‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 39 sur 175 · D'UN PARISIEN ET D'UN RUSSE · texte numérisé non relu

D'UN PARISIEN ET D'UN RUSSE

L« PARISIEN

Vous avez donc franchi les mers hyperborées , '

Ces immenses déserts et ces froides contrées

Où le fils d'Alexis , instruisant tous les rois ,

A fait naître les arts, et les mœurs et les lois ?

Pourquoi vous dérober aux sept astres de l'ourse,

Beaux lieux où nos Français , dans leur savante course ,

Allèrent , de Borée arpentant l'horizon ,

Geler auprès du pôle aplati par Newton , *

Et dans ce grand projet utile à cent couronnes , *

Avec un quart de cercle enlever deux Laponnes ? 3

Est-ce un pareil dessein qui vous conduit chez nous ?

*£ &ÇSSE.

Non , je viens m'éeiairer , m'ÎAstruire auprès de tous, Voir un peuple fameux , l'observer et l'entendre.

LE fAfclSIE*.

Aux bords de l'Occident que pouvez-vous apprendre ?

Bans vos vastes Etats vous touchez à la fois

Au pays de Christine , à l'empire chinois :

Le héros de Narva sentit votre vaillance ;

Le brutal janissaire a tremblé dans Byzançe;

Les hardis Prussiens ont été terrassés ;

Et vainqueurs en tous lieux ; vous en savez ass^z.

t44 LE AUSSE A PARIS.

LE RUSSE

J'ai voulu voir Paris : les fastes de l'histoire

Célèbrent ses plaisirs et consacrent sa gloire.

Tout mon cœur tressaillait à ces récits pompeux

De vos arts triomphants , de vos aimables jeux .

Quels plaisirs , quand vos jours marqués par vos conquêtes

S'embellissaient encore à l'éclat de vos fêtes !

L'étranger admirait dans votre auguste cour

Cent filles de héros conduites par l'Amour ;

Ces belles M ontbazons, ces Ghâtillons brillantes ,

Ces piquantes Bouillons, ces Nemours si touchantes,

Dansant avec Louis sous des berceaux de fleurs, *

Et du Rhin subjugué couronnant les vainqueurs ;

Perrault du Louvre auguste élevant la merveille ;

Le grand Condé pleurant aux vers du grand Corneille ,

Tandis que , plus aimable et plus maître des cœurs,

Racine , d'Henriette exprimant tes douleurs , 5

Et voilant ce beau nom du nom de Bérénice ,

Des feux les plus touchants peignait le sacrifice.

Cependant un Colbert en vos heureux remparts Ranimait l'industrie, et rassemblait les arts : Tous ces arts en triomphe amenaient l'abondance. Sur cent châteaux ailés les pavillons de France ? 6 Bravant ce peuple altier , complice de Cromwel , Effrayaient la Tamise et les ports du Texel.

Sans doute les beaux fruits de ces kges illustres, Accrus par la culture et mûris par vingt lustres, Sous vos savantes mains ont un nouvel éclat.

Le temps doit augmenter la splendeur de l'État ; Mais je la cherche en vain dans cette ville immense.

£E PARISIEN

Aujourd'hui l'on étale un peu moins d'opulence.

LE RUSSE A PARIS. l/ t 5

Nous nous sommes défaits d'un luxe dangereux ; 7 Les esprits sont changés , et les temps sont fâcheux*

LE RUSSE

Et que vous restcy-t-il de vos magnificences ?

LE PARISIEN

Mais.. . nous avons souvent de belles remontrances ; 8 Et le nom d'Ysabeau (*) , sur un papier timbré , Est dans tous nos périls un secours assuré.

LE RUSSE

(Test beaucoup ; mais enfin , quand la riche Angleterre

Epuise ses trésors à vous faire la guerre ,

Les papiers d'Ysabeau ne vous suffiront, pas;

Il faut des matelots , des vaisseaux , des soldats. . . .

