‹ Contes espagnols;Chapitre 8 sur 14 · ENVOI · texte numérisé non relu

ENVOI

Belle dame, si ma chanson vous semble indiscrète,

pardon. La chose restera entre nous le veilleur

et moi garderons le secret .

A l'aube j'ai vu un rossignol qui chantait, perché sur le peuplier blanc qui est sous ta fenêtre. Que te disait-il, mon âme, jeune flUe aux yeux aimants, que te disait-il, le troubadour des bois, celui aux chants mielleux ? Tu étais endormie et tu ne l'as pas entendu ; mais comme l'oiseau me rendait jaloux, j'ai essayé de comprendre et j'y suis parvenu. Le rossignol disait : « Je t'aime ! je t'aime ! je t'aime ! »

Chaque soir vient à sa fenêtre, à l'heure où s'en va

LE LIVRE DE l'aMOUR 191

le soleil, mon aimée, aussi belle qu'un bouquet do fleurs. La douce lueur du crépuscule avec sa couleur affaiblie, la revêt de blanc, et la fait ressembler à une vision. Elle s'accoude à la fenêtre, je passe au-dessous, nos regards se croisent, nous nous comprenons, et alors pour que je puisse la voir plus longtemps, je m'en vais à reculons.

Je voudrais savoir ce que bruissent les insectes qui volent dans l'espace ; je voudrais savoir ce que disent les eaux qui glissent dans les prairies ; je voudrais savoir ce que se content les uns aux autres les arbres murmurants ; je voudrais le savoir mais je ne le saurai jamais.

Il serait plus facile de savoir ce que tu penses quand tu me vois languir d'amour à ton côté ; il serait plus facile de savoir ce que disent en me regardant, tes yeux endormis ; il serait plus facile de savoir si tu trouves que mon amour est l'aimanl de

102 VICTOR BALAGUER

ton amour ; il serait plus facile de le savoir, mais je ne le saurai jamais non plus.

On lui mit au front une couronne de lis et on la revêtit de blanc, les mains en croix.

Elle semble vivante dans son cercueil de cristal, quand les vierges vont l'enterrer.

Àh ! Dieu ! quand il arrivera ! Ah ! Dieu ! quand il saura que sa bien-aimée est morte pendant qu'il voyageait sur mer !

Soudain il arri^■e. — « Ne me direz-vous pas où est l'Aînée, car j'apporte pour elle des perles et des coraux? »

— « Hier soir l'Aînée est morte, et nous sommes allées l'enterrer. Cependant son corps et encore dans l'église. »

— « Hélas, mon Dieu, mon cœur me le disait bien ! Hélas, mon Dieu, je veux lui donner un baiser ; s'il ne la ressuscite pas, c'est qu'alors elle sera bien morte ! »

LE LIVRE DE l'aMOUR 193

Il est allé à l'église, il se trouve devant l'autel de Saint Paul, et il brise les verres du cercueil de cristal.

Déjî"i^ ses lèvres sur ses lèvres, il lui a donné un ardent baiser, et déjà la morte, ressuscitée, pousse un cri de plaisir.

Ah, mon Dieu, quelle joie ! Ah, mon Dieu, quelle joie plus grande que de trouver sa fiancée vivante et de pouvoir l'embrasser !

Hier, quand la rougeâtre lueur du matin nous embrasait tous deux du faisceau de ses rayons, j'ouvrais mes lèvres pour te dire : « Je t'aime ! »

Aujourd'hui, que tombe déjà le crépuscule du soir sur mes années qui s'enfuient, sur mes cheveux blancs, j'ouvre encore mes lèvres pour te dire : « Je t'aime ! »

Demain, quand mes yeux seront fermés par les ombres éternelles et que le monde me croira pour-

194 VICTOR BALAGUER

rissant sous la terre, je sortirai de ma tombe pour te dire : « Je t'aime ! »

Je me trouvais dans l'obscurité, t'at tendant dans ta maison. Ton collier de brillants était sur la table et j'en vis soudain étinceler les pierres, frappées dans l'ombre par un rayon de claire lumière. C'est que tu venais d'entrer sans bruit et qu'un rayon de ton regard était tombé sur les joyaux.

Hier soir tu fixais sur moi ta vue, je sentais peser sur moi ton ardent regard, et tout le monde put remarquer que des flots de pourpre passaient sur mon front embrasé. Ah ! ne me regarde jamais de nouveau comme hier soir, si tu veux que ton secret soit gardé, car le marbre même conserve une trace quand tombe sur lui le feu du ciel.

LE LIVRE DE l'AMOUR 105

Je me souviens qu'un, jour de Mai, là, quand pointait la brillante aurore de notre amour, au temps où nous errions par le bois, nous gravâmes nos deux noms sur un arbre, puis nous commençâmes à tourner autour, les mains enlacées et le cœur rempli de joie.

Je me souviens que tu me dis alors, en baissant tes yeux, pleine de pudeur : — « Qui sait si du bois de cet arbre ne sera pas fait le berceau de nos enfants ! » Et je me dis en moi-même, bercé par le son argentin de ta douce voix : — « Qui sait si du bois d3 cet arbre ne sera pas faite la croix de notre tombeau ! >

Hier soir, oh ! jeune flUe, je rêvai que j'étais un petit oiseau aux ailes de couleur ; que tu me tenais enfermé dans une cage, suspendue au rebord de

196 VICTOR BALAGUER

ton balcon ; qu'avec tes petites mains blanches lu lissais le velours de mon doux plumage; que, arrondissant ta bouche incarnate, tu me donnais la becquée avec tes lèvres et qu'ensuite tu me plaçais sur ton sein, du côté du cœur.

Je naquis sur les plages de la Provence, sous les flammes d'un soleil de feu, emporté sur les ailes des brises de mer et mêlé aux calices des tendres fleurs.

Les vallons pleins d'arômes de la Durance me donnèrent des parfums, les cieux splendides des lumières et des couleurs, les sonores courants du Rhône de douces musiques.

Les lumières crépusculaires brillaient quand je naquis ; pour couche j'eus des œillets et des violettes avec des amours voltigeant autour.

Ma chevelure est tressée avec des fils de perles et des anneaux d'or, ma tunique est de toile de

LE LIVRE DE l'aMOUR 197

feuilles de rose et mon diadème de rayons de soleil.

Je vais par les villes et les campagnes, chantant la patrie, la foi et l'amour, et ma harpe aux trois cordes est la harpe sacrée des troubadours.

Je suis la chanson de Provence, je suis la chanson de l'amour. Ouvre-moi, oh ! jeune fille ! les portes de ta maison et de ton cœur ; ouvre-moi les portes, oh ! jeune fille, jeune fille de la Vallée d'Or!

^cf\

VICTOR BALAGUER

A Frédéric Mistral

au ?,u]ei d'une visite avec lui à la Fontaine de Vaucluse.

Vaucluse, 18 juillet 1866.

Page 1