LES
Il faisait nuit. Dans ce jour même une loi dure, préjudiciable et injuste avait enlevé aux Basques l'honneur et le bonheur. Appuyé sur le balcon de la maison, je regardais l'âpre plaine de Castille. Les larmes me baignaient le visage, et mon pauvre cœur transpercé par l'épée aiguë de la douleur, manifestait sa vive colère par des cris et des soupirs. Ah ! que la lune et les étoiles étaient belles dans le pur ciel azuré, et cependant que de soupirs, de dégoûts et de ténèbres pour la chère Euskal-Erria ! — Hélas ! — me disais-je, — aujourd'hui tout s'est perdu ; les sons du tambourin, les irrinzis des pasteurs, les petits tambours de basque
224 ARTURO GAMPION
des fillettes, les dulzainas des pèlerinages, le fracas des forges, se sont tus pour toujours dans les montagnes basques ! Au lieu de cela toutes les mères vous diront, quand elles verront que chaque année on leur ravit leurs fils : — Où sont maintenant les fueros ? C'est pour cela que je demande à présent : — Comment nous sauverons-nous, oh mon Dieu, nous les Basques ?
Soudain un ange vêtu de blanc, couronné de fleurs et plus brillant que le soleil, semblable à une céleste colombe, vint auprès de moi, et me dit : — Ne trembles pas ; viens avec moi ; je suis l'Ange des temps passés ; je t'enseignerai ce que tes aïeux avaient coutume de faire dans les cas embarrassés et difficiles. Veux-tu venir avec moi voir cela?
Lui ayant répondu oui, l'ange me prit dans ses bras comme une mère le fait de son fils, et étendant ses blanches ailes il commença à voler en rasant l'immensité du ciel bleu.
Quand le rayon du soleil dore les cimes des monts, l'alouette laissant l'obscure terre, monte jusqu'au ciel à la recherche de la lumière ; nous
aussi, mais plus rapides que l'alouette, nous allons arracher leur secret aux temps anciens. Je n'oublierai jamais ce que je vis, pendant que l'Ange m'élevait ! Au-dessus de ma tête le ciel étoile, œuvre la plus belle d'un Dieu tout-puissant ; audessous la terre, prison de l'homme et chemin larmoyant de l'éternelle gloire. Ici, une rivière d'argent; là, quelques monts élevés; un peu plus loin des rocs arides, des bois épineux, des torrents d'écume, des vallées noires et beaucoup d'autres choseá mêlées et confuses, et plus loin, plus loin encore, la large, tempétueuse et mouvante mer !
Après avoir volé plus de cinq heures nous descendîmes sur la terre à la façon des rayons tombant des nues. Un épais brouillard couvrait tous les lieux environnants ; mais un air subtil, pur et parfumé me disait : — Réjouis-toi : nous sommes dans l'Euskal-Erria.
L'Ange, levant ses deux mains vers le ciel, cria:
— Euskaldunas morts, réveillez-vous ; levezvous de vos tombes ; sortez !
Aussitôt qu'il eut prononcé ces paroles le brouil-
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lard se dissipa et une plaine entourée de montagnes et de bois apparut. Voici ce que je vis alors !
Une foule de gens entourait un rouvre touffu et vigoureux ; on voyait des hommes, des femmes, des jeunes gens, des enfants, tous couverts de peaux d'animaux sauvages. Les hommes portaient l'épée cántabro suspendue à leur vêtement noir, les cheveux longs et tombants dans le dos, les pieds larges chaussés de bregues ; les femmes avaient des vêtements blancs, des nattes tombantes et les pieds déchaussés.
Un vieillard était assis à l'ombre sur les racines du rouvre. Son habit, sa houlette et ses bregues annonçaient un pâtre, mais il avait la physionomie et l'aspect d'un savant.
Devant le vieillard, un guerrier romain, entouré de beaucoup d'autres guerriers était debout. Leurs armures d'or et leurs lances brillaient. Ces hommes étrangers, avec les armes et les vêtements luxueux qu'ils portaient, paraissaient des Rois comparés aux Basques.
Le vieillard et le guerrier parlèrent longtemps en
latin, et finalement l'étranger sortit un parchemin en disant : — Voici ce que dit le Seigneur du Monde et il commença à lire ce qui suit :
— « Octavius, Seigneur du Monde et Empereur de Rome, à Uchin Tamayo, Begain-Arrakill, Lekobidi, Lartaun, Zara et aux autres chefs et magnats basques, salut ! L'heure est arrivée de fermer pour toujours les portes du temple de Janus : les dieux veulent que tout le monde vive soumis aux ordres des divins Empereurs. L'Asie, l'Afrique et l'Europe portent le joug romain, mais dans les régions éloignées d'Espagne un petit peuple seul ne paye pas le tribut qu'il doit. Je suis né pour accomplir les désirs des dieux. C'est pourquoi j'ai réuni sur les côtes de Cantabrieune grande armée composée de fantassins et de cavaliers ; voulant montrer à tout le monde ma pitié, avant de commencer la guerre je vous envoie la branche d'olivier.
