‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 41 sur 175 · ÉTRENNES AUX SOTS · texte numérisé non relu

ÉTRENNES AUX SOTS

" Premier janvier 176 1.

A ces beaux jeux inventés, dans la Grèce, .

Combats d'esprit , ou de force , ou d'adresse , Jeux solennels, écoles des néros, Un gros Thébain , qui se nommait Bathos , Assez connu par sa crasse ignorance , Par sa lésine et son impertinence , D'ambition tout comme un autre épris, Voulut paraître , et prétendit aux prix.

C'était la course : un beau cheval de Thrace, Aux crins flottants, à l'œil brillant d'audace. Vif et docile, et léger à la main, Vint présenter son dos à mon vilain.

Il demandait des housses, des aigrettes, Un- beau harnois, de l'or sur ses bosséttes. . Le bon Bathos quelque temps marchanda.

Un certain âne alors se présenta.

L'âne disait : Mieux que lui je sais braire , Et vous verrez que je sais mieux courir; Pour des chardons je m'offre à vous servir :

Préférez-moi. Mon Bathos le préfère. Sûr du triomphe, il sort de la maison.

Voilà Bathos monté sur son grisou.

Il veut courir. La Grèce était railleuse.

Plus l'assemblée était belle et nombreuse;

l6o LES CÉEVAUX ET LES ANES,

Plus on sifflait. Les Bathos en ce temps N'imposaient pas silence aux bons plaisants.

Profitez bien de cette belle histoire , Vous qui suivez les sentiers dç la gloire ; '

Vous qui briguez ou donnez des lauriers , Distinguez bien les ânes des coursiers.

Eu tout état et dans toute science , Vous avez tu plus d'un Bathos en France ; Et plus d'un âne a mangé quelquefois Au râtelier des coursiers de nos rois.

L'abbé du Bois , fameux par sa vessie , Mit sur son front , très atteint de folie , La même mitre , hélas ! qui décora Ce Eénélon que l'Europe* admira.

Au Cicéron des oraisons funèbres , Sublime auteur de tant d'écrits célèbres , Qui succéda dans l'emploi glorieux De cultiver l'esprit des demi-dieux?

Un théatin , un Boyer ( i ) . Mais qu'importe , I

Quand l'arbre est beau , quand sa sève est bien forte , i

Qu'il soit taillé par Bénigne ou Boyer?

De très bons fruits viennent sans jardinier.

C'est dans Paris , dans notre immense ville , En grands esprits , en sots toujours fertile , Mes chers amis , qu'il faut bien nous garder Des charlatans qui viennent l'inonder.' Les vrais talents se taisent Ou s'enfuient , Découragés des dégoûts qu'ils essuient.

Les faux talents sont hardis, effrontés, Souples , adroits , et jamais rebutés.

Que de Frelons vont pillant les abeilles !

Que de Prado n s s'érigent en Corneilles!

OU ÉTRENNES AUX SOTS. iGl

Que de Gauchats » semblent des Massillons!

Que de le Dains (a) succèdent aux Biglions !

Virgile meurt, Bavius le remplace.

Après Lulli nous avons vu Colasse.

Après le Brun, Cojpel obtint l'emploi Du premier peintre ou barbouilleur du roi.

Ah ! mon ami , malgré ta suffisance , Tu n'étais pas premier peintre de France.

Le lourd Crevier % pédant crasseux et vain, Prend hardiment la place de Rollin, Comme un valet prend l'habit de son maître.

Que voulez-vous ? chacun cherche à paraître.

C'est un plaisir de voir ces polissons Qui du bon goût nous donnent des leçons, Ces étourdis calculants en finance, Et ces bourgeois qui gouvernent la France , Et ces gredins qui d'un air magistral , Pour quinze sous griffonnant un journal , Journal chrétien , connu par sa sottise , Vont se carrant en princes de l'Église , Et ces faquins, qui d'un ton familier, Parlent au roi du haut de leur grenier.

Nul à Paris ne se tient dans sa sphère, Dans son métier, ni dans son caractère; Et parmi ceux qui briguent quelque nom, Ou quelque honneur, ou quelque pension , Qui des dévots affectent la grimace , L'abbé la Coste * est le seul à sa place.

