‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 22 sur 142 · LE SONGÉ CREUX · texte numérisé non relu

LE SONGÉ CREUX

Et qui semblait me fermer le passage.

Que me veux-tu, dis-je à ce personnage?

Kien, me dit- il, car je suis le néant ; #

Tout ce pays est de mon apanage.

De ce discours je fus un peu troublé :

Toi , le néant jamais il n’a parlé. . . .

Si fait, je parle ; on m’invoque, et j’inspire Tous les savants qui sur mon vaste empire Ont publié tant d’énormes fatras....

Eh bien ! mon roi , je me jette en tes bras ; Puisqu’en ton sein tout l’univers se plonge, Tiens, prends mes vers, ma personne, et monsonge; Je porte envie au mortel fortuné Qui t’appartient aussitôt qu’il est né.

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LA CREPINADE. ;

Le diable un jour se trouvant de loisir,

Dit : Je voudrais former à mon plaisir , , Quelque animal dont l’ame et la figure Fût à tel point au rebours de nature ,

Qu’en le voyant l’esprit le plus bouche Y reconnût mou portrait tout craché.

Il dit : il prend une argille ensoufrée, . .

Des eaux du Styx imbue et pénétrée ;

Il en modèle un chef-d’œuvre naissant.

Pétrit sou homme , et nt en pétrissant.

D’abord il met sur une tête immonde Certain poil roux que l’on sent à la ronde ;

Ce crin de Juif orne un cuir bourgeonné.

Un front d’airain , vrai casque de damné :

Un sourcil blanc câche un œil sombre et louche ; Sous un Ue* large il tord sa laide bouche:

Satau lui donne un ris sardonien

Qui fait frémir les pauvres gens de bien ,

Cou de travers , omoplate en arcaue ,

Un dos cintré propre à la bastonnade ;

Puis il lui souffle un esprit imposteur, ^

Traître et rampant, satirique et flatteur:

Rien n’épargnait. 11 vous remplit la bete De fiel au cœur, et de veut dans la teté.

Quand tout fut fait, Satan considéra Ce beau garçon , le baisa , l’admira ;

Endoctrina , gouverna son ouaille \

Puis dit à tous : Il est temps qu’il rimaille.

LA CREPINàDE. . -

Aussitôt fait , l’animal rimailla ,

Monta sa vielle , et Rabelais pilla :

IJ griffonna des Ceintures magiques ,

Des Adonis , des Aïeux chimériques ;

Dans les cafés il fit le bel esprit;

Il nous chanta Sodôme et Jésus-Christ :

Il fut sifflé , battu pour son mérite.

Puis fut errant, puis se fit hypocrite :

Et, pour finir, à son pere il alla ;

Qu’il y demeure. Or je veux sur cela . Donner au diable un conseil salutaire :

Monsieur Satan , lorsque vous voudrez faire Quelque bon tour au chétif genre humain , Prenez-vons-y par un autre chemin :

Ce n’est le tout d’envoyer son semblable Pour nous tenter: Crépin votre féal.

Vous servant trop, vous a servi fort mal.

Pour nous damner rendez le vice aimable.

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