‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 16 sur 142 · LE BÉNÉFICIER · texte numérisé non relu

LE BÉNÉFICIER

.A. son aise dans son village Vivait un jeune musulman.

Bien fait de corps , beau de visage ,

Et son nom était Azolan ;

Il avait transcrit l’Alcoran,

Et par cœur il allait l’apprendre.

Il fut dés l’âge le plus tendre Dévot à l’ange Gabriel.

Ce ministre emplumé du ciel Un jour chez lui daigna descendre.

J’ai connu, dit-il, mon enfant,

Ta dévotion non commune,

Gabriel est reconnaissant ,

Et je viens faire ta fottune ;

Tu deviendras dans peu de temps Iman de la Mecque et Médine ;

C’est, après la place divine Du grand commandeur des croyants,

Le p|us opulent bénéfice .

Que Mahomet puisse donner.

Les honneurs vont t’environner

AZOLAN, oc LE BÉNÉFICIER.

Quand tu seras en exercice ; '

Mais il faut me faire serment De ne toucher femme ni fille ,

De n’en voir jamais qu’à la grille ,

Et de vivre très chastement.

Le beau jeune homme étourdiment, Pour avoir des biens de l'église , Conclut cet accord imprudent,

Sans penser faire une sottise.

Monsièur l’iman fut enchanté -De L’éclat de sa dignité,

Et même encor de la finance ,

Dont il se vit d’abord payé Par un receveur d’importance Qui la partageait par moitié.

Tant d’honneur et tant d’opulence N’étaient rien sans un peu d’amour.

Tous les matins au point du jour Le jeune Azolan tout en flamme,

Et par son serment empêché ,

Se dit dans le fond de son ame Qu’il a fait un mauvais marché.

Il l'encontre la belle Amine

Aux yeux charmants, au teint fleuri;

II l’adore, il en est chéri.

Adieu la Mecque, adieu Médine, Adieu l’éclat d’un vain honneur,

Et tout ce pompeux esclavage ;

La seule Amine, aura mon cœur; Soyons heureux dans mou village.

L’archange aussitôt descendit Pour lui reprocher sa faiblesse.

Le tendre amant lui répondit :

Voyez seulement ma maîtresse :

Vous vous êtes moqué de moi ;

Notre marché fait mon supplice;

Je ne veux qu’ Amine et sa foi 4 Reprenez votre bénéfice :

Du bon prophète Mahomet J’adore à jamais la prudence ;

Aux élus l’amour il permet ;

Il fait bien plus , il leur promet Des Amines pour récompense.

Allez , mon très cher Gabriel , J’aurai toujours pour vous du zele 5 Vous pouvez retourner au ciel ;

Je n’y veux pas aller sans elle*

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