LE PARISIEN

Nous avons à Paris de plus grandes affaires,

LE RUSSE

Quoi donc ?

LE PARISIEN

Jansénius. *. . la bulle. ... ses mystères : » De deux sages partis les cris et les efforts , Et des billets sacrés payables chez les morts , »• Et des convulsions, et des réquisitoires XI Rempliront de nos temps les brillantes histoires. Le Franc de Pompignan, par ses divins écrits, " Plus que Palissot même. occupe nos esprits; ,3 Nous quittons et la foire et l'opéra comique , Pour juger de Le Franc le style académique.

Le Franc de Pompignan dit à tout l'univers Que te roi lit sa prose , et même encor ses vers ;

(*) Grenier du parlement de Paris.

Conte», Satires, etc. 10

l46 LE EUSSE A PARIS.

L'univers cependant voit nos apothicaires Combattre en parlement les jésuites leurs frères : x * Car chacun vend sa drogue, et croit sur son pailler Fixer comme Le Franc les yeux du monde entier. Que dit-on dans Moscou de ces nobles querelles?

LE RUSSE

En aucun lieu du monde on ne m'a parlé d'elles. Le Nord , la Germanie , où j'ai porté mes pas , Ne savent pas un mot de ces fameux débats.

LE PARISIEN

Quoi ! du clergé français la gazette prudente , x * Cet ouvrage immortel que le pur zèle enfante , Le Journal du chrétien, le Journal de Trévoux , x * N'ont point passé les mers et volé jusqu'à vous ?

LE RUSSE

Non.

LE PARISIEN

Quoi ! vous ignorez des mérites si rares ?

LE RUSSE

Nous n'en avons jamais rien appris.

LE PARISIEN

Les barbares 1

Hélas ! en leur faveur mon esprit abusé Avait cru que le Nord était civilisé.

LE RUSSE

Je viens pour me former sur les bords de la Seine; C'est un Scythe grossier voyageant dans Athène, . Qui vous conjure ici, timide et curieux, De dissiper la nuit qui couvre encor ses yeux.

LE RUSSE À PÀEIS. 1 47

Les modernes talents , que je cherche à connaître , Devant un étranger craignent-ils de paraître ? Le cygne de Cambrai , l'aigle brillant de Meaux , Dans ce temps éclairé n'ont-ils pas des égaux ? Leurs disciples, nourris de leur vaste science, N'ont-ils pas hérité de leur noble éloquence ?

LE PARISIEN

Oui 9 le flambeau divin qu'Us avaient allumé Brille d'un nouveau feu , loin d'être consumé $ Nous avons parmi nous des pères de l'Église. *"

LE RUSSE. • '

Nommez-moi donc ces saints que lé ciel favorise.

LE PARISIEN

Maître Abraham Chaumeix , Hay er le récollet , « i Et Berthier le jésuite , et le diacre Trublet , Et le doux Caveirac , et Nonotte Qt tant d'autres ; » * Il sont tous parmi nous ce qu'étaient les apôtres , Avant qu'un feu divin* fût descendu sur eux : De leur siècle profane instructeurs généreux, «9 Cachant de leur'savoir la plus grande partie, ' Ecrivant sans esprit par pure modestie , Et par piété même ennuyant les lecteurs.

le Russe.

Je n'ai point encor lu ces solides auteurs ; Il faut que je vous fasse un aveu condamnable. Je voudrais qu'à l'utile on joignît l'agréable ; J'aime à voir le bon sens sous le masque des ris, Et c'est pour m'égayer que je viens à Paris.

Ce peintre ingénieux de la nature humaine , Qui fit voir en riant la raison sur la scène , Par ceux qui l'ont suivi serait-il éclipsé ?

l48 LE EUSSE A PARIS.

