‹ Contes en vers, satires, et poésies mêlées, de VoltaireChapitre 44 sur 142 · DIALOGUE DE PÉGASE ET DU VIEILLARD · texte numérisé non relu

DIALOGUE DE PÉGASE ET DU VIEILLARD

ue fais-tu dans ces champs au coin4'une masure ?»

LE VIEILLARD

JPexerce un art utile., et je sers la nature Je défriche nu désert , je seme, et je bâtis.

v k. a AS E.

Que je vois en pitié tes sens appesantis !

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i44* ' SATIRES,

Que tes goûts sont changés , et que l’âge te glace ! Ne reconnais-tu plus ton courrier du Parnasse? • Monte'-moi.

le Vieillard.

Je ne puis. Notre maître Apollon, Comme moi, dans son temps , fut berger et maçon,

PÉGASE

Oui, mais rendu bientôt à sa grandeur première , Dans les plaines du ciel il sema la lumière ;

Il reprit sa guitare , il fit de nouveaux vers ,

Des filles de mémoire il régla les concerts.

Imite en tout le dieu dont tu cites l’exemple:

Les doctes sœurs encor pourraient t’ouvrir leur temple ;

Tu pourrais dans la foule , heureusement guidé ,

Et suivant d’assez loin le sublime Vadé ,

Retrouver une place au séjour du Génie.

' LE VIEILLARD

Hélas ! j’eus autrefois cette noble manie :

D’un espoir orgueilleux honteusement déçu,

Tu sais , mon cher ami, comme je fus reçu ,

Et comme on bafoua mes grandes entreprises;

A peine j’abordai, les places étaient prises.

Le nombre des élus au Parnasse est complet:

Nous n’avons qu’à jouir; nos peres ont tout fait. Quand l’œillet , le narcisse , et les roses vermeilles Ont prodigué leurs sucs aux trompes des abeilles , Les bourdons sur le soir y vont chercher en vain Ces parfums épuisés qui plaisaient au matin.

Ton Parnasse d’ailleurs et ta belle écurie ,

Ce palais de la Gloire, est l’antre de l’Envie. Homere , cet esprit si vaste et si puissant.

N’eut qu’un imitateur , et Zo’üe en eut cent.

Je gravis avec peine à cette double cime,

Où la mesure antique a fait place à la rime ,

Où Melpoinene en pleurs étale en ses discours

DIALOGUE DE PÉGASE, etc. 145

Des rois dn temps passé la gloire et les amours.

Pour contempler de près cette grande merveille Je me mis dans un coin sons les .pieds de Corneille; Bientôt Martin Fréron, prompt à me corriger , M'apperçnt dans ma niche, et m’en Et déloger:

Par ce juge équitable exilé du Parnasse,

Sans secours , sans amis , humble dans ma disgrâce , Je voulus adoncir par des égards flatteurs,

Par quelques soins polis , mes freres les auteurs :

Je n’y réussis point ; leur bruyante séquelle A connu rarement l’amitié fraternelle;

Je n’ai pn désarmer Sabatier mon rival.

Le Parnasse a bien fait de n’avoir qu’nn cheval ;

Si noos en avions deux , iis se mordraient sans doute.

J’ai vu les beaux esprits ; je sais ce qu’il en coûte.

U fallut malgré moi combattre soixante ans

Les plus grands écrivains, les plus profonds savants,

Toujours en faction, toujours en sentinelle ;

Ici c’est l’abbé Gnyon , plus bas c’est la Beanmelle : Lear nombre est dangereux. J’aime mieux désormais Les languissants plaisirs d’une insipide paix.

Il faut que je te fasse une autre confidence :

La poste , comme on sai t , console de l’absence ; • *

Les freres, les époux, les amis, les amants, Surchargent les courriers de leurs beaux sentiments: J’ouvre souvent mon cœur en prose ainsi qu’eu rime : J’écris uue sottise, aussitôt on l’imprime;

On y joint méchamment le recueil clandestin De mon cousin Yadé , de mon oncle Bazin :

Candide emprisonné dans mon vieux secrétaire.

En criant Tout est bien , s’enfuit chez un libraire. Jeanne , et la tendre Agnès , et le gourmand Bonneau , Courent en étourdis de Geneve à Breslau.

Quatre bénédictins avec leurs doctes plumes Auraient peine à fournir ce nombre de volumes.

On ne va point , mon fils , fût-on sur toi monté ,

Avec ce gros bagage à la postérité.