Le roi , dit-on , bannira ces abus :

Il le voudrait; ses soins sont superflus.

Il ne peut dire en un arrêt en forme :

Impertinents, je veux qu'on se réforme,

Contes, Satires, etc. Il

IÔ2 LES CHEVAUX ET LES AnES, etc.

Que le Journal de Trévoux soit meilleur,

Guyon (3) moins plat, Morcau (4) plus fin railleur.

La cour enjoint à Jacque hétérodoxe

De courir moins après le paradoxe;

Je lui défends de jamais dénigrer

Des arts charmants qui peuvent l'honorer.

Je veux , j'entends que sous mon règne auguste

Tout bon Français ait l'esprit sage et juste ;

Que nul robin ne soit présomptueux ,

Nul moine fier, nul avocat verbeux.

Oui le rapport, dans mon conseil j'ordonne

Que la raison s'introduise en sorbonne, Que tout auteur sache me réjouir, Ou m'éclairer : car tel est mon plaisir.

Un tel édit serait plus inutile Que les sermons prêches par la Neuville. (5) Donc on aurait grande obligation A qui pourrait par exhortation, Par vers heureux , et par douce éloquence , Porter nos gens à moins d'extravagance , Admonéter par nom et par surnom Ces ennemis jurés de la raison.

On pourrait dire aux malins molinistes , :

A leurs rivaux les rudes jansénistes, Aux gens du greffe , aux universités , Aux faux dévots , d'honnêtes vérités ; Je les dirai , n'en soyez point en peine ; Chacun de vous obtiendra son étrenne.

Messieurs les sots, je dois, en bon chrétien, Vous fesser tous , car c'est pour votre bien.

Par M. te ch. de M. . . . re, cornette de cavalerie, et en cette qualité ennemi juré des ânes. À Paris, etc. pour vos étrennes.

1 Gavchat, mauvais auteur de quelques brochure».

3 Crevier, mauvais auteur d'une Histoire romaine, et d'une Histoire de l'université , et beaucoup plus fait pour la seconde que pour la première. Il a depuis fait un libelle contre le célèbre Montesquieu , dans lequel il s'efforce de prouver que Montesquieu n'était pas chrétien. Voilà un beau service que cet homme rend à notre religion, de chercher à nous convaincre qu'elle était méprisée par un grand homme ! La monture de Bathos paraît assez convenable a ce monsieur.

3 L'abbé la Coste, qui a travaillé à Y Année littéraire, de présent employé a Toulon sur les galères du roi.

(i) Boyer, moine imbécille que te cardinal de Fleuri fît précepteur do dauphin, et désigna en mourant pour ministre de la feuille. Des dévotes lui avaient fait obtenir levéché de Mirepoix, qu'il quitta en venant à la cour. Il était l'ennemi déclaré de tou^e espèce de mérite, et persécuta violemment M. de Voltaire.

(2) Nom d'un avocat qui prononça un plaidoyer pour faire rayer du tableau un de ses confrères, convaincu d'avoir prouvé que l'excommunication des comédiens du roi, pensionnaires de sa majesté, est abusive et contraire aux libertés de l'Église gallicane* Le Dain fut hué, mais il réussit à faire rayer son confrère.

(3) Guyon, auteur de l'Oracle des nouveaux philosophes , outrage distingué par son ridicule dans la foule des libelles sans nombre, publiés avec approbation contre le citoyen qui faisait le plus d'honneur à son pays , et un de ceux qui lui ont été le plus utiles.

(4) Moreau, avocat au conseil. Il a beaucoup écrit en faveur des fermiers-généraux et contre la philosophie. Il est l'auteur du Catéchisme des Cacouacs. Dans ses livres Sur l'histoire de France , il s'est permis d'altérer et de déguiser les monuments de nos anciennes annales , comme si l'autorité royale avait besoin d'être soutenue par des mensonges : ses livres ont eu le sort qu'ils méritaient ; ils ost été méprisés et payés. On a de lui quelques jolis couplets dans le genre flagorneur.

(5) Charles Frey de Neuville , jésuite célèbre alors par des sermons remplis d'antithèses, où l'on rencontre de loin en loin quelques traits heureux, d'ailleurs peu fanatique, et plus homme de lettres que jésuite.

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