AUX BORDS DE L'URUMEÂ
Qu'elles sont belles, les jeunes filles du Guipúzcoa ! Qui n'admire leurs joues rosées, leurs lèvres carminées, leurs yeux doux et expressifs, leur front élevé, leur chevelure soyeuse, leur taille flexible et svelte, leurs mouvements pleins de grâce et de gentillesse ?
Qu'elles sont belles les jeunes filles du Guipúzcoa! Qui peut résister à leurs enchantements ? D'un regard, d'un sourire, elles enchaînent la volonté la plus ferme, elles asservissent le cœur le plus orgueilleux.
Et parmi les filles du Guipúzcoa, ne sont certainement pas les moins belles, les moins gra-
cieuses, ni les moins séductrices les vierges de Donostia (1), de l'ancienne Izurun, de la blanche colombe qui, posée au pied de la verte colline d'Urgull (2), aux bords du cristallin Urumea, dort au monotone roucoulement de la mer des Cántabros.
Pauvre Pierre de Lartaun ! Il y a encore peu de mois c'était le plus gai, le plus heureux des jeunes gens ; il y a encore peu de mois, son visage était toujours souriant et ses joues toujours colorées. Mais, hélas ! un jour ses yeux bleus se rencontrèrent avec les yeux bruns de la plus jolie jeune fllle de Donostia; le regard de ces yeux lui causa une sensation profonde, ineffable, et, depuis ce jour, le pauvre Pierre demeura pensif, taciturne ; depuis ce jour, il maigrit visiblement; depuis ce jour, partirent la couleur de ses joues et le calme de son cœur.
Regardez-le ! Il semble plus un spectre qu'un
(1) Nom basque de la ville de Saint-Sébastien.
(2) Le Mont Orgueil, suivant d'autres personnes.
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homme ; c'est moins un jeune homme plein de vie qu'un défunt qui est sorti de la tombe, où ne le laissaient pas reposer ses péchés.
Ce n'est pas que Marie de Loidi l'ait repoussé ; ce n'est pas que Marie de Loidi ne l'aime pas. Elle l'aime et le lui a dit mille fois.
Mais Pierre est un orphelin sans famille, sans amis, sans avenir, et l'avarice du père de Marie s'oppose à son bonheur ; pour comble de malheur, le démon de la jalousie tourmente le cœur sensible du jeune homme.
Le malheureux Pierre a perdu tout espoir, et a résolu de quitter son pays, de fuir de l'autre côté des mers, de mettre entre lui et celle qu'il aime l'immensité de l'Océan.
Pauvre insensé ! Il s'imagine qu'en laissant sa patrie il recouvrera le calme qu'il y a perdu ; mais, pour le recouvrer il lui faudrait fuir de son propre cœur, et c'est impossible.
Pauvre Pierre de Lartaun ! Lentement, comme malgré lui, et faisant d'inutiles détours, il se dirige vers le port, où il doit s'embarquer; le condamné
qui marche au lieu du supplice n'a pas plus piteuse mine.
Les rues de la ville sont solitaires et silencieuses ; tous leurs habitants sont allés au quai, dire un triste adieu à leurs parents, à leurs amis, à leurs voisins, à leurs compatriotes qui partent pour Outremer.
— Que la ville est triste ! — s'écrie Pierre. — Presque aussi triste que mon cœur.
« Pauvre insensé ! Marie me regardait avec des yeux pleins de bonté et son père se montrait bienveillant avec moi ; cela m'inspira du courage et me fit concevoir de trompeuses espérances.
« J'osai déclarer mon amour, et Marie m'avoua le sien. Oh ! Ils se trompent ceux qui disent qu'on meurt aussi de plaisir, car certainement j'en serais mort alors.
« Quel avenir souriant je rêvai dans cet heureux moment ! Il me semblait que tous les hommes devaient envier mon sort.
« Mais, que mon bonheur dura peu ! Ce même jour, j'entendis parler de l'avarice du père de Marie;
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ce môme jour arriva à Saint-Sébastien cet étranger, ce Bayonnais, cet odieux Louis de Bidarray.
« Le père de mon adorée le reçut avec prévenance, le combla d'attentions ; les richesses de l'étranger avaient éveillé la convoitise du vieillard. Je compris qu'il désirait unir sa fille à Louis de Bidarray.
« Marie continuait à m'aimer, ou du moins elle me le disait tous les jours. Mais en même temps elle traitait l'étranger avec affabilité, paraissait enchantée de ses attentions, lui souriait avec douceur, était avec lui beaucoup plus complaisante qu'avec moi.
« La jalousie me martyrisait ; mon cœur était un enfer.
« Je ne pouvais vivre ainsi. Désireux d'en finir, je demandai à Machin de Loidi la main de sa fille et Machin de Loidi me la refusa net.
« Alors dans un moment de folie, je proposai à Marie un mariage clandestin ; je la priai de quitter son foyer et de me suivre à l'étranger où rien ne s'opposerait à notre bonheur.
« Mais elle me répondit qu'elle ne voulait pas donner prise à la médisance; que jamais elle ne manquerait à ses devoirs; qu'elle ne causerait pas une telle peine à sa famille ; qu'elle ne serait pas mon épouse sans le consentement de son père.
« Hélas ! Eut-elle voulu me suivre, je ne l'aurais pas arrachée du foyer paternel, où elle est heureuse et ne manque de rien; je n'aurais pas voulu unir son sort à celui d'un malheureux, dont l'avenir est si peu souriant. Mais, si elle m'aimait réellement, m'aurait-elle si cruellement répondu ?
« Il est vrai qu'elle pleura quand je lui dis que j'allais partir pour l'Amérique; mais devait-elle se contenter de pleurer ?
« Si elle m'aimait réellement, elle aurait essayé de me retenir, ou m'aurait promis de rester fille jusqu'à ce que j'aie pu faire fortune en Outremer et revenir dans mon pays.