Pour comble de malheur , une foule importune De bâtards indiscrets , rebut de la fortune ,

Nés le long du charnier nommé des Innocents ,

Se glisse sous la presse avec mes vrais enfants.

C’en est trop ; je renonce à tes neuf immortelles : J’ai beaucoup de respect et d’estime pour elles ; Mais tout change, tout s’use, et tout amour prend fin: Ya , vole au mont sacré ; je reste en mon jardin.

PÉGASE

Tes dégoûts vont trop loin ,tes chagrins sont injustes; Des arts qui t’ont nourri les déesses augustes . Ont mis sur ton front chauve un brin de ce laurier Qui coiffa Chapelain , Desmarets , Saint-Didier. N’as-tu pas vu cent fois à la tragique scene.

Sous le nom de Clairon, l’altiere Melpomene, v Et l’éloquent le Kain, le premier des acteurs.

De tes drames rampants ranimant les langueurs, Corriger, par des tons que dictait la nature ,

De ton style ampoulé la froide et seche enflure?

De quoi te plaindrais-tu? Parle de bonne foi ; Cinquante bons esprits , qui valaient mieux que toi ÿ N’ont-ils pas à leurs frais érigé la statue Dont tu n’étais pas digue, et qui leur était due? Malgré tous tes rivaux, mon écuyer Pigal Posa ton corps tout nu sur un beau piédestal ;

Sa main creusa les traits de ton visage étique,

Et plus d’un connaisseur le prend pour un antique. Je vis Martin Fréron, à la mordre attaché , Oonsumer de ses dents tout l’élæne ébréché;

Je vis ton buste rire à l’énorme grimace Que fit en le rongeant cet apostat d’Ignace.

Tiens donc rire avec nous , viens fouler à tes pieds De tes sots ennemis les fronts humiliés.

Aux sons de ton sifflet vois rouler dans la crotte Sabatier sur Clément , Patouiliet sur Nonotte,

DIALOGUE DE PÉGASE, etc. *4?

Lents clameurs an moment pourront te divertir.

LE VIEILLARD

Les cris des malheureux ne me font point plaisir.

De quoi viens-tu flatter le déclin de mon âge ?

La jeunesse est maligne, et la vieillesse est sage.

Le sage en sa retraite , occupé de j ouir ,

Sans chercher les humains, et pourtant sans les fuir, Ne s’embarrasse point des bruyantes querelles Des auteurs ou des rois, des moines ou des belles:

Il regarde de loin, sans dire son avis ,

Trois états polonais doucement envahis ; s

Saint Ignace dans Rome écrasé par saint Pierre ,

On Clément dans Paris acharné sur le Mierre.

Dans ses champs cultivés , à l’abri des revers ,

Le sage vit tranquille et ne fait point de vers. Monsieur l’abbé Terrai , pour le bjen du royaume , Préféré un laboureur, un prudent économe ,

A tous nos vains écrits qu'il ne lira jamais. Triptoleme est le dieu dont je veux les bienfaits.

Un bon cultivateur est cent fois plus utile Que ne fut autrefois Hésiode ou Virgile.

Le besoin , la raison , l’instinct doit nous porter À faire nos moissons plutôt qu’à les chanter ;

J’aime mieux t’atteler toi-méme à ma charrue ,

Que d’aller sur ton dos voltiger dans la nue.

PÉGASE

Ah ! doyen des ingrats , ce triste et froid discours Est d’un vieux impuissant qui médit des amours»

TJn pauvre homme épuisé se pique de sagesse.

Eh bien, tu te sens faible, écris avec faiblesse. Corneille en cheveux blancs sur moi caracola Quand en croupe avec lui je portais Attila ;

J e suis tout fier encor de sa course derniere. Toutmortel jusqu’au bout doit fournir sa carrière;

Et j e ne puis souffrir un changement grdssier.

(^uoi 1 renoncer aux arts et prendre un vil métier l

x 48 SATIRES.

Sais-tu qu’au villageois sans esprit , sans science , N’ayant pour tout talent qu’un peu d’expérience ,

Fait jaunir dans son champ de pins riches moissons Que n’en eut Mirabeau par ses doctes leçons?

Laisse un travail pénible aux mains du mercenaire , Aux journaliers la beche , aux maçons leur équerre j Songe que tu naquis pour mon sacré vallon :

Chante encore avec Pope , et pense avec Platon ;

Ou rime en vers badins les leçons d’Epicure ,

Et ce système heureux qu’on dit de fa nature.

Pour la derniere fois veux-tn me monter?

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