« Lucius Sergius, homme très diligent et savant, mon ambassadeur, vous dira comment on peut obtenir l'amitié de Rome. Je vous offre la paix.
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accueillez-la, Basques ! Autrement on ne verra plus dans l'Euskal-Erria que massacres et destructions épouvantables.
« Que Jupiter Capitolin garde votre vie. Portus- Victoria, ides de Mars, huitième année de notre Consulat. César Auguste, Emperem*. »
— Comment, Ucbin Tamayo, tu nous a réunis pour entendre ce vil message ? cria un homme robuste. Tonnerre et foudre ! Depuis que le monde est monde, moi, mes parents et mes ancêtres nous avons vécu sans joug, et je veux mourir de la même façon.
— Oui, oui, Begain-Arrakill, nous aussi, comme toi, nous voulons vivre et mourir sans joug, — crièrent les convoqués.
Uchin Tamayo après avoir fait un geste avec la main droite, dit :
— Ecoutez-moi, mes frères ; je n'ai pas encore terminé. Suis-je un mauvais Basque ?
— Non, seigneur, non ; pardonnez-nous.
— J'ai parlé avec l'Ambassadeur de Rome et voici ce qu'il a dit :
« Les Basques donneront annuellement à l'Empereur huit cents jeunes gens robustes et deux cents belles jeunes filles ; comme les jeunes gens sont forts, ils formeront une partie de la Garde de l'Empereur et les jeunes filles feront le service de l'Impératrice. De sorte que les uns gardant la trèsestimée vie du Maître de Rome et les autres nettoyant lesimmondicesdu palais impérial, auront — d'après ce que dit le Romain, — l'honneur le plus grand qu'il y ait sur la terre. Comment, Basques, ne vous réjouissez-vous pas de cette nouvelle ?
Alors, parmi ces gens s'éleva une rumeur indescriptible et tous commencèrent à pousser des cris, des irrinzis et des sifflements. Quand la multitude se calma, Uchin Tamayo parla ainsi :
— Ecoutez, par grâce, mes frères, ce que dit le Romain : «De plus nous devons donnera l'Empereur et annuellement aussi, six mille deniers d'argent, cinq cents boeufs, deux mille brebis, quatre cents vaches, huit cents porcs et
— Et la lune ou le soleil ? demanda, en colère, Begain-Arrakill.
230 ARTURO CAMPION
— Il demande beaucoup plus, beaucoup plus que cela, frère, et il le demande une fois pour toutes puisque nous devons lui donner notre arbre vénérable.
— Pourquoi cet homme injuste ne nous demande-t-il pas les cœurs de nos poitrines et les entrailles de notre ventre? dit Lekobidi.
— Hors d'ici le Romain, hors d'ici, cria l'assemblée.
— Jusqu'à présent vous aviez entendu les paroles du lion ; maintenant viennent celles du renard, bientôt celles du loup. Selon ce que dit l'Ambassadeur, après nous être placés sous la juridiction du Romain, nous serons très heureux. Aujourd'hui nous vivons dans les montagnes à la façon des sangliers, demain nous vivrons riches et puissants dans les villes ; aujourd'hui nous allons couverts de peaux, demain nous irons parés de riche soie ; aujourd'hui nous demeurons dans des cabanes, demain nous demeurerons dans des palais; aujourd'hui nous sommes ignorants, demain, nous serons savants. Entrons donc dans cette cage d'or. Autre-
ment, César Auguste viendra avec sa grande armée et tuant les hommes et les femmes, vendant les enfants, brûlant les chaumières et arrachant les semailles, détruira toute l'Euskal-Erria jusquà anéantir son nom ! Dites-moi, donc, maintenant, mes chers compagnons, ce que nous devons faire ?
— Mourir, mourir, crièrent-ils tous, en levant les mains au ciel.
Cette parole retentit comme le bruit du tonnerre ; les échos s'éveillèrent, les monts oscillèrent, les pierres se choquèrent, les bois tremblèrent et les rivières depuis les blanches Pyrénées se précipitèrent par bonds vers la mer en disant : « Mourir, mourir, Basques. »
Uchin Tamayo se levant, dit alors, en latin, au Romain : — Etranger, va-t'en d'ici et dis à ton maîtrequ'il peut venir chercher les jeunes gens, les jeunes filles, l'argent, les bœufs, les brebis, les porcs et les autres choses qu'il demande ; nous l'attendons avec le fer de nos montagnes entre les mains.