« L'espoir de la posséder m'aurait donné des forces, et avec l'aide de Jaungoikoa, avant longtemps j'aurais été riche, beaucoup plus riche que Louis de Bidarray. Je serais alors revenu dans
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mon pays, j'aurais rempli d'or les tiroirs de Machia de Loidi, et il m'aurait donné sa fille, plus précieuse à mes yeux que tous les trésors de la terre.
« Mais, malheur ! Marie ne m'aime pas; Marie aime Louis de Bidarray.
<t Les Français sont très galants, ils ont une langue très mielleuse, ils connaissent les flatteries qui sont si agj'éables aux femmes, et je ne m'étonne pas que ce Français ait gagné le cœur de la fille de Machin de Loidi. »
A ce moment, le malheureux jeune homme entre dans la rue où habite Marie, et malgré sa mauvaise humeur, jette un timide regard à la fenêtre de l'étage de la jeune fille. Il regrette de s'éloigner sans contempler une fois de plus cet angélique visage.
Remarquant que la fenêtre est femiée, et ne voyant personne aux autres fenêtres et balcons de la maison, le jeune homme baisse les yeux et soupire tristement.
Mais en les baissant, il frémit de plaisir car il
aperçoit la belle Marie de Loidi debout sur le seuil de la poirte.
Pierre tremble comme une feuille agitée par le veut. A mesure qu'il s'approche de la jeune fille, son cœur bat avec plus de violence. Mille sentiments opposés se livrent bataille dans son cœur.
En arrivant à la porte de la demeure de Machin de Loidi, le jeune homme s'arrête ; mais telle est son émotion, qu'il ne peut saluer sa bien-aimée. Elle, le regardant avec une expression indéfinissable, s'écrie :
— Pourquoi l'Euskalduna (1) quitte-t-il sa patrie ? Où trouvera-t-il un pays aussi beau que celui que créa le Très-Haut Jaungoikoa pour servir de demeure aux fortunés fils d'Aitor ?
— De l'autre côté des mers il y a une terre cent fois plus bette que le brumeux pays des Basques. Les arbres de cette région délicieuse produisent des ananas odoriférants, des goyaves savoureuses et
(1) Le Basquo.
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d'autres fruits exquis; non comme ceux d'ici, de mauvaises prunes sauvages et d'aigres pommes.
— Les mauvaises prunes sauvages et les aigres pommes sont agréables au palais des fils de celte terre. Et qu'importe qu'il -y ait de l'aigreur dans les fruits s'il n'y en pas dans les cœurs ?
— Là croit le lotus d'une incomparable beauté; les rhododendrons ornent les immenses prairies ; les magnolias parfument l'air, et le nenúfar se mêle gracieusement à l'ondoyante surface des lacs.
— Plus que ces superbes fleurs, moi j'aime les blanches campanules qui ornent les verts et joyeux enclos du Guipúzcoa ; la chélidoine dorée, la digitale pourprée et la giroflée odorante me plaisent davantage ; je préfère les fougères, le genêt et la bruyère de nos montagnes.
— Là, il y a des arbres gigantesques, de vastes forêts où abondent des oiseaux au brillant plumage.
Dans nos bois de corpulents chênes et de hêtres géants, s'entendent à la chute du jour les doux
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accents du gris rossignol. Je préfère notre merle noir au plus étincelant perroquet.
— Là, il y a des plaines immenses comme l'Océan; la vue découvre un horizon sans limites qui ne ressemble en rien à celui de nos étroits vallons.
— Les grandes plaines sont tristes. Moi, j'aime la verte et étroite campagne, enserrée entre de hauts monts et arrosée par un ruisseau transparent qui court à l'ombre de châtaigniers feuillus.
— Les rivières de cette région ne ressemblent pas à l'Urumea, au bord duquel nous pouvons sans forcer beaucoup la voix, converser avec les habitants delà rive opposée; toute l'eau de l'Urumea, versée dans un de ces grands fleuves, n'augmenterait pas son volume d'une façon plus sensible qu'une goutte d'eau versée dans la Concha (1), à à l'heure de la pleine mer.
— Ah ! nos clairs ruisseaux ! Ah ! notre doux Urumea, qui descend des montagnes de la belle
(1) Nom de la baie qui s'étend à l'ouest de la ville.
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Navarre, baiser les pieds d'Hernani, d'Astigarraga et de Donoslia ! Il a bu les larmes de joie et les larmes de douleur de cent générations d'Euskaldunac ; nos guerriers fortifiaient leur corps en se baignant dans ses ondes, dans ses ondes tant de fois teintes de sang euskara. L'Urumea est un fleuve sacré pour notre race.
— Là, il y a de grandes montagnes ; des masses gigantesques couronnées de volcans, qui crachent au ciel des torrents de lave enflammée.
— Il est beau notre Jaizkibel au pied duquel se brisent, furieuses, les vagues impuissantes; elle est belle la triple couronne de l'Aya illuminée par les derniers rayons du soleil couchant ; et encore plus belle est la haute cime de l'Hirnio, à moitié voilée par un blanc brouillard. Qu'importe que nous n'ayons pas de volcans ? Leur feu ne sert pas à chauffer le cœur ; le feu joyeux du foyer de la maison paternelle peut seul le chaufler.
— Là, les richesses sont la récompense du travail ; ici, le pauvre ne cesse jamais de l'être, pour tant qu'il arrose de sa sueur l'ingrate terre.
— Oh ! non ! Cette terre n'est pas ingrate. Ici aussi le travail enrichit, ou, du moins, assure un modeste bien-être.
— L'Euskalduna intrépide ne doit pas rester toute sa vie collé au terroir comme une timide jeune fille cousue aux jupes de sa mère. Que de fois, sur les vertes ondes de la baie de Zurrióla (1) m'est apparue une souriante sirène, m'invitant d'une douce voix à la suivre à travers l'Océan, et m'offrant un riant avenir !
« Je veux obéir à la belle nymphe de la mer; je veux suivre les traces de tant de Basques hardis qui, avant moi, ont traversé les mers et sont revenus chargés de trésors. »
— Cette sirène fallacieuse trompe les crédules Euskaldunac par son doux sourire, ses accents mélodieux et ses promesses menteuses. Combien, pour l'avoir écoutée, gisent dans les insondables abîmes de la mer ! Et "parmi ceux qui réussirent à atteindre
(1) Ainsi se. nomme la baie située à l'est de la ville, à l'embouchure deTUrumea.
