‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 42 sur 142 · LES SYSTEMES · texte numérisé non relu

LES SYSTEMES

Lorsque le seul puissant , le seul grand, le seul sage, De ce monde en six jours eut achevé l’ouvrage,

Et qu’il eut arrangé tous les célestes corps ,

De sa vaste machine il cacha les ressorts,

Et mit sur la nature un voile impénétrable.

J'ai lu chez un rabbin que cet être ineffable Un jour devant son trône assembla nos docteurs , Fiers enfants du sophisme, éternels disputeurs;

Le bon Thomas d’Aquin , Scot, et Bonaventnre,

Et jusqu’au provençal éleve d’Epicure, (1)

Et ce maître René qu’on oublie aujourd’hui ,

(1) Gassendi.

LES SYSTEMES. i3x

Grand fou persécuté par de plus fous que lui ;

Et tous ces beaux esprits dont le savant caprice D’un inonde imaginaire a bâti l’édifice.

^ « Çà , mes amis , dit Dieu , devine* mon secret : Dites-moi qui je suis, et comment je suis fait ;

Et dans un supplément dites-moi qui vous êtes; Quelle force en tous sens fait courir les comeles ,

Et pourquoi , dans ce globe , un destin trop fatal , Pour une once de bien, mit cent quintaux de mal.

Je sais que, grâce aux soins des plus nobles génies ,

- Des prix sont proposés par les académies :

J*en donnerai. Quiconque approchera du but > Aura beaucoup d’argent , et fera son salut. »

Il dit : Thomas se leve, à l’auguste parole , Thomas le jacobin, l’ange de notre école,

Qui de cent arguments se tira toujours bien ,

Et répondit à tout sans se douter de rien.

« Vous êtes , lui dit-il, l’existence et l’essence, Simple avec attributs, acte pur et substance,

Dans les temps , hors des temps , fin , principe , et mi- . lieu , ' 1

Toujours présent par-tout sans être en aucun lieu. » L’éternel , à ces mots qu’un bachelier admire ,

Dit : Courage , Thomas ! et se mit à sourire. Descartes prit sa place avec quelque fracas , Cherchant un tourbillon qu’il ne rencontrait pas,

Et le front tQUt poudreux de matière subtile, N’ayant jamais rien lu , pas même l’évangile :

« Seigneur , dit-il à Dieu , ce bon homme Thomas Du rêveur Aristote a trop suivi les pas.

Voici mon argument, qui me semble invincible : Pour être , c’est assez que vous soyez possible : Quant à votre univers, il est fort imposant;

Mais quand il vous plaira j’en ferai tout autant,

Et je puis vous former d’un morceau de matière Eléments , animaux , tourbillons , et lumière ,

i3a , SATIRES.

Lorsque du mouvement je saurai mieux les lois. » Dieu sourit de pitié pour la seconde fois.

L’incertain Gassendi, ce bon prêtre de Digne,

Ne pouvait du Bécton souffrir l’audace insigne ,

Et proposait à Dieu ses atomes crochus ,

Quoique passés de mode et dès long-temps déchus ; Mais il ne disait rien sur l’essence suprême.

„ Alors un petit Juif au long nez, au teint blême , Pauvre , mais satisfait , pensif et retiré,

Esprit subtil et creux, moins lu que célébré ,

Caché sous le manteau de Descartes son maître, Marchant à pas comptés, s’approcha du grand être: « Pardonnez -moi, dit-il en lui parlant tout bas,

Mais je pense , entre nous , qne vous n’existez pas ;

Je crois l’avoir prouvé par mes mathématiques.

J ’ai de plats écoliers, et de mauvais critiques. Jugez-nous. . . » A ces mots tout le globe trembla.

Et d’horreur et d’effroi saint Thomas recula ;

Mais Dieu clément et bon, plaignant cet iufidele. Ordonna seulement qu’on purgeât sa cervelle.

Ne pouvant désormais composer pour le prix,

Il partit , escorté de quelques beaux esprits.

Nos docteurs, qui voyaient avec quelle indulgence Dieu daignait compatira tant d’extravagance, Etalerent bientôt cent belles visions , .

De leur esprit pointu nobles inventions:

Ils parlaient, disputaient , et criaient tous ensemble. Ainsi , lorsqu’à dîner un amateur rassemble Quinze ou vingt raisonnenrs,auteurs, commentateurs, Rimeurs, compilateurs, chansonneurs , traducteurs, La maison retentit des cris de la cohue;

Les passants ébahis s’arrêtent dans la rue.

D’un air persuadé Mallebranche assura Qu’il faut parler au Verbe et qu’il nous répondra.

Arnaud dit que de Dieu, la bonté souveraine Exprès pour uous damner forma la race humaine.

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Leibnitz avertissait le Turc et le chrétien Que sans son harmonie on ne comprendra rien ;

Que Dieu , le monde , et nons , tout n’est rien sans monades.

Le courrier des Lappons , à 3113 ses turlupinades,

Veut qu’on aille au détroit où vogua Magellan ,

Pour se former l’esprit , disséquer un géant.

Notre consul Maillet, non pas consul de Rome,

Sait comment ici-bas naquit le premier homme:

D’abord il fut poisson; de ce pauvre animal Le berceau très changeant fut du plus fin crystal ;

Et les' mers des Chinois sont encore étonnées D’avoir par leurs courants formé les Pyrénées.

Chacun fit son système ; et leurs doctes leçons Semblaient partir tout droit des Petites-malsons.

Dieu ne se fâcha point ; c’est le meilleur des peres;

Et, sans nous engourdir par des lois trop austères ,

Il veut que ses enfants , ces petits libertins , *

S’amusent en jouant de l’oeuvre de s^s mains.

Il renvoya le prix à la prochaine année :

Mais il vous fit partir dès la même journée Son ange Gabriel , ambassadeur de paix ,

Tout pétri d’indulgence et porteur de bienfaits.

Le ministre emplumé vola dans vingt provinces ;

Il visita des saints , des papes , et des princes ,

De braves cardinaux , et des inquisiteurs,

Dans le siecW passé dévots persécuteurs, a Messeigneurs, leur dit-il, le bon Dieu vous ordonne De vous bien divertir, sans molester personne.

Il a su qu’en ce monde on voit certains savants,

Qui sont, ainsi que vous, de fieffés ignorants ;

Ils n’ont ni volonté ni puissance de nuire :

Pour penser de travers , hélas ! faut-il les cuire ?

Un livre ,croyez-inoi, n’est pas fort dangereux ;

Et votre signature est plus funeste qu’eux.

En Sorbonne, aux charniers, tout se mêle d’écrire :

Imitez le bon Dieu , qui n’en a fait que rire.

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