L'Ambassadeur de Kome, vivement irrité, se mordit les lèvres, disant :
232 ARTURO CAMPION
— Nous reviendrons, malheureux ! et il s'en alla suivi de ses soldats.
Il n'est pas facile de décrire combien les Basques se réjouirent du départ des Romains. Cependant le front d'Uchin Tamayo s'assombrit.
— Chef vénérable, dis-nous quelque chose ; tous nous voulons entendre ta voix, — dit Begain-Arrakill.
— Mes enfants, — leur répondit Uchin Tamayo je ne puis, je suis agité ; la joie me suffoque et la douleur me perce le cœur. Je sais que vous êtes de bons Basques... mais c'en est fait de l'Euskall- Erria !
Le vieillard, ayant prononcé ces mots, déchira ses vêtements.
— De grâce, dis-nous quelque chose supplièrentils de nouveau. — Pourquoi les larmes coulent-elles de tes yeux ?
— Je pleure parce que je vois arriver la destruction de l'Euskal-Erria. Sans union il n'y a pas de force. Quoique l'ennemi du dehors soit considérable, nous en avons encore un autre chez nous.
Il y a quelque temps tous les Basques étaient frères on vivait en douce paix dans nos montagnes ; aujourd'hui nous sommes ennemis comme l'eau et le feu. Et moi vieux et presque mort, je verrai la perdition de ma terre chérie, de môme qu'un pâtre débile voit son troupeau détruit par le loup voleur.
— Nullement, seigneur, tant que je vivrai ; dit un vieillard très avancé eu âge sortant de la foule et allant près d'Uchin Tamayo. Il avait le corps courbé et sa longue barbe blanche lui tombait jusqu'à la ceinture ; il n'y avait sûrement ^s dans toute l'Euskal-Erria d'autre homme aussi vieux et aussi triste que celui-là.
— Viens, viens Zara, si tu as du cœur, — criat-il. En entendant ces paroles tous tremblèrent et se turent.
— Sauve-nous, oh Dieu ! se dit Uchin Tamayo.
— Zara, Zara, viens, cria de nouveauté vieillard; Moi Lekobidi père de Lélo je veux te parler devant tout le peuple.
Alors un homme masjestueux et fort, d'une tren-
234 ARTURO CAMPION
tai ae^ d'années s'approcha et se croisant les bras, lui dit:
— Me voici ; parle, seigneur.
Quand Lekobidi vit Zara, il commença à trembler et pour ne pas tomber à terre il lui fallut s'appuyer sur la crosse (1) d'Uchin Tamayo ; mais, recouvant peu à peu ses forces, il lui parla ainsi :
— Noirs souvenirs du passé, arrivez vite à ma pensée, non pour l'effroi de la terre, mais pour le bien de l'avenir ! Ecoute-moi, Zara.
Lelo, mon fils adoré et toi, viviez en grande amitié. Une fois vous alliez tous deux à la chasse dans les montagnes d'Urbasa et une nuit vous rencontrant très fatigués et trempés par la neige, vous frappâtes aux portes du château d'Aranaz demandant l'hospitalité. Begain-Arrakill, seigneur du château commanda qu'on vous ouvrît les portes afin que vous passiez sous son toit cette froide nuit d'hiver. Quand vous entrâtes dans la
(I) Il s'agit ici du bâton recourbé par en haut que portent les ber gers.
cuisine, où des arbres entiers flambaient, vous reconnûtes que Begain-Arrakill était un seigneur trèsriche et très-puissant parce qu'il avait là beaucoup de gens. Au milieu de ces montagnards une belle et gracieuse jeune fille plus blanche que la lune et plus douce que la neige, filait. Vous vous assîtes auprès du feu pour sécher vos vêtements et alors la jeune fille, après avoir pris un vase s'approcha de vous en disant : — Soyez les bienvenus, seigneurs et elle vous lava les pieds.
En un clin d'œil vous l'aimâtes tous deux. Amour déplorable et qui a causé tant de destruclions !
Cette jeune fille nommée Usoa donna son cœur et sa main à Lélo. Alors, oui, alors, la haine et l'envie pénétrèrent dans ton âme. Avant que les fêtes du mariage fussent terminées, tu entras la nuit dans la maison de mon fils et pendant qu'il dormait, tu le tuas et lui volas son épouse. Crime épouvantable !
Lélo était alors seigneur de Biscaye pour deux ans, et la Junte te condamna à la peine de mort.
23G ARTURO GAMPION
Mais toi, avec l'aide de les amis et de tes pareuts, tu discréditas toutes les lois de la Junte. C'est depuis ce moment que sont tombés sur nous tant et tant de préjudices.