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la terre promise, combien y traînèrent une existence misérable ! Combien peu acquérirent les richesses qu'ils avaient rêvées ! Les plus fortunés eux-mêmes désiraient ardemment revenir dans leur patrie.
— Est-il possible de regretter un pays aussi triste ? Là-bas, tout respire la gaîté; l'atmosphère est toujours diaphane, le ciel d'azur, le soleil de feu.
— Moi, j'aime les vapeurs blanchâtres qui s'élèvent de nos ruisseaux, le brouillard épais qui enveloppe la crête de nos monts, la pluie qui enfle les torrents et inonde les campagnes, la neige qui couvre les champs et les montagnes, le pâle soleil qui nous chauffe sans nous brûler. Ainsi le corps est agile, le sang frais, la tete libre.
— Et le cœur froid, n'est-il pas vrai ? Les femmes de ces chmats savent aimer passionnément, et quand une fois elles ont donné leur cœur, serait-ce au plus humble des hommes, elles ne l'oublient pas pour un autre plus favorisé de la fortune ; surtout
elles n'accueillent pas le nouvel amant en présence de l'amant oublié.
— Ah I je devine bien ta malicieuse pensée; je sais bien ce que tu veux dire ! Mais, les jeunes Basques doivent-elles manquer aux devoirs de l'hospitalité ? Doivent-elles montrer mauvais visage à l'étranger ? Et si l'on doit le recevoir avec amabilité, à quel bon accueil n'a pas droit le frère qui visite votre pays ? Car Louis de Bidarray n'est pas étranger; Louis de Bidarray est un frère. Le sang basque court dans ses veines ; ses pères combatirent à côté des nôtres dans les défilés de Roncevaux où fut abattu l'orgueil des Francs.
— Les femmes qui naissent sous l'ardent soleil des tropiques ne sont pas froides comme celles de nos climats ; elles aiment ardemment et se moquent de tous les obstacles.
— Va, va donc à ce pays merveilleux ! Une de ces femmes t'aimera et tu seras heureux !
— Heureux ! Oh non ! Je ne serai jamais heureux ! Appuyé sur le rebord du bâtiment qui va me conduire en Amérique, je ne détournerai pas un
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moment les yeux de la côte, et quand disparaîtront au loin l'ilôt de Santa Clara et le phare d'Igueldo, la terre chérie où j'aurais pu être si heureux, ce sera comme si on me plaçait vivant dans la tombe, car je ne contemplerai plus désormais aucun objet avec plaisir, le dernier reflet de bonheur aura fui de mon cœur pour toujours.
— Tu pleures, tu trembles, et, cependant, tu veux partir ! Sot, aveugle, insensé ! A peine mérites-tu la compassion.
> Mais je t'aime de toute mon âme, et je mourrais de douleur si tu t'en allais. Non, je ne veux pas que tu me quittes.
» Donne-moi la main et viens. Mon père t'attend. Le vieillard est quelque peu dur ; mais il n'est pas de roche, comme tu le crois sans doute.
> Ma mère chérie l'a tant prié, que le pauvre vieux, qui a toujours eu de l'affection pour toi, a fini par s'attendrir et a cédé. Il désire nous marier sans perdre de temps.
> Viens, Pierre, viens ! Je ferai en sorte que peu t'importent la pâleur de notre soleil et la froi-
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deur de notre climat, en te prêtant la chaleur de mon cœur. »
— Oh, pardonne-moi, Marie, mon ange ! Pardonne-moi ! J'étais fou !
— Oui ; mais oublions le passé, et ne pensons qu'à notre bonheur.
» Loué soit le miséricordieux Jaungoikoa qui a permis que tu rencontres la félicité aux bords du doux Urumea, à l'ombre des arbres témoins de tes jeux enfantins, sur la terre bénie où reposent les os de tes pères. >
LA ROSE D'ISPASTER
(Légende basque)
LA ROSE D'ISPASTER
Pourquoi pleurez-vous, jouvencelles d'Ispaster? Pourquoi vos visages, toujours souriants, révèlent-ils un chagrin si profond? Poui-quoi joignez-vous les mains dans une posture suppliante et élevez-vous vers le ciel vos beaux yeux pleins de larmes?
Les matrones de la noble anteiglesia (1) vous diront que votre âge n'est pas l'âge des larmes,
(1) Anteiglesia signifie en espagnol o devant l'église »; on désigne 80UB ce nom le portique, le parvis, etc. Dans les pays basques ce nom fut donné aux paroisses de quelques villages, parce qu'elles avaient en dehors de l'église un endroit de réunion où les habitants du village et le clergé discutaient les intérêts communs; de là on appela le ressort d'une paroisse anteiglesia et on donna aussi cette dénomination aux églises des montagnes.
mais l'âge des sourires, des danses, des plaisirs. Elles vous diront que le visage d'une vierge doit se montrer toujours souriant et brillant, semblable à l'aurore qui naît lançant ses dards d'écarlate et d'or, pour illuminer la terre et réjouir le cœur des hommes.
Mais, hélas ! les matrones de la anteiglesia d'Ispaster savent qu'elles vous diraient en vain aujourd'hui de sécher vos larmes. Elles pleurent, elles pleurent amèrement, et, est-il possible que vous ne pleuriez pas? Quelle est la jouvencelle qui peut rester les yeux secs, en voyant sa mère inondée de pleurs.
Quelque chose de grave se passe dans Ispaster, quelque chose qui trouble les esprits, quelque chose qui émeut tous les cœurs.
Pendant que jouvencelles et matrones pleurent tristement, les jouvenceaux, sur le visage desquels on lit encore plus de colère que de tristesse, réunis sur la spacieuse place de l'église, parlent à voix haute et avec une extraordinaire chaleur.
