‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 2 sur 175 · EN VERS · texte numérisé non relu

EN VERS

Contes, Satire* , eu.

LE CADENAS

Je triomphais ; l'Amour était le maître,, Et je touchais à ces moments trop courts De mon bonheur et du vôtre peut-être ; Mais un tyran veut troubler nos beaux jours ; C'est votre époux : geôlier sexagénaire , Il a fermé le libre sanctuaire De vos appas; et trompant nos désirs, Il tient la clef -du séjour des plaisirs.

Pour éclaircir ce douloureux mystère. D'un peu plus haut reprenons cette affaire.

Vous connaissez la déesse Cérès ; Or, en son temps Cérès eut une fille , Semblable à Vous, à vos scrupules près, Brune , piquante , honneur de sa famille , Tendre surtout , et menant à sa cour L'aveugle enfant que l'on appelle Amour.

Un autre aveugle , hélas ! bien moins aimable , Le triste Hymen , la traita comme vous.

Le vieux Pluton , riche autant qu'haïssable , Dans les enfers fut son indigne époux :

Il était dieu , mais avare et jaloux ; Il fut cocu ; car c'était la justice.

Pirithous , son fortuné rival , Beau, jeune, adroit, complaisant, libéral,

4 LE CADENAS

Au dieu Pluton donna le bénéfice

De cocuage. Or ne demandez pas .

Comment un homme avant sa dernière heure

Put pénétrer dans la sombre demeure.

Cet homme aimait , l'Amour guida ses pas :

Mais aux enfers, comme aux lieux où vous êtes,

Voyez qu'il est peu d'intrigues secrètes !

De sa chaudière , un traître d'espion

.Vit le grand cas , et dit tout à Pluton ;

Il ajouta que même à la sourdine

Plus d'un damné festoyait Proserpine.

Le dieu cornu , dans son noir tribunal ,

Fit convoquer son sénat infernal ;

Il assembla les détestables âmes

De tous ces saints dévolus aux.enfew, (a)

Qui dès long-temps en cocuage experts ,

Pendant leur vie ont tourmenté leurs femmes.

Un Florentin lui dit : Frère et Seigneur,

Pour détourner la maligne influence

Dont votre altesse a fait l'expérience ,

Tuer sa dame est toujours le meilleur :

Mais, las, Seigneur! la vôtre est immortelle.

Je voudrais donc , pour votre sûreté ,

Qu'un cadenas de structure nouvelle

Fût le garant de sa fidélité :

A la vertu par la force asservie,

Lors vos plaisirs borneront son envie :

Plus ne sera d'amant favorisé.

Et plût aux Dieux que quand j'étais en vie ,

D'un tel secret je me fusse avisé;!

A ce discours les damnés applaudirent , *

Et sur l'airain les Parques l'écrivirent.

LE CADENAS

En un moment, feux, enclumes, fourneaux, Sont prépares aux gouffres infernaux ; .Tisîphoné , de ces lieux serrurière , Au cadenas met la main la première :

Elle l'achève, et des mains de Pluton Proserpina reçut, ce triste don.

On m'a conté qu'essayant son ouvrage , Le cruel dieu fut ému de pitié , Qu'avec tendresse il dit à sa moitié :

Que je vous plains ! vous allez être sage.

Or, ce secret aux enfers inventé , Chez les humains tôt après fut porté ; Et depuis ce , dans Venise et dans Rome, - .11 n'est pédant, bourgeois, ni gentilhomme, Qui , pour garder l'honneur de sa maison , De cadenas n'ait sa provision* Là , tout jaloux , sans craindre qu'on le blâme , Tient sous la clef la vertu de sa femme.

Or votre époux dans Rome a 'fréquenté ; Chez les méchants on se gâte sans peine , , Et le galant vit fort à la romaine* Mais son trésor est-il en sûreté? <• .<

A ses projets l'Amour sera funeste ';' ■ Ce dieu charmant sera notre vengeur ; Car vous m'aimez; et quand on a le cœur De femme honnête, on a bientôt le. reste. (3)

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