Moi, pour venger la mort de mon fils Lélo, je réunis mes serviteurs et je brûlai ta maison, j'égorgeai tes troupeaux, j'arrachai tes semailles, je coupai tes bois et finalement m'étant emparé de tes cinq frères, je les pendis devant la maison de ta mère. Action lamentable, mais plus petite que la tienne, trop grande !
En apprenant ces nouvelles, toute l'Euskal-Erria s'émut. L'Alaba, le Guipúzcoa et la moitié de la Biscaye prirent les armes en ta faveur; j'eus pour moi l'autre moitié de la Biscaye, la Navarre et le reste des Basques.
Depuis lors, dure la guerre civile. Maudit sois-tu assassin de Lélo !
Mais non, je suis fou. De grâce pardonne-moi. Pour le bien de l'Euskal-Erria nous oublierons les jours passés. Moi aussi je t'ai causé des dommages ; pardonne-moi, de grâce, au nom de l'Euskal-Erria.
Donne-moi ta nnain ; je veux te la baiser et s'il y reste du sang de mon fils, mes larmes le laveront. »
Et s'agenouillant Lekobidi commença à baiser la main de Zara.
Spectacle admirable ! Un père qui baise la main de l'assassin de son fils ! Tous ceux de l'Assemblée pleuraient et le ciel se couvrit de nuages pour ne pas voir cela. Zara se cacha le visage avec ses deux mains ; son cœur battait, et il soupirait, semblable au soufflet d'une forge. Bientôt il s'écria :
— Pardonnez-moi, Basques ! je suis le plus grand coupable. Mais toi, père malheureux, lèvetoi de la poussière, ce n'est pas ta place, et laissemoi te baiser les pieds.
Zara s'inclina pour se mettre la face contre terre, mais Lekobidi le relevant, l'arrêta en disant :
— Viens dans mes bras, mon fils I Unissonsnous tous contre Rome.
Et les deux ennemis s'embrassèrent.
— Unissons-nous tous, unissons-nous tous, — s'écrièrent les convoqués remplis de joie et disant
238 ARTURO CAMPION
UQ dernier adieu aux inimitiés ils s'embrassèrent aussi.
Dans ce moment même une femme jeune et belle monta sur un rocher et commença à jouer d'une harpe d'or. — Silence, silence, dit Uchin Tamayo ; écoutons le chant de la fille d'Aitor.
— « Les loups — chanta la fille d'Aitor — les loups se réunissent dans les bois ; aifamés, ils viennent à la recherche d'aliments et éveillent par leurs hurlements les échos des environs. Cette nuit, si les pâtres s'endorment, tous les troupeaux seront détruits. Mais le Seigneur de la maison, debout devant sa porte est vigilant, il ouvre l'ouïe (1) et pour tuer les loups on aiïile les haches et les dards sur les rochers et les quartiers de roches de Gorbea. >
(1) Les paroles en italique sont prises dans le chant d'Altabizcar, excepté les finales de cette strophe. On raconte qu'elles furent prononcées dans un des combats de la guerre Cantabre. Comme les Romains portaientsur la poitrine une cuirasse, les Basques ne parvenaient pas à faire [ilier les rangs ennemis et ils commençaient â se décourager. Alors il vint à l'idée de l'un d'eux de crier « dans le ventre, foi-tement dans le centre » f Zabelan. goijor ZabelanJ et ce conseil mis en pratique, donna la victoire aux montagnards.
« Que veulent ces hommes étrangers dans nos onontagnes? W&NiQUTiQxii pulvériser notre honneur et notre liberté. Ils disent que nos jeunes filles sont belles et nos hommes vaillants ; c'est pourquoi ils veulent les mener au service du Maître du Monde. L'arbre des libertés P]uskaras dit au monde : — « tu es très lâche » : — c'est pour cela qu'ils veulent le couper. Arrière Romains ! Quand Dieu fit les montagnes il ne se doutait pas que les hommes les franchÍ7'aient. »
« Ils arrivent déjà, ils arrivent déjà! Quel buisson de lances ! On perdrait son temps à les compter ! Nous sommes peu nombreux, mais après avoir réalisé l'union, nul ne les craindra. »
« Les Romains ont le corps couvert de fer, les nôtres sont nus. Nous montons aux sommets. Déracinons ces rochers; XJ^êcipitons-les en bas du mont sur la tête des envahisseurs. Et ensuite, quand les Romains fuiront, descendons dans les plaines et enfonçons-leur nos courtes épées dans le ventre, fortement dans le ventre. >
240 ARTURO GAMPION
« Regardez, Basques ; la lune qui verse sa lumière argentée, apparaît dans le ciel bleu ; demandons au Seigneur Dieu que par le moyen de l'union il sauve l'Euskal-Erria. »
Tous s'agenouillèrent et se mirent la face contre terre et jusqu'au ciel monta une prière, semblable au murmure de lamer.
