‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 23 sur 142 · LE MONDAIN · texte numérisé non relu

LE MONDAIN

Ï\e grettera qui veut le bon vieux temps .

Et l’àge d’or, et le régné d’Astrée, 1 Et les beaux jours de Saturne et de Rhée ,

Et le jardin de nos premiers parents Moi , je rends grâce à la nature sage ,

Qui, pour mon bien, m'a fait naître en cei âge Tant décrié par nos tristes frondeurs :

Ce temps profane est tout fait pour mes moecr. J’aime le luxe ,et même la mollesse ,

Tous les plaisirs, les arts de toute espece,

La propreté, le goût , les ornements :

Tout honnête homme a de tels sentiments.

Il est bien doux pour mon coeur très immonde COÛTES SK VERS , etc. . 7

De voir ici l’ftbondance à la ronde ,

Mcre des arts et des heureux travaux ,

Nous apporter de sa source féconde Et des besoins et des plaisirs nouveaux.

L’or de la terre , et les trésors de l’onde ,

Leurs habitants , et les peuples de l’air.

Tout sert au luxe, aux plaisirs de ce monde.

O le bon temps que ce siecle de fer !

Le superflu , chose très nécessaire ,

A réuni l’un et l’autre hémisphère.

Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux Qui du Texel, de Londres , de Bordeaux ,

S’en vont chercher , par un heureux échange , De nouveaux biens nés aux sources du Gange ; Tandis qu’au loin, vainqueurs des musulmans Nos vins de France enivrent les sultans?

Quand la nature était dans son enfance ,

Nos bons aïeux vivaient dans l’ignorance ,

Ne connaissant ni le tien ni le mien .

Qu’anraient-ils pu connaître ? ils n’avaient rieii Ils étaient nus ; et c’est chose très claire Que qui n’a rien n’a nul partage à faire.

' Sobres étaient : ah ! je le crois encor;

Martialo n’est point du siecle d’or :

D’un bon vin frais ou la mousse ou la seve Ne gratta point le triste gosier d’Eve.

La soie et l’or ne brillaient point chez eux : Admirez-vous pour cela nos aïeux?

Il leur manquait l’industrie et l’aisance :

Est-ce vertu ? c’était pure ignorance.

Quel idiot, s’il avait eu pour lors Quelque bon lit, aurait couché dehors?

Mon cher Adam , mon gourmand , mon bon pere, Que faisais-tu dans les jardins d’Eden ?

Travaillais-tu pour ce sot genre humain?

Caressais tu madame Eve ma mere?

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