‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 50 sur 175 · PAR M. L'ABBÉ CAILLE · texte numérisé non relu

PAR M. L'ABBÉ CAILLE

Ty héritier de Brunswick et le roi des Danois f Vous le savez , amis , ne sont pas les seuls princes Qu'un désir curieux mena dans nos provinces, Et qui des bons esprits ont réuni les voix-.

Nous avons vu Trajan , Titus et MaroAurèle Quitter le beau séjour de la gloire immortelle , Pour venir en secret s'amuser dans Paris.

Quelque bien qu'on puisse être, on veut changer déplace. Cest pourquoi les Anglais sortent de leur pays. L'esprit est inquiet, et de tout il se lasse. Souvent un bienheureux s'ennuie en paradis.

Le trio d'empereurs, arrivé dans la ville , Loin du monde et du bruit choisit son domicile Sous un toit écarté , dans le fond d'un faubourg. Ils évitaient l'éclat : les vrais grands le dédaignent. Les galants de la cour et les beautés qui régnent , Tous les gens du bel air ignoraient leur séjour. A de semblables saints il ne faut que des sages; Il n'en est pas en foule. Ou en trouva pourtant. Gens instruits et profonds qui n'ont rien de pédant, Qui ne prétendent point être des personnages; Qui , des sots préjugés paisiblement vainqueurs, D'un regard indulgent contemplent nos erreurs ;

LES TROJS EMPEREURS EN SORBONNE. l83

Qui sans craindre la mort savent goûter la vie ; Qui ne s'appellent point la bonne compagnie , Qui la sont en effet. Leur esprit et leurs mœurs Réussirent beaucoup chez les trois empereurs. A leur petit couvert chaque jour ils soupèrent; Moins ils cherchaient l'esprit , et plus ils en montrèrent : Tous charmes l'un de l'autre , ils étaient bien surpris D'être sur tous les points toujours du même avis. Ils ne perdirent point leurs moments en visites ; Mais on les rencontrait aux arsenaux de Mars , Chez Clio, chez Minerve , aux ateliers des arts. Ils les encourageaient en pesant leurs mérites.

On conduisit bientôt nos nouveaux curieux Aux chefs-d'œuvre brillants d'Andromaque et d'Armide, Qu'ils préféraient aux jeux du Cirque et de FËlide. Le plaisir de l'esprit passe celui des yeux.

D'un plaisir différent nos trois Césars jouirent , Lorsqu'à l'Observatoire un verre industrieux Leur fit envisager la structure des cieux , Des cieux qu'ils habitaient, et dont ils descendirent.

De là, près d'uu beau pont que bâtit autrefois Le plus grand des Henris, et peut-être des rois, Mare-Aurèle aperçut ce bronze qu'on révère , Ce prince , ce héros célébré tant de fois , Des Français inconstants le vainqueur et le pèro : Le voilà, disaient-ils, nous le connaissons tous ; Il boit , au haut des cieux , le nectar avec nous. Un des sages leur dit : Vous savez son histoire ; On adore aujourd'hui sa valeur , sa bonté ; Quand il était au monde, il fut persécuté.

Buri même à présent lui conteste sa gloire. K Pour domter la critique, on dit qu'il faut mourir;

1 84 lES TROIS EMPEREURS

On se trompe ; et sa dent, qui ne peut s'assouvir, Jusque dans le tombeau ronge notre 'mémoire.

Après ces monuments si grands , si précieux , À leurs regards divins si dignes de paraître , Sur de moindres objets ils baissèrent les yeux.

Ils voulurent enfin tout voir et tout connaître : Les boulevarts, la foire et l'opéra bouffon, L'école où Loyola corrompit la raison , Les quatre facultés, et jusqu'à la Sorbonne.

Ils entrent dans l'étable où les docteurs fourrés Ruminaient saint Thomas , et prenaient leurs degrés. Au séjour de YErgo , Ribaudier en personne Estropiait alors un discours en latin.

Quel latin , juste ciel ! les héros de l'empire Se mordaient les cinq dtftgts pour s'empêcher de rire. Mais ils ne rirent plus quand un gros augustin Du concile gaulois lut tout haut les censures. Il disait anathème aux nations impures Qui n'avaient jamais su, dans leurs impiétés, Qu'auprès de l'Estrapade il fût des facultés.

O morts! s'écriait-il, vivez dans les supplices; * Princes , sages , héros , exemples des vieux temps , Vos sublimes vertus n'ont été que des vices, Vos belles actions des péchés éclatants.