Voilà ce que l'Ange me montra.
« Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende. »
VICENTS DE ,FEBRER
LA
VALLÉE DE SOLIBELLA
(Nouvelle de mœurs traduite du Catalan)
LA
VALLÉE DE SOLIBELLA
La vallée de Solibella est fort belle.
Elle est entourée de très-hautes montagnes qui s'entrouvrent de loin en loin pour laisser voir celle qui garde notre Perle, la Vierge de Montserrat.
De grands pins mêlés aux yeuses centenaires, de veris arbrisseaux, des cerisiers vermeils enlacés aux tendres aubépines et aux romarins fleuris, enguirlandent éternellemenl ces immenses rochers qui montrent, comme une horloge vivante, la vie de l'humanité.
Jamais le soleil n'a été assez puissant pour se
244 VIGENTS DE FERRER
promener sous ces vastes voûtes, sous ces aulnaies, palais perpétuels de milliers d'oiseaux, qui, joyeux, y chantent leurs amours, y exhalent leurs plaintes langoureuses, y élèvent leurs petits bien-aimés et y trouvent une cachette sûre quand ils fuient les griffes terribles des aigles et des éperviers.
L'eau qui descend des montagnes, transforme la vallée en un jardin éternel et, se changeant en torrent qui arrose les tendres fleurs de ses rives, semble pleurer en murmurant un éternel adieu á cette terre de délices, où elle vit la première lumière.
Oh ! qu'elle est donc belle, la vallée de Solibella !
L'année 1836 s'écoulait et, pour la vallée de Solibella, tout était fête, tout était joie.
Elle était aussi déserte que belle ; aussi belle que déserte.
Loin du monde, pour elle, la guerre qui désolait la patrie et qui tuait tant de frères, n'existait pas.
Les riches, selon les préceptes de Dieu, aimaient les pauvres ; et les pauvres se conduisaient envers les riches, en conformité à ces préceptes.
Les pâtres engraissaient leurs troupeaux dans les montagnes, chantant am'oureusement à la naïve jouvencelle qui attendait avec anxiété la venue de la lune, pour voir le maître de son cœur...
Et les paysans travaillaient dans les champs et dans les bois, en comptant les jours qui les séparaient du dimanche, car, en sortant de la messe, ils trouveraient celles que le sort leur destinait comme épouses.
La joie se lisait sur tous les visages quand un fils nouveau naissait à Solibella.
Tous contribuaient à égayer le mariage d'un de
leurs amis.
Et tous pleuraient la mort d'un frère de la vallée, qu'ils aidaient à enterrer.
Qu'elle était alors heureuse, la vallée de Solibella !
246 VIGENTS DE FEBRER
Mais hélas ! Que ce bonheur s'enfuit vite !
Comment se fait-il que la vallée de Solibella soit vêtue de deuil ?
Comment se fait-il que les pauvres frappent de porte en porte sans trouver la consolation d'autrefois !
Comment se fait-il que les fêtes aient cessé, que la joie s'en soit allée ?
C'est que tous ressentent l'absence du protecteur de la Vallée....
C'est que tous pleurent la mort de celle qui fut jadis l'Ange de Solibella.
On entend de très loin le triste son des cloches de la Paroisse.
Un pâtre conduisant son troupeau qui va se
réunir aux autres, gravit la haute montagne en montrant la tristesse qui afflige son cœur.
Tous les autres l'attendent au haut du col, bien différents de ce qu'ils étaient jadis en l'attendant,
Et tous s'adressent à lui : -
— Que fait Maria?....
Les larmes répondent pour lui.
— Ecoutez les cloches, dit-il ensuite, elle s'est envolée au ciel ! . . . .
Tous s'agenouillent à terre : toutes les têtes se découvrent ; tous prient pour celle qui était la consolation de Solibella, pour la mère des pauvres de la montagne....
Ramon et Maria étaient de deux maisons voisines de la vallée de Solibella.
Nés en même temps ils passèrent leur enfance unis.
C'était pour Maria que Ramon chassait les petits
248 VIGENTS DE FEBRER
oiseaux dans les nids et péchait les petits poissons dans le torrent.
C'était à Ramon que Maria donnait les fruits qu'elle cueillait, les petites fleurs qu'elle trouvait.
Ils respiraient ensemble les brises pures du bois qui les caressait au passage, couraient ensemble, et se cachaient sous des charmilles, trouvant un plaisir dans chaque pierre, une jouissance dans chaque arbre, dans chaque plante un motif de satisfaction.
Ainsi se passèrent leurs premières années.
