Émon , vieux serviteur du feu prince son père , Qui n'étant point payé lui parlait librement , Et prédisait malheur à son gouvernement.
Les ministres jaloux, qui bientôt le craignirent, De ce pauvre honnête homme aisément se défirent ; Émon fut exilé; le maître n'en sut rien.
Le vieillard , confiné dans une métairie , Cultivait sagement ses amis et son bien , Et pleurait à la fois son maître et sa patrie. Alamon loin de lui laissait couler sa vie Dans l'insipidité de ses molles langueurs.
Des sots Bénéventins quelquefois les clameurs Frappaient pour un moment son âme appesantie. Ce bruit sourd et lointain , qu'avec peine il entend, S'affaiblit dans sa course, et meurt en arrivant. Le poids de la misère accablait la province ; Elle était dans les pleurs, Alamon dans l'ennui;
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Les tyrans triomphaient. Dieu prît pitié de lui , Il voulut qu'il aimât pour en faire un bon prince.
Il vit la jeune Amide , il la vit , l'entendit ; Il commença de vivre , et son cœur se sentit. Il était beau , bien fait , et dans Page de plaire. Son confesseur madré découvrit le mystère ; Il en fit un scrupule à son sot pénitent, D'autant plus timoré qu'il était ignorant :
Et les deux scélérats , qui tremblaient que leur maître Ne se connût un jour, et vînt à les connaître, Envoyèrent Amide avec le pauvre Émon. . ,
Elle fit' son paquet , et le trempa de larmes. On n'osait résister. Le timide Alamon, Vainement attendri , s'arrachait à ses charmes ; Car son esprit flottant, d'un vain remords touché , Commençant à s'ouvrir, n'était point débouché.
Comme elle allait partir, on entend : Bas les armes, A la fuite , à la mort , combattons , tout périt , Alla, San Germano, Mahomet, Jésus-Christ!
On voit un peuple entier fuyant de place en place. Un guerrier en turban , plein de force et d'audace , Suivi de musulmans, le cimeterre en main, Sur des morts entassés se frayant un chemin , Portant dans le palais le fer avec les flammes , Égorgeait les' maris, mettait à part les femmes. Cet homme avait marché de Cume à Bénévent, Sans que le ministère* en eût le moindre vent; La mort le, devançait , et dans Rome la sainte Saint Pierre avec saint Paul était transi de crainte. C'était , mes chers amis, le superbe Abdala , Pour corriger l'Église envoyé par Alla.
Dès qu'il fut au palais, tout fut mis dans les chaînes.
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Princes, moines, valets, ministres, capitaines, Tels que les fils d'Io , l'un à l'autre attachés , Sont portés dans un char aux plus voisins marchés : Tels étaient monseigneur et ses référendaires , Enchaînés par les pieds avec le confesseur, Qui toujours se signant , et disant ses rosaires , Leur prêchait la constance , et se mourait de peur.
Quand tout fut garrotté , les vainqueurs partagèrent Le butin qu'en trois lots les émirs .arrangèrent; Les hommes, les chevaux et les châsses des saints. D'abord on dépouilla les bons Bénévcntins.
Les tailleurs ont toujours déguisé la nature ; Us sont trop charlatans, l'homme n'est point connu. L'habit change les mœurs ainsi que la figure ; • Pour juger d'un mortel ri faut le voir tout nu.
Du chef des musulmans le duc fut le partage ; Il était , comme on sait , dans la fleur do son âge ; Il paraissait robuste , on le fit muletier.
H profita beaucoup dans ce nouveau métier :
Ses muscles , énervés par l'infâme mollesse , Prirent dans le travail une heureuse vigueur ; Le malheur l'instruisit , il domta la paresse. Son avilissement fit naître sa valeur.
La valeur sans pouvoir est assez inutile; Ccst un tourment de plus. Déjà paisiblement Àbdala s'établit dans son appartement, Boit le vin des vaincus malgré son évangile.
Les dames de la cour, les filles de la ville, Conduites chaque nuit par son eunuque noir, A son petit coucher arrivent à la file, Attendent ses regards, et briguent son mouchoir. Les plaisirs partageaient les moments de sa vie.
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Monseigneur cependant, au fond de Fé curie, Avec ses compagnons ci-devant ses sujets, Lne étrille à la main, prenait soin des mulets. Pour comble de malheur il vit la belle Amide , Que'le noir circoncis, ministre de l'Amour, Au superbe Abdala conduisait à son tour.
Prêt à s'évanouir, il s'écria : Perfide!