Les vieillards eux-mêmes, dont les vénérables
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fronts, couronnés par là neige des ans, ont éprouvé toutes les douleurs, toutes les amertumes, toutes les désillusions d'une longue existence, ne restent pas indifférents. Ils n'essayent pas de calmer l'excitation générale, car cela leur paraît une entreprise impossible. La douleur et l'indignation sont peintes sur leurs physionomies, beaucoup se retournent le visage peiné pour essuyer une larme furtivo, et quelques-uns, dont les ans n'ont pas refroidi le sang bouillant, serrent avec rage les poings, ou brandissent furieusement le formidable « makila » (1)
(I) Bâton long et gros en usage chez les Basques; il leur sert de canne, et en même temps d'arme ofTensive et défensive.
Qui est venu troubler la paix, la félicité, l'enviable calme auquel étaient accoutumés les honnêtes et simples habitants d'Ispaster?
Les légions de Rome ont-elles envahi de nouveau le territoire qu'elles ne purent jamais conquérir?
Auguste oserait-il se représenter devant les Basques qui l'ont humilié tant de fois ?
La maîtresse du monde n'a plus ni légions, ni généraux qui les conduisent au combat. Il y a longtemps qu'elle a été dépossédée du manteau impérial ; il y a longtemps que l'ouragan à arraché de sa tête la couronne du monde. Au trône des Césars a succédé le trône des successeurs de Pierre; ceux-ci conquièrent avec les doctrines du Christ,
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avec la prédication et l'exemple, un empire beaucoup plus vaste que celui que conquirent les autres par la guerre.
Ordono le Méchant s'esl-il levé de son sépulcre, et s'avance-t-il à la tête de" Léonais et d'Asturiens, avide de venger la défaite d'Arrigorriaga?
Non! Le prince de Léon dort toujours dans son sépulcre de pierre, à Padura de Arrigoryñaga. Rien ne peut l'éveiller que la trompette du jugement.
La cause de la douleur des jouvencelles et de la colère des jouvenceaux est autre. Si la présence de l'étranger mettait en danger l'indépendance de la Biscaye, les vierges d'Ispaster se garderaient bien d'attiédir par leurs larmes l'enthousiasme de leurs frères; au contraire, elles les exhorteraient à voler au combat. Si l'étranger avait franchi la frontière, ni garçons, ni vieillards n'emploieraient un moment en vaines paroles et en vaines démonstrations de chagrin, mais ils se hâteraient de courir au poste le plus périlleux, prêts à donner leur vie pour la défense de leurs foyers.
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Voyez-vous, couronnant cette éminence, une humble maisonnette entourée de châtaigniers et de noyers? Quant au printemps ces arbres se couvrent de feuilles et de fleurs, la maisonnette reste cachée au milieu de la ramure ; mais à présent on la découvre en entier, parce que nous nous trouvons au cœur de l'hiver.
Cette maison est la demeure de Martin de Laucariz, veuf il y a quelques années, et de sa fille Maria, connue dans la contrée sous le nom de la Rose d'Ispaster.
Maria était une enfant de dix-huit printemps, belle comme le sourire d'un ange, et aussi bonne que belle; aussi tous l'aimaient-t-ils, tous l'idolâ-
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traient-l-ils. Il y avait déjà longtemps qu'elle avait donné son tendre cœur au compagnon de ses jeux enfantins, à Pedro de Belandia, un bel et joyeux jouvenceau, également aimé de tous. L'amour des jeunes gens n'était un secret pour personne, et la croyance que dans très peu de temps d'indissolubles liens les uniraient, était générale.
Malheureusement, la renommée de la rare beauté de Maria arriva aux oreilles de Don Sancho Ortiz de Mendiguna, vieillard dont les brutales passions ne s'étaient pas endormies sous l'influence des années, et dont les aventures galantes étaient connues dans toute l'étendue de la Seigneurie, dans laquelle on ne prononçait son nom qu'avec horreur et dégoût. C'était en môme temps un terrible et féroce « banderizo » et peu nombreux étaient les villages de Biscaye dans lesquels on ne conservât pas le souvenir de quelque fait de vandalisme perpétré par lui. Il était affilié à la faction Gamboino ; ses partisans même le haïssaient, mais il ne le laissaient pas entendre, car l'appui du formidable Don Sancho leur était très utile dans les
guerres continuelles qu'ils soutenaient contre ceux du parti d'Onez. Il demeurait d'ordinaire dans la noble ville d'Ermua, où il possédait un château-fort à peu près inexpugnable.
La beauté de Maria lui causa une impression si profonde qu'il voulut la posséder à tout prix. Son criminel désir se brisa contre la vertu de la jeune fille, qui n'avait pas oublié les leçons de sa bonne mère. Alors le seigneur de Mendiguna pensa à l'enlever de son foyer de vive force, mais il y renonça en pensant aux conséquences probables d'une semblable action. Il savait combien la Rose d'Ispaster était aimée dans la contrée, et il ne doutait pas que beaucoup ne prissent les armes contre lui pendant que ses ennemis habituels reprendraient haleine; il se verrait obligé de fuir en France, laissant à leur merci ses maisons, ses châteaux et tous ses biens, car il était certain qu'aucun chevalier biscayen ne prendrait sa défense s'il commettait une aussi vile action. Pour ce motif, et n'ayant aucun fils légitime à qui léguer son nom et ses ri-
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chesses, il se décida à demander à Martin de Laucariz la main de la belle Maria.
Martin de Laucariz aimait sa fille, mais c'était un homme très avare et il considérait les richesses comme le suprême bien -auquel peuvent aspirer les hommes. Toutes ses affections paraissaient concentrées sur un vieux coffre de noyer, dans lequel il gardait soigneusement ses économies, en brillante monnaie d'or.
Que de fois pendant la journée il ouvrait ce coffre vénérable! Quelles étincelles lançaient ses yeux en contemplant le précieux trésor !
Il reçut donc avec une grande joie la proposition de Don Sancho (proposition qui à ses yeux signifiait richesse et félicité pour lui et pour Maria), et on fixa le jour du mariage, sans consulter en rien la volonté de la Rose d'Ispaster, car Martin n'ignorait pas que sa fille obéirait sans murmurer.
