‹ Contes en vingt lignesChapitre 21 sur 25 · DAME NEIGE · texte numérisé non relu

DAME NEIGE

JE dois vous parler de cette femme habillée de blanc qui vécut à la montagne, dans un paj^s dont j^ai connu chaque pierre et chaque sentier.

Sa maison, brupe et blanche au bord du chemin, était si attrayante que le soleil du matin la prenait entre ses bras dorés, et la gardait jusqu'au soir, navré de la quitter pour disparaître derrière les cimes pointues qu'on nomme les Aiguilles Vertes.

Cette femme aimait le soleil.

Elle aimait son amant, grand comme l'alcée qui croissait dans le courtil et penchait la ièie. Lui aussi la regardait du haut de sa vigueur et de sa tendresse, elle se sentait alors toute petite heureuse et protégée.

Le vingt-et-unièmc Jour de Juin, elle alla, par le chemin bordé d'immortelles, jusqu'au bout de l'éperon où la ruine, qui achève de mourir, se couche un peu plus chaque soir.

Ayant abrité ses yeux sous sa main, elle regarda venir le cortège d'Eté qui se déployait dans la vallée.

Tout était rouge et or.

Au faîte des tours aériennes, le vent sonnait ses grandes cloches, la montagne tremblante se pâmait d'aise et de chaleur.

La femme tendit ses bras nus k la lumière, agita ses doigts comme des flammes et lança son rire en oiTrande au devant du dieu qui s'avançait

Ce jour-là commença pour elle une féerie d'amour et se levèrent de rousses moissons de volupté.

La jeune tête de son ami brillait comme le blé nouveau et fleurissaient les bleuets de ses yeux. Sur ses lèvres fermes, la femme aspirait le chaud bonheur au goût de fruit mûr, et l'extase, et le grand sommeil du milieu du jour, de 1 heure où la nature craque, immobile, lourde de tous les trésors qui croissent dans son sein.

Alors, elle fit des bouquets de roses et les donna.

Une pluie de feu tombait sur les prés, sonores du chant métallique des insectes réjouis.

Les noyers versaient l'eau bleue de leur ombre et les ruisseaux couraient à la poursuite des rayons dansants qui les taquinaient.

Dès l'aube sur la dernière branche pliante des ormeaux, la crécelle jetait un cri qui fendait l'air comme

une lame affilée et le rossignol, au déclin du Jour, roulait des cascades mélodieuses qui baignaient la maison de leur fraîche harmonie.

La femme vivait, émerveillée.

En marchant entre les seigles montants, au crépuscule, elle tenait entre ses deux mains son cœur impatient qui ne savait pas attendre l'aimé et, dans le ciel vert, Vénus lui souriait, avivée par la limpidité splendide de la prochaine obscurité.

Et puis, le pas frappait la pierre du seuil, la porte s'ouvrait et se nouait l'étreinte attendue et se joignaient les bouches altérées dans un baiser long comme une agonie.

Jusqu'à l'aurore, le tournesol de la lampe s'épanouissait.,

Par toutes les fenêtres ouvertes entraient les noctuelles palpitantes, la plainte de l'effraie et la note continue du grillon qui implore sans lassitude.

Sur le repos de son ami, la femme veillait, accoudée, et regardait passer la vie ardente de ces nuits. La beauté satisfaite était étendue contre son flanc et, parfois, elle baisait la main longue dont les caresses fluaient en ondes brûlantes, qui la faisaient frémir jusque dans l'apaisement.

Cet été fut un chef-d'œuvre.

Pas un instant le soleil ne détourna son visage de cette ivresse qui lui fut un hommage et le flot des heures roula, joyeux et rapide, sans rencontrer d'écueil.

La femme vivait, frissonnante comme une feuille dans un délire que rythmaient l'ombre et la clarté.

Sans pr(^'voir, sans se rappeler, elle s'abandonnait contre la jioitrine forte et tranquille du glorieux Eté.

Avec l'honime (ju'clle aimait, elle partageait le lait demeuré froid dans l'ohscur cellier, les fruits qu'il déchirait sur ses lèvres, et le miel en ra^'ons parfumés.