Dieu juste , selon nous , frappe de l 'anathème • Ëpictcte , Caton , Scipion l'Africain , Ce coquin de Titus, l'amour du genre humain, Marc-Aurèle , Trajan , le grand Henri lui-même, 3 Tous créés pour l'enfer et morts sans sacrements. Mais parmi ses élus nous plaçons les Cléments! 4 Dont nous avons ici solennisé là fête ; De beaux rayons dorés nous ceignîmes sa tête ;

EN SORBOftNE. i85

Kavaillac et Damiens, s'ils sont de vrais croyants, 3 S'ils sont bien confesses , sont ses heureux enfants. Un Fréron bien huilé verra Dieu face à face ; •' Et Turenne amoureux , mourant pour son pays , ^rûle éternellement chez les anges maudits.

Tel est notre plaisir, telle est la loi de grâce.

Les divins voyageurs étaient bien étonnés De se voir en Sorbonne, et de s'y yoir damnés. Les vrais amis de Dieu répriment leur colère. Marc-Aurèle lui dit. d'un ton très débonnaire i 7 Vous ne connaissez pas les gens dont vous parlez; Les facultés parfois sont assez mal instruites Des secrets du Très-Haut, quoiqu'ils soient révélés. Dieu n'est ni si méchant ni si sot que vous dites. .

Ribaudier, à ces mots roulant un oeil hagard , Dans des convulsions dignes de Saint-Médard , Nomma le demi-dieu déiste , athée , impie , Hérétique , ennemi du trône et de l'autel , Et lui fit intenter un procès criminel.

Les Romains cependant sortent de l'écurie.

Mon Dieu, disait Titus, ce monsieur Ribaudier, Pour un docteur français, me semble bien grossier. Nos sages rougissaient pour l'honneur de la France : Pardonnez, dit l'un d'eux, à tant d'extravagance. Nous n'assistons jamais à ces belles leçons.

Nous nous sommes mépris ; Ribaudier nous étonne ; Nous pensions en effet vous mener en Sorbonne, Et l'on vous a conduits aux Petites-Maisons.

I Buri même à présent lui conteste sa gloire.

On "dit qu'un écrivain , nommé M. de Buri , a fait une histoire de Henri IV, dans laquelle ce héros est un homme très médiocre. On ajoute qu'il y a dans Paris une petite secte qui s'élève sourdement contre la gloire de ce grand homme. Ces messieurs sont bien cruels envers la patrie; qu'ils songent combien il est important qu'on regarde comme un être approchant de la divinité un prince qui exposa toujours sa vie pour sa nation , et qui voulut toujours la soulager. Mais il avait des faiblesses. Oui , sans doute ; il était homme : mais béni soit celui qui a dit que ses défaute étaient ceux d'un homme aimable , et ses vertus celles d'un grand homme ! Plus il fut la victime du fanatisme , plus il doit être presque adore par quiconque n'est pat convulsionnaire.

Chaque nation , chaque cour , chaque prince* a besoin de se choisir un patron pour l'admirer et pour l'imiter. Eh ! quel autre choisirait-on que celui qui dégageait ses amis aux dépens de son sang dans le combat de Fontaine-Française, qui criait dans la victoire d'ivry : Epargnez tes compatriotes, et qui au faite de la puissance et dp la gloire disait à son ministre : Je veux que le paysan ait une poule au pot tous les dimanches.

a morts ! s* écriait-il , vivez dans les supplices,

II est nécessaire de dire au public, qui l'a oublié, qu'nn nommé Ribalier, principal du collège Maiarin, et un régent nommé Cogé, s étant avises d'être jaloux de l'excellent livre moral de Belisaire, cabalèrent pendant un an pour le faire censurer par ceux qu'on appelle docteurs de Sorbonne. Au bout d'un an «ils firent imprimer cette censure en latin et en français; elle n'est cependant ni française ni latine ; le titre même est un solécisme, Censur**de la faculté de théologie contre te livre , etc. On ne dit point censure contre , mais censure de. Le public pardonne à la faculté de ne pas savoir le français ; on lui pardonne moins de ne pas savoir le latin. Determinatio\ sacra* fhcultatis in tibetlum est une expression ridicule. Determinatio ne se trouve ni dans Cicéron, ni dans aucun bon auteur; determinatio in est un barbarisme insupportable; et ce qui est encore plus barbare,

c'est <f appeler BéHsaire un libellé en faisant va mauvais libella contre lui.