Et ce fut ainsi, en effet. Quand son père «lui fit savoir que dans peu de jours elle devait accorder sa main au seigneur de Mendiguna, la pauvre enfant ne dit pas un mot, ne poussa pas un gémissement.
Et cependant elle pensa à la douleur du pauvre Pedro en la voyant l'épouse d'un autre : cela lui inspira qnelque force pour résister, et elle allait dire que son cœur n'était pas libre.... mais en fixant ses doux yeux sur le grave visage de son père, elle s'intimida de telle sorte qu'elle n'osa desserrer les dents.
— « Ah, ma mère chérie! » pensa-t-elle. ^ Que n'êtes-vous ici pour me défendre ? Je prie Dieu qu'il m'appelle auprès de vous avant de me voir unie à cet homme qui ne m'inspire que delà crainte, de l'aversion et du mépris. »
C'est aujourd'hui le jour désigné pour la noce; dans quelques heures Maria de Laucariz sera la haute et puissante dame de Mendiguna. Don Sancho est déjà à Ispaster; il est arrivé à l'aube suivi de quelques serviteurs, et on l'a hébergé dans la maison de sa fiancée, avec laquelle il pense se rendre à Ermua aussitôt après la cérémonie.
Dans quelques heures la Rose d'Ispaster sera l'épouse de don Sancho ; la tendre jeune fille s'enchaînera pour toujours au féroce banderizo. La
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douce colombe se verra unie par des liens monstrueux au cruel faucon, son ennemi naturel.
C'est pour cela que les jouvencelles d'Ispaster pleurent, pour cela que les jouvenceaux s'irritent et menacent de pénétrer dans la maison de Maria, de donner la mort à l'infâme seigneur de Mendiguna, et d'obliger l'avare Martin à accorder la main de sa fille au bon Pedro de Belandia.
Pleurez, pleurez, jouvencelles d'Ispaster ! Un féroce oiseau de proie va vous ravir la tendre colombe que vous aimiez tant, une main impitoyable va briser la tige de la plus belle et de la plus odoriférante des roses, la colorée Rose d'Ispaster.
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Que Maria est belle 1 La blancheur de son teint contraste admirablement avec la vive couleur de ses joues, ce qui lui a valu le nom de Rose d'Ispaster dans un pays où l'on connaît à peine les joues pâles. Ses grands yeux châtains sont doux et pénétrants ; chacun de ses regards paraît contenir tout un poème d'amour. Le front très-large et les sourcils notablement arqués, donnent au visage un certain air majestueux et grave ; mais, en revanche, la petite, très-gracieuse bouche, semble sourire continuellement. Une abondante chevelure d'or couronne dignement ce visage de déesse.
Maria est grande et svelte ; tous ses mouvements sont pleins de grâce. C'est la plus belle jeune fille
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d'Ispaster et beaucoup assurent que dans toute la inerindad (1) de Busturia, aucune ne peut lui être comparée.
La renommée de sa beauté ne s'étend pas seulement à Lequeitio, Guizaburuaga, Bedarona et autres villes voisines, mais elle a couru de bouche en bouche jusqu'aux riantes rives de l'ürola,. en Guipúzcoa et jusqu'à la rive gauche de l'Ibaizabal (2) qui naît dans le fameux rocher d'Orduna, et arrose la noble ville de Bilbao. Et si la chronique ne ment pas — puisque les plus véridiques eux-mêmes manquent quelquefois au huitième précepte de la loi mosaïque, — il y eut un jeune homme qui pour danser avec Maria un dimanche soir au son du tambourin, vint à Ispaster de la paroisse d'Urgoiti, au pied du gigantesque Gorbea, dans la lointaine vallée d'Orozco.
Ah ! heure fatale, celle à laquelle arriva dans la ville d'Ermua la renommée de l'incomparable beauté
(1) Merindad — ressort d'un maire.
(2) Nom ancien de la rivière Nervion. — Ibaisahal signifie rioiére large.
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de Maria de Laucariz! Heure fatale, celle à laquelle le seigneur de Mendiguna entendit faire l'éloge de la beauté de la Rose d'Ispaster !
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Les nouvelles de la prochaine union se sont répandues rapidement dans les anteiglesias voisines. Mais la nouvelle ne surprend personne, il y longtemps que les projets de Don Sancho et de l'avare Martin ne sont plus un mystère pour personne ; il y a longtemps que tous les garçons de la contrée ont juré qu'ils ne permettraient pas la réalisation de projets si odieux, dussent-ils recourir à la force pour s'y opposer.
Eh bien, le moment d'agir est arrivé. Il n'y a pas un moment à perdre. Auront-ils oublié ce qu'ils jurèrent si solennellement?
Non; cent fois non. Voyez-les abandonner leurs travaux, et se diriger à Ispaster par les sentiers
des montagnes. Voyez comme ils courent, anxieux d'arriver à temps pour empêcher cette monstrueuse union.
La spacieuse place d'Ispaster se remplit de monde, " à mesure que s'approche l'heure fixée pour le mariage. Mais dans cette anxieuse multitude manque celui qui devrait être ici pour la diriger quand viendra le moment d'agir ; celui qui se trouve le plus intéressé à ce que le mariage ne s'accomplisse pas, Pedro de Belandia, en un mot.
Tous le demandent, mais personne ne peut donner une réponse satisfaisante. Dans cette multitude qui s'agite comme les flots de la mer irritée, il n'y a pas une personne qui ait vu Pedro, ou qui sache où il se trouve. Depuis trois jours il a disparu du village. '
Son absence en un tel moment cause un étonnement général. Quelques-uns craignent qu'il n'ait mis fin à ses jours, d'autres croient qu'il est tombé dans quelque piège que lui a tendu Don Sancho, et même il n'en manque pas qui attribuent son absence à la faiblesse, au manque d'énergie. Beaucoup pensent
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qu'il ne manquera pas de se présenter au moment opportun, et les regards anxieux ne se détachent pas des avenues qui conduisent à la place. Mais tous regrettent amèrement que Pedro ne soit pas au milieu d'eux, parce que tous l'aiment comme un frère.