Années de bonheur que personne n'oublie jamais.
Années qui ne passent qu'une seule fois !...
Un jour vint où ces simples jeux ne les satisfirent plus.
Un jour vint où, sans en savoir la cause, la tristesse les consuma.
Ils se recherchaient plus souvent qu'autrefois, et sans savoir que se dire, ils s'asseyaient sous un arbre, ou près du torrent, au lieu de courir par la montagne, comme jadis.
Ils se donnaient, comme autrefois, une fleur ou un oiseau, mais en le faisant, ils baissaient les yeux à terre ; leur ñgure devenait couleur de grenade.
C'est qu'avec l'oiseau ou la fleur ils échangeaient leur pensée.
C'est que l'âge avait allumé en leur âme un feu qui les brûlait déjà, qu'ils ne comprenaient ni ne savaient s'expliquer.
Un sentiment qui les sortait de l'enfance et qui les remplissait de confiance en même temps que d'intime joie.
Ah 1 c'était l'amour !...
Un jour vint où ils osèrent se dirent ce qui se passait dans leurs cœurs.
250 VICKNTS DE FEBRER
Et ils se promirent un amour éternel et de ne jamais se séparer.
Et dans cet amour, ils espéraient obtenir tout le bonheur qu'ils avaient pensé perdre avec l'enfance.
Ils abandonnèrent alors les fleurs et les oiseaux.
Et leur unique plaisir fut de secourir les pauvres de la vallée.
Ils protégaient les amours des pâtres ; portaient du pain dans les maisons où régnait la misère, et intervenaient dans les discordes de leur amis.
C'est si généreux une âme énamourée ! . . .
Mais ce bonheur devait durer bien peu.
Dans leur ignorance du monde, ils ne savaient pas que le bonheur y est une chimère.
Ils ignoraient qu'il est semblable à l'ombre qui fuit constamment devant nous et qu'on ne peut jamais atteindre.
Ils ne comprenaient pas que le chemin semé de fleurs qu'ils parcouraient, était couvert d'épines cachées qui pouvaient bien se clouer au plus profond de leurs esprits.
Un matin, Ramon attendait sa fiancée comme de coutume.
Sans qu'il sut pourquoi, la défiance devenait de nouveau maîtresse de son cœur.
C'était un triste pressentiment...
Maria venait aussi en pleurant !
— Qu'as-tu, ma bien-aimée ?
— Il me faut partir ! . . .
Sa famille voulait faire instruire et élever sa pupille à la ville voisine.
Ah ! Quelle douleur ! . . . .
Ils comprirent alors le cruel éveil de leur sommeil, l'immense glas de la séparation.
Oh I oui !
Qu'elle est triste, l'absence, pour les cœurs amoureux !
C'était le premier coup, la première épine clouée à deux âmes que le bonheur étouñ'ait.
C'était la réalité féroce, le froid désenchante-
252 VICENTS DE FEBRER
ment, l'inexorable désillusion, apparue au milieu d'un délicieux sommeil.
Et dans cette réalité, dans cette désillusion, dans ce désenchantement, il y avait une chose plus épouvantable que tous deux ressentaient, que tous deux pleuraient, mais qu'ils n'auraient pu expliquer.
C'était, dirions-nous, un horrible pressentiment.
Pauvre Ramon ! Pauvre Maria ! . . .
— Si chaque jour, quand sonnera l'Ave Maria, tu te tournes vers la Vierge de Montserrat, c'est là que se rencontreront nos regards, là que se confondront nos cœurs.
C'est ainsi que Ramon prit congé de sa bienaimée, après qu'ils se furent juré un amour éternel.
Et tous les jours, sans y manquer jamais, il se tournait vers la sainte Avocate des Catalans, les yeux mouillés, la poitrine palpitante et les lèvres murmurant une fervente prière.
LA vallkp: de solibella 253
Ce furent pendant longtemps les seuls moments de repos qu'il éprouva.
Maria aussi pleurait l'absence de Ramou et la distance qui la séparait de Solibella.
Ses regards et son cœur se tournaient aussi chaque jour vers Montserrat.
Mais, hélas, elle oublia promptement ses serments.
Belle et riche, elle reçut les hommages de jeunes gens plus galants et plus riches que Ramon.
Etourdie par ces hommages, enorgueillie par sa gentillesse, elle en arriva à voir avec indifférence l'image jadis adorée du rustique paysan, s'eiFacer dans son esprit.
Le souvenir des heures passées en sa compagnie, qui, auparavant, la faisait soupirer, ne lui causait plus la moindre peine.
Son chagrin, qu'elle devinait, lui était presque
254 VICENTS DE FEBRER
désagréable ; peu s'en fallait qu'elle ne se moquât des sanglots poussés à son départ.