Tous deux se taisaient.

L'amour passait dans le jardin, léger, entre les anémones, les phlox et les œillets. Eux seuls entendaient le frôlement de ses pieds nus.

Mais les arbres enfiévrés, certain soir, devinrent pourpres, le sang coula du haut de la montagne et la femme retourna vers la ruine.

Le long du fleuve, au loin, c'était un bouillonnement fauve et des voix tumultueuses qui montaient.

Elle eut peur et sentit se détacher d'elle le torse puissant qui la soutenait.

« Adieu ! » dit 1 Eté, et il disparut.

L'Automne fou hurlait à. traves les vignes et la femme croisa ses bras ambrés par la canicule. Son ami dit : (1 Je partirai. ->

C'était aM vingt-et-unième jour de septembre.

Alors elle comprit que les feuilles étaient mortes ; elle entendit tinter le glas dans les cathédrales du vent et passer les troupeaux de chèvres grelottantes comme des joueurs delojki.

Mais son cœur torride pantelait, elle avait soif.

Elie garda sa robe blanche et monta vers la forêt.

PAME NEIGE

Tout y était triste et d'une grande douceur. Lci ramures parfilccs de mélèzes, secouaient leurs franges ténues et les lûtes rondes des cèpes soulevaient le grand tapis souple étendu sous les sapins. Il n'y avait plus d'oiseaux.

Elle songea a l'absence de son ami.

Hes corbeaux, au loin, tournoyaient. Le soi'* violet lui fit mal et nova ses veux d'ombre. xMais e" elle vivait, agrandie, la brûlure d'Eté et le mordan^ souvenir des nuits.

Elle avait soif.

Elle monta, butant aux pierres ; entre deux fûts noirs, la lune chauve et joviale la regardait.

Devant elle se dressa une masse brune, mouvante, qui approchait. L'ours taciturne à t ête faible, regagnait son logis.

— Quel est ton nom ? Où vas-tu à cette heure tardive ? demanda le solitaire à la femme habillée de blanc.

— Je me nomme Ludivine, je viens de ce village dont tu connais les ruches. Je souffre et j'ai soif, je vais trouver Dame-Neige sur les sommets.

— Pourquoi souffres-tu donc ?

— Parce que l'Eté est mort et que mon ami est parti.

— On vit bien sans compagnon, répondit l'Ours, et il me plaît que tu t'en ailles seule, mais nul autre que moi ne connaît la demeure de Dame Neige, suismoi, je ty conduirai.

Et ils marchèrent longtemps, longtemps, escaladant des rocs, franchissant des cols, traversant des glaciers.

Au milieu de l'un deux, le plus élevé, l'Ours montra à Ludivine un manoir clair et sans porte.

C'est là, dit-il, et sans attendre un merci, s'éloigna.

Dame Neige, la sourde, était seule, asssise, tête baissée ; ses grandes ailes repliées traînaient sur la glace grise, elle méditait en attendant la nuit.

Q^uand la femme se fut approchée, elle se leva lentement, Ludivine la vit grandir dans une brume cendrée et s'accouder à la plus haute Aiguille. Alors elle tourna son regard gelé vers 1 horizon en étirant ses larges ailes, comme un alcyon fatigué, afin de mesurer jusqu'où la conduirait son vol.

Le vent fit tourner sa chevelure épaisse et longue qui s'en alla fouetter les rochers, se confondit avec les nuées.

Sous ses pieds immobiles, le glacier séculaire se plaignit.

La nuit tragique passa et dit de singulières paroles.

Dame Neige la salua, et prenant sur sa main «

Ludivine tremblante lui demanda : Que veux-tu de I

moi ? Jamais créature mortelle ne franchît la limite de ■

ce domaine, quelle étrange audace t'a donc portée jusqu'ici ? »

— J'ai soif. Je suis venu te prier de rafraîchir ma poitrine répondit la femme. Toi qui est pure et

frolilc ctcrncllcmcnt, éteins ce feu (\u\ rnc brûle, cet amour qui llambe dans mon cœur, et ne me laisse ni trêve ni repos ».