Et comment ne pas aimer le meilleur, le plus joyeux, le plus aimable des jouvenceaux ? Pedro est l'âme des pèlerinages d'Ispaster et des anteiglesias voisines ; depuis Laredo jusqu'à De va il n'y a pas un danseur aussi gracieux, aussi infatigable. C'est en même temps un inspiré versolari (1) qui dans cent joutes poétiques a vaincu les plus fameux de Biscaye et de Guipúzcoa.
Mais pourquoi se dérobe-t-il en cet instant suprême? L'heure s'approche, les cierges brûlent sur l'autel, le prêtre attend les fiancés.
La multitude s'impatiente de voir que Pedro n'arrive pas. Les plus ardents conseillent d'agir sans l'attendre, mais l'immense majorité hésite.
(1) Poète improvisateur.
86 VIGENTE DE ARANA
Quel droit ont-ils d'empêcher le mariage? Avec Pedro à leurs tête, Pedro qui adore Maria, ils sont disposés à tout.
L'heure s'approche, l'heure va sonner, et Pedro n'arrive pas. Pauvre Maria! Pauvre Rose d'Ispaster ! Sera-t-il possible que ton amant t'abandonne à ton sort !
LA ROSE D ISPASTER
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Une vieille duègne, que Don Sancho a amenée avec lui d'Ermua, habille et orne la belle Maria, avec le plus grand soin. Il faut que la fiancée de l'orgueilleux banderizo se présente à l'autel parée comme une reine.
Maria est triste et pâle ; ce n'est déjà plus la riante et colorée Rose d'Ispaster. Ellle regarde avec une froide indifférence les riches vêtements et les brillants joyaux dont elle est couverte, et s'écrie d'une voix à peine perceptible :
— Bientôt ils devront me dépouiller de tous ces habits de fête et les remplacer par le grossier vêtement des morts. Oh! que je suis impatiente d'aller
reposer dans le lit froid du cimetière, auprès de ma bonne mère!
— Bannissez ces lugubres idées, — répond la vieille. — Ce qui vous attend c'est le lit nuptial, non la froide couche du cimetière. La fatigue, le découragement, le malaise que vous ressentez, beaucoup de jouvencelles l'ont éprouvé avant vous, à l'approche du moment de leur union. Je vous assure qu'avant peu vous vous considérerez comme la plus heureuse des femmes.
— Oh, non! je sens par instants que ma vie s'éteint. Regardez mon visage pâle et dites-moi si je parais être la Rose d'Ispaster. Ah! la couleur ne reviendra plus sur mes joues, ni le sourire sur mes lèvres.
— Vous défaillez d'émotion, mais cela passe vite à votre âge. Ramenez votre imagination à des choses plus agréables.
— Impossible, il y a des jours où je ne pense et ne puis penser qu'à mourir.
— Mourir ! mourir à dix-huit ans, mourir au
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printemps de la vie, quand tout vous sourit, quand tout vous présage un brillant et riant avenir !
— Oh ! j'étais heureuse. Pedro de Belandia m'aimait, et nous attendions avec confiance que, dans un jour peu éloigné, le prêtre nous unisse pour toute la vie. J'étais heureuse, mes yeux paraissaient toujours sourire, mes joues ne se dépouillaient jamais de la brillante couleur de la rose. Je laissais le lit à l'heure où s'éveillent les oiseaux, et j'unissais mes chants aux leurs pour saluer la venue de l'aurore. Je courais par la campagne, les bois et les monts, le cœur léger, poussant des des cris de joie, poursuivant les papillons, faisant de beaux bouquets avec les jolies fleurs qui croissent dans cette délicieuse contrée. Avec quelle impatience j'attendais le dimanche, pour danser avec Pedro sur la place, aux accords de la flvite et du tambourin !
Fatiguée, elle se tut un moment. Bientôt elle continua.
« Mais, hélas ! un jour mon père me parut plus joyeux que de coutume, et je lui en demandai la
cause. Il me répondit que je devais partager sa joie, car un noble et riche chevalier d'Ermua lui avait demandé ma main, et que nous devions nous marier bientôt. Il s'aperçut assurément que la nouvelle ne me plaisait pas, car il commença à me louer les hautes qualités de celui qui devait être mon époux, sans doute pour me faire voir combien il valait plus que mon pauvre Pedro. Il me dit que, outre que c'était un homme très riche, il était fameux dans toute la Seigneurie et aussi en Castille, dont les rois lui avaient accordé de nombreux privilèges, en récompense de ses grands services; Que c'était un des premiers chefs du parti Gamboino, le premier par sa valeur et sa fierté. Pour achever de me remplir d'enthousiasme et d'admiration, il me raconta divers faits d'armes qui lui avaient donné tant de célébrité. Il me raconta entre autres choses que celui qui devait être mon mari ayant pris d'assaut la tour d'Echeandia, passa au fil de l'épée le seigneur et onze de ses partisans. « Ces paroles, loin de me causer de l'enthousiasme, me causèrent seulement de l'horreur. Je
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frémis en pensant que j'allais avoir à passer toute ma vie auprès d'un homme si terrible, si sanguinaire, si odieux. Mais ma colère augmenta en apprenant que l'époux qu'on me destinait était le féroce Sancho Ortiz de Mendiguna, si tristement célèbre dans tout le pays.
<c Mon père était très content. L'honneur que Don Sancho allait nous faire en se mariant avec moi, et les richesses dont il allait me rendre maîtresse, semblaient lui faire perdre l'esprit, car dès ce jour jamais je ne l'entendis parler d'autre chose.
« Habituée dès mon enfance à obéir, sans réplique, à tous ses désirs et jusqu'à ses plus légers caprices, je ne me hasardai pas à murmurer une plainte, ni à exhaler un soupir. Mais quand je vis mon bon Pedro, je lui rendis compte de l'horrible malheur qui nous menaçait, car j'espérais qu'il me communiquerait le courage et la résolution qui me manquaient.
« Jamais je ne pourrai oublier l'expression que prit son visage en recevant la terrible nouvelle.