LE PARISIEN

Vous parlez de Molière ; oh ! son règne est passe* ; Le siècle est bien pins fin; notre scène épurée Du vrai beau qu'où cherchait est enfin décorée. Nous avons les remparts (*) , ndus avons Ramponeau ; »•

Au lieu du Misanthrope on voit Jacques Rousseau , Qui , marchant sur ses mains, et mangeant sa laitue, »i Donne un plaisir bien noble au public qui le hue. Voilà nos grands travaux, nos beaux arts, nos succès, Et l'honneur éternel de l'empire français.

À ce brilla* tableau connaissez ma patrie.

LE RUSSE.'

Je vois dans vos propos un peu de raillerie ;

Je vous entends assez : mais parlons sans détour; j

Votre nuit est venue après le plus beau jour.

D en est des talents comme de la finance ; i

La disette aujourd'hui succède à l'abondance ;

Tout se corrompt un peu, si je vous ai compris.

Mais n'est-il rien d'illustre au moins dans vos débris ?

Minerve de ces lieux serait-elle bannie ? • \

Parmi cent beaux esprits n'est-il plus de génie ?

LE PARISIEN

Un génie ? ah , grand Dieu! puisqu'il faut m'expliquer,

S'il en paraissait un que l'on pût remarquer r

Tant de témérité serait bientôt punie.

Non , je ne le tiens pas assuré de sa vie.

Les Berthiers, les Chaumeix, et jusques aux Frérons,

Déjà de l'imposture embouchent les clairons.

L'hypocrite sourit , Ténergumène aboie ;

Les chiens de Saint-Médard s'élancent sur leur proie; *•

' (*) Les comédies qu'on joue sur le boulevari.

LE EUSSE A PARIS. l49

Un petit magistrat à peine émancipe ,

Un pédant sans honneur à Bicétre échappé ,

S'il a du bel esprit la jalouse manie ,

Intrigue , parle , écrit , dénonce , calomnie,

En crimes odieux travestit les vertus ;

Tous les traits sont lancés , tous les rets sont tendus.

On cabale à la cour; on ameute , on excite

Ces petits protecteurs sans place et sans mérite ,

Ennemis des talents , des arts, {Je s gens de bien ,

Qui se sont faits dévots de peur de n'être rien.

N'osant parler au roi qui hait la médisance,

Et craignant de ses yeux la sage vigilance ,

Ces oiseaux de la nuit, rassemblés dans leurs trous,

Exhalent les poisons de leur .orgueil jaloux :

Poursuivons, disent-ils, tout citoyen qui pense.

Un génie ! il aurait cet excès d'insolence !

Il n'a pas demandé notre protection !

Sans doute il est sans mœurs et sans religion ;

Il dit que dans les cœurs Dieu s'est gravé lui-même ,

Qu'il n'est point implacable , et qu'il suffit qu'on l'aime.

Dans le fond de sou âme il se rit des Fantins , a3

De Marie Alacoque , a 4 et de la Fleur des saints, a 5

Aux erreurs indulgent, et sensible aux misères,

Il a dit, on le sait, que les humains sont frères;

Et dans un doute affreux lâchement obstiné ,

Il n'osa convenir que Newton fût damné.

Le brûler est une œuvre et sage et méritoire..

Ainsi parle à loisir ce digne consistoire.

De* vieilles à ces mots, au ciel levant les yeux , Demandent des fagots pour cet homme odieux ; Et des petits péchés commis dans leur jeune âge , Elles font pénitence en opprimant un sage.

l5o LE EUSSE A PARIS.

LE RUS f SE.

Hélas! ce que j'apprends de votre nation Me remplit de douleur et de compassion.

LE PARISIEN

J'ai dit la vérité. Vous la vouliez sans feinte : Mais n'imaginez pas que tristement éteinte * La raison sans retour abandonne Paris ; U est des cœurs bien faits, il est de bons esprits, Qui peuvent, des erreurs oi\je la vois livrée, Ramener au droit sens ma patrie égarée.

Les aimables Français sont bientôt corrigés.

LE RUSSE

Adieu , je reviendrai quand ils seront changésv

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