ÉTRENNES AUX SOTS
Premier janvier 1761.
A ces beaux j eux inventés dans la Grece , Combats d’esprit, ou de force , ou d’adresse , Jeux solemnels , écoles des héros,
Un gros Thébain , qui se nommait Bathos , Assez connu par sa crasse ignorance ,
Par sa lésine et son impertinence ,
D’ambition tout comme un autre épris.
Voulut paraître et prétendit aux prix.
C’était la course : un beau cheval de Thrace Aux crins flottants , à l’œil brillant d’audace , Vif et docile , et léger à la main , . '
LES CHEVAUX ET LES ANES. a «
Vint présenter son dos à mon vilain:
Il demandait des housses , des aigrettes ,
Un beau harnois , de i’or sur les bossettes.
Le bon Bathos quelque temps marchanda.
Un certain âne alors se présenta.
L’âne disait: Mieux que lui je sais braire.
Et vous verrez que je sais miepx courir;
Pour des chardons je m’offre à vous servir ; Préférez-moi. Mon Bathos le préféré.
Sûr du triomphe, il sort de la maison.
Voilà Bathos monté sur son grison :
Il veut courir. La Grece était railleuse.
Plus l’assemblée était belle et nombreuse , Plus on sifflait. Les Bathos en ce temps N'imposaient pas silence aux bons plaisants.
'Profitez bien de cette belle histoire ,
Vous qui suivez les sentiers de la gloire ;
Vous qui briguez ou donnez des lauriers , Distinguez bien les ânes des coursiers.
En tout état et dans toute science Vous avez vu plus d’un Bathos en France;
Et plus d’un âne a mangé quelquefois Au râtelier des coursiers de nos rois.
L’abbé du Bois, fameux par sa vessie ,
Mit sur son front , très atteint de folie ,
La même mitre , hélas ! qui décora Ce Fénélon que l’Europe admira. i
Au Cicéron des oraisons funèbres, ; r .
Sublime auteur de tant d’écrits célébrés ,
Qui succéda dans l’emploi glorieux De cultiver l’esprit des demi-dieux?
Un théatin , un Boyer. Mais qu’importe , Quand l’arbre est beau, quand la seve est bien forte ,
Qu’il soit taillé par Bénigne on Boyer ?
De très bons fruits viennent sans jardi er.
C’est dans Paris , dans notre immense ville , En grands esprits , en sots, toujours fertile. Mes chers amis , qu’il tant bien nous garder Des charlatans qni viennent l’inonder.
Les vrais talents se taisent ou s’enfuient.
Découragés des dégoûts qu’ils essuient;
Les faux talents sont hardis , effrontés.
Souples , adroits, et jamais rebutés.
Que de frelons vont pillant les abeilles .
Que de Pradons s’érigent en Corneilles! - Que de Gauchats semblent des Massillons !
Que de le Dains succèdent anx Bjgnons !
' Virgile meurt, Bavius le remplace.
Après Lulli nous avons vu Colasse.
Après le Brun , Coypel obtint l’emploi Du premier peintre ou barbouilleur du roi.
Ah ! mon ami , malgré ta suffisance ,
Tu n’étais pas premier peintre de France.
Le lourd Crevier , pédant crasseux et vain , Prend hardiment la place de Rollin, ^ Comme un valet prend l’habit de son maître.
Que voulez-vous ? chacun cherche à paraître, C’est un plaisir de voir ces polissons Qui du bon goût nous donnent des leçons.
Ces étourdis calculants en finance ,
Et ces bourgeois qui gouvernent la France, Et ces gredins qui d’un air magistral.
Pour quinze sous griffonnant un journa , Journal chrétien , connu par sa sottise ,
Vont se carrant«n princes de 1 Eglise,
Et ces faquins qui d’un ton familier > Parlent an roi du haut de leur grenier.
Nul a Paris ne se tient dans sa sphere , Dans son métier, ni dans son caractère;
Et parmi ceuaf qui briguent quelque nom , Ou quelque honneur , ou quelque pension ,
LES CHEVAUX ET LES ANES. x i « Qui des dévots affectent la grimace ,
L’àbbé la Coste est le seul à sa place.
Le roi , dit-on , bannira ces abus :
Il le voudrait; ses soins sont superflus*
Il ne peut dire en un arrêt en forme :
Impertinents , je veux qu’on se réforme,
Que le Journal de Trévoux soit meilleur,
Guyou moins plat. Moreau plus fin railleur.
La cour enjoint à Jacque hétérodoxe De courir moins après le paradoxe ;
Je lui défends de jamais dénigrer
Des arts charmants qui peuvent l’honorer ;
Je veux, j’entends que sous mon régné auguste Tout bon Français ait l’esprit sage et juste ;
Que nul robin ne soit présomptueux f Nul moine fier, nul avocat verbeux. » .
Oui le rapport, dans mon conseil j’ordonne Que la raison s’introduise en Sorbonne,
Que tout auteur sache me réjonir ,
Ou m’éclairer : car tel est mon plaisir.
Un tel édit serait pins inutilé Que les sermons préchés par la Neuville.
Donc on aurait grande obligation A qui pourrait par exhortation ,
Par vers henreux, et par douce éloquence .
Porter nos gens à moins d’extravagance, Admonéter par nom et par surnom Ces ennemis jurés de la raison.
On pourrait dire aux malins molinistes,
A leurs rivaux les rudes jansénistes ,
Aux gens du greffe, aux universités ,
Aux faux dévots, d’honnêtes vérités ;
Je les dirai , n’en soyez point en peine ; <
Chacun de vous obtiendra son étrenne.
Messieurs les sots , je dois , en bon chrétien, Vous fesfifv tous, car c'est pour votre bien.