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Pendant quelques instants il ne put me répondre, tant la douleur avait brisé sa voix. Enfin il me dit qu'il y avait déjà quelque temps que lui et beaucoup d'autres jouvenceaux d'Ispaster et des villages voisins avaient acquis la certitude que le seigneur de Mendiguna désirait se marier avec moi, et que mon père ne s'y opposait pas. — « Mais, » ajoutat-il, « tous nous aiment, toi et moi, autant qu'ils haïssent Don Sancho. Tous se sont engagés par un solennel serment à empêcher cette union, si ton père ose l'envoyer à l'autel avec cet homme. Et ils accompliront leur serment ; ils enverront Mendiguna en enfer et obligeront ton père à donner ta main à celui qui possède ton cœur. »
« Pedro ne se trompait pas; tous étaient disposés à l'aider. Entendez-vous cette sourde rumeur? Ce sont les garçons d'Ispaster et des villages voisins, réunis sur la place, près de l'église. Si Pedro de Belandia se présentait devant eux malheur au cruel seigneur de Mendiguna ! Il y a assez d'arbres ici pour le pendre, et pendre ses serviteurs mercenaires. Ils le feraient, n'en doutez pas. Et mon
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père, bien que vaillant et opiniâtre, se verrait forcé de me marier avec celui que j'aime.
« Et ne croyez pas que la présence de mon malheureux amant soit nécessaire pour que ces généreux jouvenceaux tirent une juste vengeance de Don Sancho et empêchent mon père d'enchaîner ma volonté. Il suffirait que je me mette à cette fenêtre et que j'appelle à mon aide. Ne suis-je pas la Rose d'Ispaster? ■»
La jeune fille parlait avec chaleur. Sa voix de faible et tremblante était devenue claire et ferme :
« Pedro savait que ni raisons ni supplications ne pourraient émouvoir mon père, et il était décidé à user de la force. Mais j'essayai de le calmer, et j'y réussis. — « Je ne crois pas, lui dis-je, que nous devions recourir à ces moyens violen! s, qui sûrement ne plairont pas à ma mère dans le ciel. Je la prierai de nous éclairer, de nous faire connaître ce que nous devons faire en ce péril. Et je suis certaine que, elle, qui séchait mes larmes avec tant d'amour et de tendresse quand j'étais enfant,
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voudra les sécher aussi maintenant, et nous rendre la paix et la joie.
« Ah! pendant quelques jours, ma mère parut insensible à mes pleurs, sourde à mes prières. Enfin, une nuit, après avoir longtemps pleuré, pensant à elle et priant Dieu de m'appeler à lui, pour me délivrer des douleurs de ce triste monde, la fatigue m'accabla et je restai profondément endormie. Alors je ressentis une sensation de joie ineffable, et ma bonne mère m'apparut, entourée d'une céleste splendeur et me souriant avec amour. Sa voix, qui pendant tant d'années n'avait pas résonné à mes oreilles, se laissa entendre clairement et distinctement.
« Elle me dit queje devais me montrer obéissante aux ordres de mon père, et que Pedro ne devait pas recourir à des moyens violents, mais tout confier à la bonté de Dieu.
« Il vous appellera tous deux dans son sein », ajouta-t-elle, « avant la réalisation de ton union avec Don Sancho.. Bientôt vous laisserez cette misérable vallée de larmes et vous volerez dans les
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brillantes sphères du paradis, où la douleur se trouve bannie, et où vous attendent d'éternelles joies en compagnie des bienheureux. »
— Cela n'est qu'un songe, une hallucination ! dit la vieille duègne.
— Oh non! je l'ai vue, elle m'a parlé. C'est pour cela que je suis tranquille, pour cela que je ne me suis pas opposée aux désirs de mon père. Pedro n'a pas douté comme vous, Pedro m'a crue ; Pedro attend que celle qui m'a donné le jour accomplisse sa promesse.
« Il y a quelques jours seulement, je lui fis connaître les désirs de ma sainte mère. Ce fut la dernière de nos entrevues, et la plus solennelle de toutes.
« C'était à la tombée de la nuit. Le soleil disparaissait derrière les montagnes, ses derniers rayons donnaient aux objets une teinte d'une mélancolie indéfinissable. Les oiseaux se taisaient ; seul un rouge-gorge babillard chantait sur le faîte d'un toit, comme s'il eût retenu l'astre du jour près de se dérober.
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— Oh Pedro ! lui dis-je, Ma mère a enfin écouté mes prières; nos larmes l'ont enfin émue.
« Et je lui racontai l'apparition de ma mère, lui répétant les paroles qu'elle m'avait dites, et qui étaient restées gravées dans mon esprit avec une exactitude et une clarté merveilleuses. Pedro lii'écouta avec une religieuse attention, les yeux baignés de larmes. Quand j'eux terminé, il s'approcha de moi, prit mes mains dans les siennes et d'une voix tremblante d'émotion, il me dit qu'il obéirait à ma mère, qu'il attendrait le moment désiré d'aller nous réunir à elle au ciel.
« Depuis lors je ne l'ai plus revu, il a disparu du village. Mais je suis sûre qu'aujourd'hui, jour fixé pour le mariage, il sera caché près d'ici, ainsi qu'il me le promit, afin d'empêcher que cette multitude furieuse ne commette quelque malheur. »
« Mais lui et moi nous espérons avec confiance que la cérémonie n'aura pas lieu ; nous croyons que ma mère accomplira sa promesse, et que Dieu viendra à notre secours au moment opportun.
« Aussi me voyez-vous tranquille et résignée,
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aussi permets-je que vous me mettiez ces riches vêtements et ces brillantes parures, quoique l'habillement que je désire soit le grossier drap des morts; quoique le lit que j'ambitionne ne soit pas le lit nuptial, mais la froide couche du cimetière. »
Pendant ce temps, la vieille duègne avait achevé d'habiller Maria de Laucariz.
