‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 52 sur 175 · LES DEUX SIÈCLES · texte numérisé non relu

LES DEUX SIÈCLES

#^-^^»>«w^Rw«r**

Site le où je vis briller au i sitm d'oui quatre, Siècle où l'on sut écrire aussi bien que combattre , D'où vient qu'à nos plaisirs a succédé l'ennui? Kessemblous-nous du moins au Romain d'aujourd'hui, Qui , fier dans l'indigence , et grand dans ses misères 9 Vante , en tendant la main , les trésors de ses pères ? Non , d'un plus noble orgueil notre esprit est blessé» Nous croyons valoir mieux que le bon temps passé. La sagesse en nos jours a sur nous tant d'empire, Que nous avons perdu la faculté de rire.

C'est dommage; autrefois Molière était plaisant; il sut nous égayer, mais eu nous instruisant : Le comique pleureur aujourd'hui veut séduire , Et sans nous amuser renonce à nous instruire. Que je plains un Français quand il est sans gaîté ! Loin de son élément le pauvre homme est jeté; Je n'aime point ThaJie alors que aur la scène Elle prend gauchement l'habit de M elpomène.

Ces deux charmantes soeurs ont bien cfeaflgé de ton. Hors de^son caractère on ne fait rien de bon. Molière en rit là-bas, et Racine en soupire.

Il ne peut supporter l'insipide délire .

. De tous ces plats romans mis en ver* boursouflés , Apostrophes aux Dieux , lieux eOtitmunsaittpouléft, Maximes «ans raison , nœuds d'intrigues "bigarres , TLt la scène française en proie à des barbares.

Tant mieux, dit un rêveur soi-disant financier , Qui gouverne l'État du haut de smgnemer;

LES DEttX SIÈCLES. I9I

La chute des beaux arts est un hjen pour la France ; Des revenus du roi ma main tient la balance : Je verrai des impots les Français affranchis. Vous ennuyez l'État, et moi je l'enrichis.

J'ai su fertiliser la terre avec ma plume ; J'ai fait contre Golbert un excellent volume s Le public n'en sait rien; mais la postérité . M'attend pour me conduire à l'immortalité ; Et pour prix des calculs eu mon esprit se tue , Je veux avec Jean-Jacque avoir une statue. *

Taisez-vous, lui répond un philosophe altier, Et ne voua vantez plus de votre obscur métier; Vous gouvernez l'État ! quelle triste manie / Peut dans ce cercle étroit captiver un génie 7 Prenez un vol plus haut ; gouvernez l'univers. Prouvez-nous que les moûts sont formés par les mers : Jetez les Apennins dans l'abîme de l'onde; Descendez par un trou dans le centre du inonde. Pour bien connaître l'âme et nos sens inégaux. Allez des Patagons disséquer les cerveaux ; Et tandis que Nedham a créé des anguilles , Gourez chez les Lapons, et ramenez des filles. Voilà comme on s'illustre en ce siècle profond ; De la nature enfin mes yeux ont vu le fond.

Que Dieu parle â son gré , qu'à sa voix tout s'arrange ; Ce trait a ses beautés : moi je parle, et tout change. Va , ne t'amuse plus aux £nances du roi , Viens-t'en créer un monde , et sois Dieu comme moi. A ces discours brillants , saisi d'un saint scrupule , L'archidiacre Trublet s'épouvante et recule ; Et pour charmer la cour qui s'y connaît si bien , Avec un récollet faitie Journal chrétien.

19a les deux Siècles,

Les voilà tous les deux qui , Commentant Moïse , Pour quinze sous par mois sont l'appui de l'Église. Ils travaillent long-temps : leur libraire conclut Qu'il va mourir de faim , mais qu'il fait son salut. (1)

Un autre fou paraît suivi de sa sorcière ; Il veut réduire au gland l'académie entière.

Renoncez aux cités , venez au fond des bois ; Mortels, vivez* contents sans secours et sans lois ; Ou si vous persistez dans l'abus effroyable De goûter les plaisirs d'un être sociable , A mes soins vigilants osez vous confier.

Je fais d'un gentilhomme un garçon menuisier. • Ma Julie , avec moi perdant son pucelage , Accouche d'un fœtus , et n'en est que plus sage. Rien n'est mal , rien n'est bien ; je mets tout de niveau ; Je marie au dauphin ïa fille du bourreau. Les petites-maisons, où toujours j'étudie, Valent bien la Sorbonne et sa théologie.

Ainsi sur le pont-neuf , parmi les charlatans, L'échappé de Genève ameute les passants , Grimpé sur les tréteaux, qui jadis dans Athène Avaient servi de loge au chien de Diogcne.

Si la philosophie a pris ce noble essor , L'histoire sous nos mains va s'embellir encor. Des riens approfondis dans un long répertoire , Sans éclairer l'esprit, surchargent la mémoire.

Allons, poudreux valets d'insolents imprimeurs, Petits abbés crottés , faméliques auteurs , v Ressassez-moi Pétau , copiez-moi du Cange ; De tous nos vieux écrits compilez le mélange. Servez d'antiques mets , sous des noms empruntés , j

A l'appétit mourant des lecteurs dégoûtés : 1

Page 1