Ce malheur me manquait, voici mon dernier jour. L'eunuque à son discours ne pouvait rien comprendre; Dans un autre langage Amide répondit D'un coup d'oeil douloureux, d'un regard noble et tendre, Qui pénétrait à l'âme, et ce regard lui dit : Consolez-vous, vivez, songez à me défendre:
Vengez-moi, vengez-vous; votre nouvel emploi Ne vous rend à mes jeux que plus digne de mot. Alamon l'entendit et reprit l'espérance.
Amide comparut devant son excellence; Le corsaire j ura que jusques à ce jour, Il avait en effet connu la jouissance, Mais qu'en voyant Amide il connaissait l'amour. Pour lui plaire encor plus, elle fit résistance ; Et ces refus adroits , annonçant les plaisirs , ' En les faisant attendre, irritaient ses désirs. Les femmes ont toujours des prétextes honnêtes : Je suis , lui dit Amide , au rang de vos conquêtes ; Vous êtes invincible en amour", aux combats , Et tout est à vos pieds , ou veut être en vos bras; Mais souffrez que trois jours mon bonheur se diffère ; Et pour me consoler de ces tristes délais , A mon timide amour accordez deux bienfaits.
Qu'ordonnez-vous ? parlez , répondit le corsaire ; Il n'est rien que mon cœur refuse à vos attraits.
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Des faveurs que j'attends , dit-elle , la première Est de faire donner deux cents coups d'étrivièrc À trois Bénéventins que j'ai mandés exprès.
La seconde , Seigneur, est d'avoir deux mulets, Pour m'aller quelquefois promener en litière , Avec un muletier qui soit selon mon choix .
Abdala répliqua : Vos désirs sont mes lois.
Ainsi dit , ainsi fait ; le très indigne prêtre , Et les deux conseillers corrupteurs de leur maître , Eurent chacun leur dose , au grand contentement De tous les prisonniers et de tout Bénévent ; Et le jeune Alamon goûta le bien suprême D'être le muletier de la beauté qu'il aime.
Ce n'est pas tout , dit-elle , il faut vaincre et régner. La couronne ou la mort à présent vous appelle ; Vous avez du courage , Émon vous est fidèle ; Je veux aussi vous l'être , et ne rien épargner Pour vous rendre honnête homme , et servir ma patrie. Au fond de son exil allez trouver Ëmon ; Puisque vous avez tort , demandez-lui pardon ; Il donnera pour vous les restes de sa vie ; Tout sera préparé , revenez dans trois jours , Hâtez-vous ; vous savez que je suis dcstin.ee Aux plaisirs d'Abdala la troisième journée.
Les moments sont bien chers à la guerre , en amours. Alamon répondit : Je vous aime et j'y cours.
II part. Le brave Ëmon , qu'avait instruit Amide , Aimait son prince ingrat, devenu malheureux : Il avait rassemblé ses amis' généreux , Et de soldats choisis une troupe intrépide.
Il embrassa son prince , ils pleurèrent tous deux ; Ils s'arment en secret, il marchent en silence. '
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Amide parle aux siens, et réveille en leur cœur,
Tout esclaves qu'ils sont, des sentiments d'honneur.
Alamon réunit l'audace et la prudence ;
Il devint un héros sitôt qu'il combattit.
Le Turc aux voluptés livré sans défiance,
Surpris par les vaincus , à son tour se perdit.
Alamon triomphant au palais se rendit
Au moment que le Turc , ignorant sa disgrâce,
Avec la belle Amide allait se mettre au lit.
Il rentra dans ses droits, et se mit à sa place.
Le confesseur arrive avec mes deux fripons , Tout fraîchement sortis de leurs sales prisons , Disant avoir tout fait, et n'ayant rien pu faire ; Ils pensaient conserver leur empire ordinaire. Les lâches sont cruels : le moine conseilla . De faire , au pied des murs, empaler Abdala. •Misérables ! c'est vous qui méritez de l'être, Pit le prince éclairé , prenant un ton de maître ; Dans un lâche repos vous m'aviez corrompu :
Je dois tout à ce Turc , et tout a ma maîtresse : Vous m'aviez fait dévot, vous trompiez 1na jeunesse : Le malheur et l'amour me rendent ma vertu.
Allez, brave Abdala, je dois vous rendre grâce . ÏVavoir développ'é mon esprit et mon cœur; De leçons désormais il faut que je me passe y Je vous suis obligé , mais n'y revenez pas.
Soyez libre , partez ; et si vos destinées Vous donnent trois fripons pour régir vos Etats > Envoyez-moi chercher, j'irai, n'en doutez pas, Vous rendre les leçons que vous m'avez données»
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