En effet : qu'était Ramon comparé à un de ces spirituels jeunes gens, qui attendaient avec anxiété un seul de ces regards pour p araître ravis ?
L'un d'eux devint le préféré, et obtint d'elle une promesse de mariage.
Et son père approuva le choix, si réussi, semblait-il.
Et, au milieu des fêtes, des riches habits, des joyaux, elle semblait, à cette heure, la jeune fille la plus heureuse de la terre.
Mais, son indifférence pour celui qui l'aimait jadis était-elle réellement de l'oubli ?
L'amour assoupi ne doît-il pas revivre ?
Les premiers signes, gravés peut-être au plus profond du cœur, s'effaceraient-ils si promptement ?
Le mariage de Maria fut bientôt connu à Solibella.
Le bruit court de bouche en bouche, qu'il doit
avoir lieu, dans deux mois, à cette paroisse.
D'abord, Ramon ne peut croire á cette fatale
nouvelle.
Mais bientôt, le doute se change en certitude, et
Ü devient le jouet du plus cruel désespoir.
Hélas ! il vit se réaliser ce froid pressentiment qui paralysa en un instant toutes ses sensations.
Il considère son malheur inexorable désormais.
Il revoit la mort de son bonheur, la mort de toutes les pensées trompeuses de son avenir.
Et il ne peut comprendre qu'une âme puisse avoir le courage de mépriser tant de constance, tant de serments, pour briser sans remords une autre âme qui respirait l'haleine de son haleine, la vie de sa vie, qui ne jouissait que de sa joie, qui n'avait qu'une envie, être son esclave.
Malheureux cœur angélique !... Oh, il ne sait pas que tout en ce monde est mensonge ! . . .
Et en pensant que le sort ne lui laisse même pas l'espérance, cet état d'épouvantable délire se change aussitôt en profond abattement, en tristesse
256 VICEXTS DE FEBRER
noire, en une abstraction complète du monde, mille fois plus horrible et digne de pitié que la mort même.
C'est ainsi qu'il va par la vallée, du torrent au sommet des montagnes, l'ombre de ce qu'il fut, sans conscience de ses pas.
Tous ses amis, en le voyant passer, l'accostent et lui prodiguent de tendres paroles de consolation.
Chacun l'estime ; tous sentent une si grande infortune ; tous se souviennent qu'il est leur protecteur ; chacun pleure en le voyant pleurer, et grands et petits s'écrient en parlant :
Pauvre Ramon !
Au bout de peu de temps, Maria arrive à la vallée de Solibella afin de terminer les préparatifs de la grande fête dans laquelle devra se célébrer son mariage.
Elle est entièrement transformée.
Ce n'est plus cette simple jeune fille vêtue de robes d'indienne, jupon d'étamine et mouchoir de coton sur la tête.
Ce n'est plus cette petite paysanne au regard tendre et franc, au caractère expansif, à la beauté augéliquc, au rire perpétuel.
Ah non ! car sa beauté a acquis avec l'âge de nouveaux charmes, qui, rechaussés par de luxueux habits, font d'elle une jeune demoiselle séductrice, une gentille créature, un véritable joyau de la prodigue nature.
C'est l'orgueil de sa famille, l'admiration des habitants de la Vallée, qui s'éloignent de ses pas, parce qu'elle est la cause du malheur de l'ami des pauvres, maintenant plus malheureux qu'euxmêmes.
Mais, chose étrange ! il semble que son front blanc s'assombrit ; que le rire enchanteur de sa bouche disparaît; que ses yeux, d'un bleu si pur, perdent leur éclat; que sa taille élancée, qui ne peut se comparer qu'à celle d'un mince palmier,
258 VICEXTS DE FEBRER
s'incline insensiblement vers la terre, comme fait celui-ci, fouetté par le simoun du désert.
Est-ce de l'éloignement pour son flaneé ?
Est-ce la faute des fêtes et des divertissements ?
C'est que l'air de la patrie a attendri son cœur ; c'est la magie irrésistible du retour au pays où l'on a vu le jour.
C'est que chaque arbre, chaque pierre, chaque sentier conserve pour elle un souvenir.
C'est qu'elle se souvient du temps de l'enfance et des premiers jours si doux de la jeunesse.
C'est qu'il semble que les brises ne la saluent pas de la suave haleine dont ils l'accueillaient jadis ; que les oiseaux ne la charment pas de leurs jolis chants habituels ; que les arbres n'inclinent pas leurs rameaux vers sa tête pour recevoir le parfum d'un cœur virginal ; que l'eau du torrent murmure triste en reproduisant sa figure étonnée ; que les petites fleurs courbent la tête avec regret quand elles sont foulées par elle ; c'est, hélas, que les pauvres ne viennent pas la bénir comme ils le faisaient autrefois...