— J'ignore ce dont tu parles, répondit tranquillement Dame Neige, en la considérant de ses yeux chastes, mais puisque tu souffres, je te donnerai l'oubli en le rendant le sommeil car je suis celle qui endort. Cependant dos que s'éloignera l'Hiver, je te réveillerai.

Or, la première semaine de Mars, Dame Neige

tint sa promesse.

Elle dit simplement : « Ton mal est-il guéri maintenant ?

— Je le crois, affirma la femme qui se sentit plus légère qu'un flocon.

En abandonnant sa retraite, elle s'aperçut que sa robe blanche était plus blanche; comme un gigantesque diamant en plein soleil, le glacier étincelait.

Mais Dame Neige était mélancolique, son règne terrestre allait finir.

Sous un long portique, elle rejoignit ses suivantes occupées à peigner la laine écumeuse des brebis qu'on voit paissant dans les nuages.

Un groupe d'entre elles se tenait à l'écart. Leurs doigts se transformaient en tiges fleuries ou s'épanouissaient des calices ; elles les réunissaient en bouquets et puis les secouaient, et se détachaient des millions de pétales qui s'envolaient pour aller ensevelir des plaines.

Quand le soir fut venu. Dame Neige reprit sa vigie au sommet des monts et la Lune vint la visiter.

Elle amenait ses cinquante filles, accourues, légères, pour retrouver leurs compagnes.

En voyant Ludivine elles lui demandèrent : « D'où viens-tu ? »

— J'ai gravi la montagne jusqu'ici, dit la femme, pour supplier Dame Neige de soulager mes peines, et grâce à elle, depuis la mort de l'automne, j'ai dormi. Mais je dois à présent retourner vers ma maison.

Les neiges d'Hiver , toujours muettes se mirent à parler.

Elle dut leur conter son amour et sa souffrance.

Alors, elles entrouvirent la robe blanche et contemplèrent cette chair couleur de flamme en quoi vivait un tourment inconnu ; cette chair érigée, plus insolente que les pics.

Leurs yeux verdirent, le désir foudroyant naquit dans leurs prunelles où la curiosité s'allumait, comme naît une aurore boréale sur une baie glauque aux creux des fjords. Elles ne comprenaient pas cette femme qui voulait devenir comme elles, pâle et glacée .

La plus hardie s'avança, mit sa joue entre les seins émus, entendit le cœur et recula.

— Q.ue portes-tu donc dans ta poitrine et qui frappe ainsi au fond de toi ?

— C'est le cœur où vit le souvenir de mon ami.

— Et quel et ton ami ?

— Un homme qui s'en est allé, mais il est beau et je l'aime.

Et Ludivine sentit que Dame Neige ne 1 avait point guérie.

Alors les filleo, serrées l'une contre l'autre, tressaillirent, et implorèrent : • Emmène-nous, toutes nous le chercherons. •

Dame Neige languissait. Le vingt-et-unième jour de mai elle s'endormit k son tour.

Mais les filles blêmes, mordues jusqu'aux entrailles, veillaient et quand leur sourde maîtresse eut clos ses paupières et refermé ses ailes pour trois saisons, avec Ludivine elles s'enfuirent du côté de la forêt.

En les voyant passer si nombreuses, l'Ours gronda.

A mesure qu'elles descendaient, la course et le vent animaient leur visage, une couleur vermeille s'étendait sur leurs traits et leurs cheveux blancs se muaient en cheveux blonds.

Sur le plateau qui domine les villages, essouflées, elles s'arrêtèrent pour se mirer avec ravissement dans le petit lac aimé des esprits où frissonne le svelte reflet des bouleaux. Deux enfants nus étaient couchés sur ses bords, ils se mirent à rire en les apercevant.

Et dressant leurs corps charmants dans la lumière : « Salut, ô Femmes, chantèrent ensemble le Printemps et l'Amour, salut, car nous vous attendions !

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