‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 15 sur 142 · A. P A MIS · texte numérisé non relu

A. P A MIS

L’astre cruel sous qui j’ai vu le jour M’a fait pourtant naître dans Amathoute,

Lieux fortunés où la Grece racouie Que le berceau de la mere d’amour Par les plaisirs fut apporté sur l’onde :

Elle y naquit pour le bonheur du monde ,

A ce qu’on dit, mais non pas pour le mien.

Son culte aimable et sa loi douce et pure A ses sujets n’ayaient fait que du bien.

Tant que sa loi fut celle de na! ure :

Le rigorisme a souillé ses autels ;

Les Dieux sont bons, les prêtres sont cruels.

Les novateurs ont voulu qu’une belle Qui par malheur deviendrait infidèle Allât finir ses jours au fond de l’eau ,

Où la déesse avait en son berceau..

Si quelque amaut ne se noyait pour elle.

Pouvait-on faire une loi si crnelle?

Hélas ! faut-il le frein du châtiment

Aux cœurs bien nés, pour aimer constamment ?

Et si jamais à la faiblesse en proie ,

Quelque beauté vient à changer d’amant,

C’est un grand mal ; mais faut-il qu’on la noie ?

Tendre Vénus , vous qui fîtes ma joie Et mon malheur , vous qu’avec tant de soin ' J’avais servie avec le beau Batile ,

D’un cœur si droit, d’un esprit si docile,

Vous le savez, je vous prends à témoin Comme j’aimais , et si j’avais besoin Que mon amour fût nourri par la crainte;

Des plus beaux nœuds la pure et douce étreinte Faisait un cœur de nos coeurs amoureux.

Batile et moi nous respirions ces feux Dont autrefois a brûlé la déesse;

L’astre des cieux, en commençant son cours,

En l’achevant, contemplait nos amours ;

La nuit savait quelle était ma tendresse.

Arénorax , homme indigne d’aimer ,

Au regard sombre , au front triste , au cœur traître. D’amour pour moi parut s’envenimer,

Non s’attendrir ; il le lit bien connaître.

Né pour haïr , il ne fut que jaloux ;

Il distilla les poisons de l’envie;

Il fit parler la noire calomnie.

O délateurs ! monstres de ma patrie,

Nés de l’enfer, hélas ! rentrez-y tous.

L’art contre moi mit tant de vraisemblance Que mon amant put même s’y tromper,

Et l’imposture accabla l’innocence.

Dispensez-moi de vous développer Le noir tissu de sa trame secrete;

Mon tendre cœur ue peut s’en occuper,

Il est trop plein de l’amant qu'il regrette.

Digiti;

A la déesse en vain j’eus mon recours ,

Tout me trahit ; je me vis coudanmée A terminer mes maux et mes beaux jours Dans cette mer où Véuus était née.

,On me menait au lien de mon trépas; tJn peuple entier mouillait de pleurs mes. pas , Et me plaignait d’une plainte inutile ,

Quand je reçus un biilet de Batile,

Fatal écrit qui -changeait tout mon sort !

Trop cher écrit plus cruel que la mort î- Je crtls tomber dans la nuit éternelle Quand je l’ouvris, quand j’appercus ces mots : « Je meurs pour vous, fussiez-vous infidèle. » C’en était fait, mon amant dans les flots S’était jeté pour me sauver la vie.

On l’admirait eu poussant des sanglots.

Je t’implorais, ô mort, ma seule envie ,

Mon s«*hl devoir ! on eut la cruauté De m’arrêter lorsque j'allais le suivre,

On m’observa*: j’eus lé malheur de vivre.

De l’imposteur la sombre iniquité

Fut mise au jour , et trop tard découverte;

Du laliou il a subi la loi :

Son châtiment répare-t-il ma- perte P Le beau Ratiîe est mort, et c’est pour moi !

Je viens à vous, o juges favorables;

Que mes soupirs , que mes funèbres soins 'Touchent vos cœurs; que j’obtienne du moins Un appareil à des maux incurables.

A mon amant dans la nnit du trépas Donnez le prix que ce trépas mérite ;

Qu’il se console aux rites du Cocyte Quand sa moitié ne se cousole pas ;

Que celte maiu qui tremble et qui succombe, Par >;os bontés encor se ranimant ,

Puisse à vos yeux écrire sur sa tombe:

« Athene et moi couronnons mon amant, ?

Disant ces mots , ses sanglots l’arrêterent ; Elle se tnt, mais ses larmes parlèrent.

Chaque juge fut attendri.

Pour Eglé d’abord ils penchèrent ;

Avec Téone ils avalent ri ;

Avec Apainis ils pleurèrent.

J’ignore, et j’en suis bien jnanï.

Quel est le vainqueur qu’ils nommèrent.

. Au coin du feu , mes chers amis , C’est pour vous seuls que je transcris Çes contes tirés d’un vieux sage.

Je m’en tiens à votre suffrage; * •

C’est à vous de donner le prix ,

Vous êtes mon aréopage.

THELEME ET MACARE.

