‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 34 sur 142 · ÉTRENNES AUX SOTS · texte numérisé non relu

ÉTRENNES AUX SOTS

Premier janvier 1761.

A ces beaux j eux inventés dans la Grece , Combats d’esprit, ou de force , ou d’adresse , Jeux solemnels , écoles des héros,

Un gros Thébain , qui se nommait Bathos , Assez connu par sa crasse ignorance ,

Par sa lésine et son impertinence ,

D’ambition tout comme un autre épris.

Voulut paraître et prétendit aux prix.

C’était la course : un beau cheval de Thrace Aux crins flottants , à l’œil brillant d’audace , Vif et docile , et léger à la main , . '

LES CHEVAUX ET LES ANES. a «

Vint présenter son dos à mon vilain:

Il demandait des housses , des aigrettes ,

Un beau harnois , de i’or sur les bossettes.

Le bon Bathos quelque temps marchanda.

Un certain âne alors se présenta.

L’âne disait: Mieux que lui je sais braire.

Et vous verrez que je sais miepx courir;

Pour des chardons je m’offre à vous servir ; Préférez-moi. Mon Bathos le préféré.

Sûr du triomphe, il sort de la maison.

Voilà Bathos monté sur son grison :

Il veut courir. La Grece était railleuse.

Plus l’assemblée était belle et nombreuse , Plus on sifflait. Les Bathos en ce temps N'imposaient pas silence aux bons plaisants.

'Profitez bien de cette belle histoire ,

Vous qui suivez les sentiers de la gloire ;

Vous qui briguez ou donnez des lauriers , Distinguez bien les ânes des coursiers.

En tout état et dans toute science Vous avez vu plus d’un Bathos en France;

Et plus d’un âne a mangé quelquefois Au râtelier des coursiers de nos rois.

L’abbé du Bois, fameux par sa vessie ,

Mit sur son front , très atteint de folie ,

La même mitre , hélas ! qui décora Ce Fénélon que l’Europe admira. i

Au Cicéron des oraisons funèbres, ; r .

Sublime auteur de tant d’écrits célébrés ,

Qui succéda dans l’emploi glorieux De cultiver l’esprit des demi-dieux?

Un théatin , un Boyer. Mais qu’importe , Quand l’arbre est beau, quand la seve est bien forte ,

Qu’il soit taillé par Bénigne on Boyer ?

De très bons fruits viennent sans jardi er.

C’est dans Paris , dans notre immense ville , En grands esprits , en sots, toujours fertile. Mes chers amis , qu’il tant bien nous garder Des charlatans qni viennent l’inonder.

Les vrais talents se taisent ou s’enfuient.

Découragés des dégoûts qu’ils essuient;

Les faux talents sont hardis , effrontés.

Souples , adroits, et jamais rebutés.

Que de frelons vont pillant les abeilles .

Que de Pradons s’érigent en Corneilles! - Que de Gauchats semblent des Massillons !

Que de le Dains succèdent anx Bjgnons !

' Virgile meurt, Bavius le remplace.

Après Lulli nous avons vu Colasse.

Après le Brun , Coypel obtint l’emploi Du premier peintre ou barbouilleur du roi.

Ah ! mon ami , malgré ta suffisance ,

Tu n’étais pas premier peintre de France.

Le lourd Crevier , pédant crasseux et vain , Prend hardiment la place de Rollin, ^ Comme un valet prend l’habit de son maître.

Que voulez-vous ? chacun cherche à paraître, C’est un plaisir de voir ces polissons Qui du bon goût nous donnent des leçons.

Ces étourdis calculants en finance ,

Et ces bourgeois qui gouvernent la France, Et ces gredins qui d’un air magistral.

Pour quinze sous griffonnant un journa , Journal chrétien , connu par sa sottise ,

Vont se carrant«n princes de 1 Eglise,

Et ces faquins qui d’un ton familier > Parlent an roi du haut de leur grenier.

Nul a Paris ne se tient dans sa sphere , Dans son métier, ni dans son caractère;

Et parmi ceuaf qui briguent quelque nom , Ou quelque honneur , ou quelque pension ,

LES CHEVAUX ET LES ANES. x i « Qui des dévots affectent la grimace ,

L’àbbé la Coste est le seul à sa place.

Le roi , dit-on , bannira ces abus :

Il le voudrait; ses soins sont superflus*

Il ne peut dire en un arrêt en forme :

Impertinents , je veux qu’on se réforme,

Que le Journal de Trévoux soit meilleur,

Guyou moins plat. Moreau plus fin railleur.

La cour enjoint à Jacque hétérodoxe De courir moins après le paradoxe ;

Je lui défends de jamais dénigrer

Des arts charmants qui peuvent l’honorer ;

Je veux, j’entends que sous mon régné auguste Tout bon Français ait l’esprit sage et juste ;

Que nul robin ne soit présomptueux f Nul moine fier, nul avocat verbeux. » .

Oui le rapport, dans mon conseil j’ordonne Que la raison s’introduise en Sorbonne,

Que tout auteur sache me réjonir ,

Ou m’éclairer : car tel est mon plaisir.

Un tel édit serait pins inutilé Que les sermons préchés par la Neuville.

Donc on aurait grande obligation A qui pourrait par exhortation ,

Par vers henreux, et par douce éloquence .

Porter nos gens à moins d’extravagance, Admonéter par nom et par surnom Ces ennemis jurés de la raison.

On pourrait dire aux malins molinistes,

A leurs rivaux les rudes jansénistes ,

Aux gens du greffe, aux universités ,

Aux faux dévots, d’honnêtes vérités ;

Je les dirai , n’en soyez point en peine ; <

Chacun de vous obtiendra son étrenne.

Messieurs les sots , je dois , en bon chrétien, Vous fesfifv tous, car c'est pour votre bien.

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