« Oh, que vous êtes belle! lui dit-elle. Le plus puissant prince pourrait avec orgueil vous conduire à l'autel. — Mais vous êtes quelque peu pâle et tremblante; ce long récit vous a fatiguée. Asseyezvous et reposez-vous un moment. Tâchez de chasser les tristes idées qui vous tourmentent. Je me retire, mais je reviendrai bientôt vous chercher, car l'heure s'approche, et mon seigneur aime l'exactitude. »
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Oh! Les cloches de l'éghse paroissiale sonnent le glas à toute volée. Ces mêmes cloches qui devaient annoncer joyeusement le mariage de la blonde Maria, annoncent que la Rose d'Ispaster est allée habiter un monde meilleur.
Quand la vieille duègne entra la chercher sur l'ordre de Don Sancho, impatient de voir la cérémonie nuptiale terminée, la pâleur de la jeune fille la fit trembler, et elle ne put réprimer un cri. La chambre se rempHt de monde. Martin, qui était entré le premier, courut à sa fille, lui prit les mains qui étaient glacées, et approchant son oreille de la poitrine de la jouvencelle, il écouta anxieusement. Le cœur de la jolie vierge avait cessé de battre.
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Le malheureux père, accablé de douleur et de remords tomba sans connaissance sur le cadavre de sa fille.
Pleurez, pleurez, jouvencelles d'ispaster! Maria de Laucariz n'existe plus. Comme la pauvre rose en bouton inhumainement arrachée de sa tige avant d'arriver à l'apogée de sa beauté, de son parfum et de sa gloire, ainsi la Rose d'ispaster a été cruellement arrachée du délicieux jardin du monde, sans voir ses rêves d'amour et de bonheur réalisés, sans se voir unie à l'aimable Pedro, sans éprouver les saintes joies de la maternité.
Pleurez, pleurez,* jouvencelles d'ispaster! Celle que vous aimiez tant, celle qui était l'orgueil de la anteiglesia, a cessé d'exister.
Mais non, ne pleurez pas! La terre n'a pas été faite pour que les anges l'habitent; Maria s'est envolée dans sa patrie. Dans ce suave et heureux climat, la délicate fleur se trouve à l'abri des vents et des tempêtes.
Don Sancho Ortiz de Mendiguna ne s'est pas hasardé à accompagner au Champ du Repos le cadavre de sa fiancée. Il craint la colère des honnêtes habitants d'Ispaster, qui, non sans raison, lui attribuent la mort prématurée de la jeune fille, et il est impatient de se trouver de retour dans son chàteau-fort d'Ermua.
Aussi a-t-il demandé son cheval et s'est-il mis immédiatement en chemin sans attendre ses serviteurs, auxquels il a ordonné en partant de reprendre ses équipements et de le suivre sans plus tarder. Il emmène seulement avec lui un écuyer, dont nous n'avons pu trouver le nom dans les chroniques de ce temps.
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En revanche, ces mêmes chroniques nous disent que ni l'écuyer ni son seigneur n'arrivèrent jamais au terme de leur voyage. Quant à la fin malheureuse que durent trouver Don Sancho et son serviteur, il y a diverses opinions, et -il est probable que la vérité ne se découvrira jamais.
Les uns disent que plusieurs garçons d'Ispaster, dont l'irritation arriva à son comble en voyant la lâche fuite du chevalier, se mirent à sa poiu-suite auxieux de venger la mort de la blonde Maria, et qu'étant parvenus à l'atteindre, ils l'attaquèrent à l'improviste avec une grande furie, et lui donnèrent la mort malgré sa résistance désespérée. L'écuyer mourut en défendant son seigneur.
Les autres racontent (et cela nous paraît plus probable) que chevalier et écuyer étant arrivés au bord de la rivière de Lequeito (laquelle avait beaucoup crû, car une pluie torrentielle avait fondu en peu d'heures les neiges qui courronnaient la Sierra d'Oiz, où cette rivière prend naissance), Don Sancho voulut la passer à gué, sans faire aucun cas des avis du prudent écuyer, qui entra cependant dans
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la rivière à côté de son seigneur bien qu'il reconnût que c'était une insigne témérité, un véritable acte de folie. Un moment ils résistèrent à l'impétueux courant et firent même avancer leurs chevaux vers la rive opposée; mais la rivière parut s'irriter de rencontrer de la résistance : Don Sancho, son écuyer, et les deux vaillants coursiers, dignes d'un meilleur sort, furent entraînés avec une rapidité vertigineuse par le courant, dont l'impétuosité sembla augmenter soudain.
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II fait nuit ; une nuit obscure et froide, une nuit triste et silencieuse, dans laquelle on n'entend ni le moindre bruit ni le plus petit soufñe de vent.
Nous sommes dans le cimetière d'Ispaster. Cette légende finit où finissent toutes les misères et toutes les grandeurs humaines, dans le champ consacré aux morts.
Ici la terre a été récemment remuée; cette grossière croix de bois est neuve, et sans doute on vient de la placer là. Oh ! ce doit être la tombe de la Rose d'Ispaster, celle dont la merveilleuse beauté était proverbiale dans la merindad de Busturia. et môme dans tout le comté de Biscaye.
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Au pied de cette croix il y a un homme agenouillé sur la terre humide dont il ne peut détacher ses yeux remplis de larmes.
C'est Pedro de Belandia ; c'est l'amant de Maria de Laucariz.
Oh ! sa douleur est horrible. La mère de sa bienaimée n'a pas accompli sa solennelle promesse de les appeler tous deux auprès d'elle. Elle a appelé Maria le laissant seul, seul avec son désespoir et ses larmes.
Longtemps il resta à genoux, les bras croisés sur la poitrine, les yeux fixés sur le sol. Puis fatigué, il se laissa tomber sur le tombeau, couvrant de baisers la terre qui lui cachait son trésor, et prononçant des phrases entrecoupées et inintelligibles.
Enfin il ne remua plus. Exténué de fatigue et de douleur, il s'était endormi sur la tombe de sa bienaimée.
Pendant ce temps la neige avait commencé à tomber à gros flocons et elle tomba abondamment toute la nuit. Comme un blanc suaire, elle enveloppa
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complètement Pedro de Belandia, qui ne sortit plus de sa profonde léthargie. Il s'était endormi pour toujours.
VICTOR BALAGUER