C'est que la nature entière évoque son infidélité, lui crie le martyre de Ramon.
C'est que le repentir de son parjure lui perce le cœur.
C'est qu'elle revoit son premier amour.
C'est qu'elle contemple son bonheur perdu.
Pauvre Maria?
Un gai cortège se dirige vers l'église paroissiale de Solibella.
C'est celui qui accompagne Maria.
Regardez la fiancée !
Son vêlement de áoie blanche, les précieux bijoux qui l'ornent, ne suffisent certes pas à effacer la pâleur de ses joues jadis rosées ; et, avec ses yeux fixés à terre, elle semble vraiment une statue de marbre.
Le fiancé croit que c'est l'ardente tendresse qu'elle lui témoigne.
2G0 VICENTS DE FEBRER
Les nombreux conviés à une fête si splendide, rattribuent à l'émotion naturelle d'une jeune fille qui dispose pour toujours de son avenir.
Les paysans de la vallée croient voir dans sa tristesse le cruel remords.
Mais, qui sait si c'est la lutte sauvage entre la vanité et l'amour, débattue au fond de l'âme, et qui déjà regarde son malheur dans le triomphe de la première ?
Ah ! ne cherchez pas en elle la jeune fille qui entre au foyer du bonheur, car vous trouveriez plutôt la victime qui marche, résignée, au sacrifice!....
En sortant de l'église, un pâtre arrête un moment le cortège.
Il se tourne vers Maria et lui remet une lettre. Tous se demandent de qui elle est.
Elle seule comprend de qui elle vient :
Elle seule sait que dans ce papier est contenue la mort de son bonheur, le supplice de deux âmes.
Hélas ! si au travers du faux sourire dont elle accueille les félicitations qu'on lui adresse, on pouvait lire dans son cœur, on verrait certainement qu'elle pleure des larmes de sang ! . . .
Fax arrivant chez elle, elle s'enferme dans sa chambi'c, qui, avant d'être la chambre nuptiale, sera la chambre de la douleur.
Là, elle donne libre cours à ses sanglots et plus que tremblante, convulsionnée, ouvre ce fatal papier : elle y trouve la certitude du martyre de l'innocente victime qu'elle a si cruellement immolée.
« Chaque jour augmente la guerre qui ruine notre pays et fauche la vie de tant de nos frères. C'est là que doivent courir tous les Catalans qui n'ont pas d'espoir en ce monde.
Adieu pour toujours. Maria ! je quitterai bientôt le lourd fardeau de la vie et je demande au ciel qu'il te donne, à toi seule, tout le bonheur que nous avions entrevu ensemble sur la terre ! Adieu !... Adieu !... »
262 VICENTS DE FERRER
La douleur de la fiancée n'a plus de bornes.
Elle compare la noblesse et l'abnégation de cet esprit angélique à son parjure et son orgueil dédaigneux ; tout l'amour qu'elle ressentit jadis pour lui et qui la rendit si heureuse se réveille en elle avec une force inconnue et elle éprouve toutes les horreurs du désespoir.
Dans son délire, elle veut courir pour arrêter Ramon dans son héroïque résolutioQ, mais elle ne peut que se lever pour tomber évanouie et sans forcer sur le sofa.
Hélas ! elle appartient à un autre ! . . .
Les jours et les jours se passent sans que l'on connaisse le sort de Ramon.
Maria revient un jour à la Vallée de Solibella pour recouvrer la santé perdue depuis son mariage.
Les médecins lui recommandent l'air vivifiant de la montagne, pour guérir sa maladie.
Hélas ; c'est en vain !
Car sa maladie est une maladie de l'âme, maladie que ne peuvent guérir ni les médecins de la terre, ni l'air du pays.
Oui: c'est une douleur morale qui lui consume le corps autrefois si gracieux, autrefois si envié.
Et elle ne peut ni ne veut guérir son esprit chagriné.
Car son amour pour Ramon croît d'instant en instant.
Car elle demande chaque jour à Dieu de l'unir à lui au ciel puisque, sur la terre, elle a eu la folie de l'oublier.
Sa prière ne se fait guère attendre !
Un jour arrive la triste nouvelle de la mort du protecteur des pauvres de la Vallée, de l'inoubliable Ramon.
Maria pousse pour lui ses derniers soupirs.
Le jour suivant, les cloches de la paroisse s'entendent de loin.
2G4 VICENTS DE FEBRER
Pour qui sonnent-elles ?
Un pâtre, qui gravit la montagne en guidant son troupeau, le visage abattu parla tristesse qui afflige son cœur, dit à ses compagnons qui l'attendent anxieux....
Pauvre Maria !... Pauvre Ramon !...