‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de Voltaire (volume 3)Chapitre 57 sur 175 · LES SYSTÈMES · texte numérisé non relu

LES SYSTÈMES

Lorsque le seul puissant, ]« seul grand, le seul sage. De ce monde en six jours eut achevé l'ouvrage , Et qu'il eut arrangé tous- le s célestes corps , De sa vaste machine il cacha les ressorts, Et mit sur la nature un voile impénétrable.

J'ai lu chez an rabbin que cet Être ineffable . Un jour devant son trône assembla nos docteurs , Fiers enfants du sophisme , étemels dispute urs ; Le bon Thomas d'Àquin », Scot * et Bonaveuture , * Et jusqu'au Provençal élève d'Epïcure , 4 Et ce maître René s qu'on oublie aujdurtf hui , Grand fou persécuté par de plus fous que lui ; Et tous ces beaux esprits dont le savant caprice D'un monde imaginaire a* bâti l'édifice.

« Çà , mes- amis , dï* Dieu , devines nwrt seeref : a Dites-moi qui je Sais 7 et comment je suis fait ; a Et, dans un supplément:, dites-moi 1 qui Vous êtes, « Quelle force en tout sens fait; edurir Wcomètesf , « Et pourquoi dans ce gfobe un destin trop fatal « Pour une once de bien* mit dent quintJair* de mal. « Je sais que, grâce au* soins des plfctf nobles génies-. « Des prix sont proposé* par tes académies:

<c J'en donnerai. Quiconque approcherai d^U But « Aura beaucoup d^argent-, et fera son* salut. »

Il dit. Thomas sef lève à* l'auguste parole ,- Thomas le jacobin , L'ange de notre école , Qui de cent arguments se tira toujours bien , EUrépondit à tout sans se douter de rien.

30Ç LES STSTÈJfES.

« Vous êtes, lui dit-il, l'existence et l'essence , « « Simple avec attributs , acte pur et substance , « Dans les temps , hors des temps ; fin , principe et milieu , « Toujours présent partout sans être en aucun lieu. » [/Éternel , à ces mots , qu'un bachelier admire , v Dit : « Courage , Thomas ! » et se mit à sourire. Des cartes prit sa place avec quelque fracas , Cherchant un tourbillon qu'il ne rencontrait pas, Et, le front tout poudreux de matière subtile, N'ayant jamais rien lu , pas même l'Evangile.

« Seigneur , dit-il à Dieu , ce bon homme Thomas « Du rêveur Aristote a trop suivi les pas. '

u Voici mon argument, qui me semble invincible : ~ ;

« Pour être , c'est assez que vous soyez possible, ? )

« Quant à votre univers, il est fort imposant; - <

« Mais , quand il vous plaira , j'en ferai tout autant ; & « Et je puis vous former , d'un morceau de matière, « Eléments, animaux , tourbillons et lumière, « Lorsque du mouvement je saurai mieux les lois. » Dieu sourit de pitié pour la seconde fois.

L'incertain Gassendi, ce bon prêtre de Digne, Ne pouvait du Breton souffrir l'audace insigne , Et proposait à Dieu ses atomes crochus , » *

Quoique passés de mode , et dès long-temps déchus ; Mais il ne disait rien sur l'essence suprême.

Alors un petit Juif , au long nez , au teint blême , Pauvre , mais satisfait; pensif et retiré ; Esprit subtil et creux , moins lu que célébré , Caché sous le manteau de Descartes son maître > Marchant à pas comptés, s'approcha du grand Être. a Pardonnez-moi , dit-4l , en lui parlant tout bas ; « Mais je pense, entre nous, que vous n'existez pas. **

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