LE PARADIS DU MONDE
Avignon, l*"" novembre 1866.
Je connais un pays qui est le plus beau du monde, tout rempli de délices, tout rempli de douceurs, où l'homme peut satisfaire les plus rares illusions, où le ciel est toujours bleu, où les eaux qui roulent portent des paillettes d'or, où les chants des oiseaux sont des chansons d'amour, où les soupirs des brises sont des haleines de fleurs, où les yeux des jeunes filles ont des rayons de feu, où l'air est plein de parfums, la terre pleine d'amour, où chacun jouit du plaisir d'un printemps éternel, où tout est vie et tendresse, tout souriant, gai et doux, parcequ'il y a le paradis que Dieu a placé dans le monde.
Si vous voulez savoir où il est, n'importe qui vous le dira, car c'est un pays bien connu, bien connu de chacun. Ce. pays c'est la patrie... Ma Patrie de mon cœur !
Avignon, 20 novembre 1866.
Sur cette terre où, avec ses chansons d'amour, Pétrarque fit résonner autrefois dans le monde entier le nom de sa bien-aimée, sur cette terre, je vois passer les jours de ma triste vie, et chaque jour, croît, croît davantage la tristesse de mon âme affaiblie.
Elle a le ciel bleu, son atmosphère est pure, ses nuits sont sereines, de plaisants cours d'eaux parcourent sa plaine, arrosant ses champs fleuris; elle a des légendes qui content les hauts faits de son histoire, et le peuple, pour chanter sa gloire, a la langue musicale des trouvères.
Elle a le vieux palais des Papes, qui dresse sa masse et ses créneaux, profilant sa gigantesque carcasse sur le bleu du ciel, et à ses pieds, fouettée par les rafales du Mistral tempétueux, ceignant sa ceinture de tours, la ville jadis libre d'Avignon.
Elle a des villes qui étendent leurs maisonnettes
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près des rivières et de la mer, et qui semblent un vol de colombes «'abaissant pour s'abreuver ; Beaucaire avec les souvenirs de sa grande foire, Marseille avec ses mille vaisseaux ; Arles et Nîmes que chacun admire, Tarascón avec le palais du roi René.
Mais, hélas, ma patrie !... Je ne pense qu'à elle, et je ne compare pas. Je ne sais si elle est plus noble ou plus belle : je sais qu'elle est ma patrie et je l'aime ! Je l'aime d'amour, et loin d'elle je suis triste comme loin de mon trésor, car l'amour immense dont je l'adore est un amour de fils, d'amant, d'époux.
Soudain, parfois, quand je pense à elle, le sang me monte au visage, comme la rougeur au front d'une jeune fille qui entend le nom* de son amant. Je porte son amour incarné dans mon sang et dans mes os... J'ai promené par le monde, de ville en ville, l'amour de la patrie catalane.
J'ai vu Paris, qui, de son ardente flamme, nourrit le cœur du monde : le nom de ma patrie n'a pas une telle renommée mais c'est un nom
plus doux. J'ai VU les nuits d'étoiles de l'Italie, ses palais et ses trésors... Ma patrie n'a pas tant de merveilles, et n'est certes pas aussi riche, mais elle est meilleure.
J'ai vu la Belgique, et les lois si exemplaires de ce peuple ; les coutumes patriarcales de la Suisse, pays si noble en tout ; les progrès de toutes sortes de l'Allemagne si avancée... Ma patrie n'est certes pas aussi illustre, mais que m'importe, si je l'aime ainsi et entièrement !
Je l'aime dans sa grandeur et dans ses erreurs, dans ses fautes et dans ses torts : je l'aime aujourd'hui qu'elle forge pour tous des chaînes et des exils : je l'aime en révolution, et en paix, et en guerre... Je l'aimerais dans ses crimes, s'il était possible que, dans un si noble pays, existât seulement l'idée du crime.
Oh ! patrie ! Pourquoi donc, m'éloignes-tu aujoud'hui de tes frontières ? Pourquoi me tiens-tu si loin de ton amonr, dans les pays étrangers ? Pourquoi me tiens-tu loin de ton ciel de gloire, tout seul
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et exilé, si je suis, patrie, celui qui ai conté ton histoire, si je suis le trouvère de Montserrat ?