S T HELE»! est vive , elle est brillante, Mais elle est bien impatiente ;

Son œil est touj ours ébloui ,

Et son coenr toujours la tourmente.

. Elle aimait un gros réjoui g

D’une humeur toute différente ; ^

Sur son visage épanoui Est la sérénité touchante ;

11 écarte à la fois l’ennui ,

Et la vivacité bruyante ;

Rien n’est plus doux que son sommeil, Rien n’est plus doux que son réveil;

Le longf du jour il vous enchante.

Macare est le nom qu’il portait.

Sa maîtresse inconsidérée

THELEtyE ET MAC ARE.

Par trop 4 e soins le tourmentait j Elle voulait être adorée.

En reproches elle éclata :

Macare en riant la quitta ,

Et la laissa désespérée.

Elle courut étourdiment Chercher de contrée en contrée Son infidèle et cher amant ,

N’en pouvant vivre séparée.

Elle va d’abord à la cour :

Auriez-vûus vu mon cher amour?

N’avez-VQUs point chez vous Macare Tops les railleurs de ce séjour Sourirent à ce nom bizarre :

Comment ce Macare est il fait ?

Où l’avez-vous perdu, ma bonne?

Faites-nous un peu son portrait.

Ce Macare qui m’abandonne , Dit-elle , est un homme parfait.

Qui n’a jamais haï personne ,

Qui de personne n’est haï,

Qui de bon sens toujours raisonne, Et qui n’eut jamais de souci ;

A tout le monde il a su plaire.

Ou lui dit : Ce n’est pas ici Que vous trouverez votre affaire j Et les gens de ce caractère Ne vont pas dans, ce pays-ci.

Théleme marcha vers la ville.

D’abord elle trouve un couvent %

Et pense dans ce lieu tranquille Rencontrer son tranquille amant.

Le sous-prieur lui dit ; Madame, Nous avons long-temps attendu Ce bel objet de votre flamme ,

Et nous ne l’avons jamais vu.

Mais nous avons en récompense

Des vigiles , du temps perdu,

Et la discorde, et l’abstinence.

Lors un petit moine tondu Dit à la dame vagabonde :

Cessez de courir à la ronde Après votre amant échappé ;

Car , si l’on ne m’a pas trompé ,

Ce bon homme est dans l’autre monde.

A ce discours impertinent Théleme se mit en colere :

Apprenez , dit-elle , mou frere ,

Que celui qui /ait mon tourment Est né pour moi , quoi qu’on en dise:

Il habite certainement

Le monde où le destin m’a mise , ^

Et je suis son. seul élément ;

Si l’on vous fait dire autrement On vous fait dire une sottise.

La belle courut de ce pas Chercher au milieu du fracas Celui qu’elle croyait volage.

Il sera peut-être à Paris ,

Dit-elle , avec les beaux esprits Qui l’ont peint si doux et si sage.

L’un d’eux lui dit : Sur mon avis "V ous pourriez vous tromper peut-être ;

Macare n’est qu’en nos écrits $

Nous J’avons peint sans le connaître.

Elle aborda près du palais ,

Ferma les yeux , et passa vite :

Mon amant ne sera jamais . •

Dans cet abominable gîte :

- An moins la cour a des attraits .

Macare aurait pu s’y méprendre';

Mais les noirs suivants de Thémis Sont les éternels ennemis De l’objet qui me rend ii) 'tendre.

\ THELEME ET MACAKE.

Théleme au temple de Rameau ,

Chez Melpomene , chez Thalie ,

An premier spectacle nonveaa Croit trouver l’amant qui l’oublie.

Elle est priée à ees repas Ou président les délicats Nommés la bonne, compagnie.

Des gens d’un agréable accueil T semblent au premier cotip-d’œil 9 De Macare être la oppie ;

Mais plus ils étaient occupés Du soin flatteur de le paraître ,

Et plus à ses yeux détrompés Ils étaient éloignés de l’être.

Enfin Théleme au désespoir.

Lasse de chercher sans rien voir,

Dans sa retraite alla se rendre,

Le premier objet qu’elle y vit Fut Macare auprès de 6on lit ,

Qui l’attendait pour la surprendre.

Vivez avec moi désormais ,

Dit-il, dans une donce paix Sans trop chercher , sans trop prétendre; Et, si vous voulez posséder Ma tendresse avec ma personne ,

Gardez de jamais demander Au-delà de ce que je donne.

Les gens de grec enfarinés Connaîtront Macare et Théleme ,

Et vous diront sous cet emblème A quoi nous sommes destinés.

Macare ( i ) , c’est toi qü’on desire ;

Ou t’aime , on te perd ; et je crpi

(l) On fait aux lecteurs la justice de croire qu’ils savent que Macare est le bonheur, et Théleme le désir ou la volonté.

Que je t’ai rencontré chez moi ; Mais je me garde de le dire.

Quand on se vante de t’avoir , On en est privé par l’envie ;

. Pour te garder il faut savoir Te cacher, et cacher sa vie.

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