Ce qui est encore plus barbare , c'en de déclarer damnes tous les grands hommes de l'antiquité qui ont enseigné et pratiqué la justice. Cette absurdité est heureusement démentie par saint Paul, qui dit expressément dans *>a épître aux juifs tolérés à Rome : Lorsque les gentils qui n'ont point la loi font naturellement oe que la loi commande, n'ayant point notre loi , ils stont toi à eu&*m4mes. Tous les honnêtes gens de l'Europe et du monde entier ont de l'horreur et du mépris pour cette détestable ineptie qui va damnant toute l'antiquité. Il n'y a que des cuistres, sans raison et sans humanité, qui puissent soutenir une opinion si abominable et si folle , désavouée même dans a>

le fond de leur cœur. Nous ne prétendons pas dire que les docteurs de Sorbonne sont des cuistres , nous avons pour eux une considération plus distinguée: nous les plaignons seulement d'avoir signé un ouvrage qu'ils sont incapables d'avoir fait, soit en français, soit en latin.

Remarquons pour leur justification qu'ils se sont intitulés dans le titre sacrée faculté en langue latine, et qu'ils ont eu la discrétion de supprimer en français ce mot sacrée.

3 filarc-Àurèle , Traj an >le arund Henri lui-même*

En effet le sieur RiJwRer , qu'on nomme ici Ribattdier , venait de faire condamner en Sorbonne M. Marmontel , pour avoir dit que Dieu pourrait bien avoir fait miséricorde à Titus, a Trajan, à Marc-Aurèle. Ce Ribalier-est un peu dur.

4 Mais parmi ses éêu* nous plaçons les Cléments»

On' ne peut trop répéter que la Sorbonne fit le panégyrique du jacobin Jacques Clément, assassin de Henri III, étudiant en Sorbonne, et que' d'une voix unanime elle déclara Henri III déchu de tous ses droits à la royauté , et Henri IV incapable dé régner.

Il es£ clair que , selon les principes cent fois étalés alors par cette faculté*, l'assassin parricide, Jacques Clément, qu'on invoquait publiquement alors dans les églises , était dans le ciel au nombre des saints , et que Henri III , prince voluptueux , mort sans confession , était dttmtté. On nous dira peut-être que Jacques Clément mourut aussi sans confession; mais il s'était confessé, et même avait communié Pavant-veille , de la main de son prieur Jfourgoin son complice , qu'on dit avoir été docteur 1 de Sorfeonne , et qui fut écartelé. Ainsi Clément

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muni des sacrement» fut non-seulement saint, mais martyr. Il avait imite saint Judas, non pas Judas Iscariote, mais Judas Machabée; sainte Judith qui coupait si rjien les têtes des amants avec lesquels elle couchait,; saint Salomon qui assassina son frère Adonias; saint David qui assassina Une , et qui en mourant ordonna qu'on assassinât Joab ; sainte Jahel qui assassina le capitaine Sizara; saint Aod qui assassina son -roi Aglon> et tant d'autres saints de cette espèce. Jacques Clément «tait dans les mêmes principes , U avait la loi : on ne peut lui contester l'espérance d'aller au paradis , au jardin. De la charité , il en était dévoré , puisqu'il s'immolait volontairement pour les- rebelles. Il est donc aussi sûr que Jacques* Clément est sauvé qu'il est sûr que Marc- Aurèle est damné. •

5 Ravaillac , etc.

Selon les mêmes principes , Ravaillac doit être dans le paradis , dans le jardin, et Henri IV dans l'enfer qui est sous terre; car Henri IV mourut sans confession , et il était amoureux de la princesse de Condé; Ravaillac au contraire n'était point amoureux, et il se confessa à deux docteurs de Sorbonne. Voyez quelles douces consolations nous fournit une théologie qui damne k jamais Henri IV, et qui fait un élu de Ravaillac et de ses semblables! Avouons les obligations que nous avons à Ribaudier de nous' avoir développé cette doctrine.

6 17/1 Fréron bien huilé , etc.

M. 'Caille a sans doute accolé ces deux noms pour produire le contraste le plus ridicule. On appelle communément à Paris un Fréron tout gredin insolent , tout polisson qui se mêle de faire de mauvais libelles pour de l'argent. Et M. Caille oppose un de ces faquins de la lie du peuple , qui reçoit l'extrême-onction sur son grabat , au grand Turcnne qui fut tué d'un coup de canon sans le secours des saintes huiles, dans le temps qu'il était amoureux de madame de Coatquen. Cette note rentre dans la précédente, et sert à confirmer l'opinion théologique qui accorde la possession du jardin au dernier malotru couvert d'infamie, et qui la refuse aux plus grands hommes et aux plus vertueux de la terre.

IV. B. On a prétendu que Turenne avait quitté dès 1670 madame de Coatquen , qui le sacrifiait au chevalier de Lorraine ; mai» il aima toujours les femmes à la fureur. Ce grand homme qui, avec des talent* militaires du premier ordre et une ame héroïque , avait on esprit, peu

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