‹ Contes et discours d'Eutrapel, de Noël du Fail (volume 2)Chapitre 5 sur 51 · EN REFUSANT · texte numérisé non relu

EN REFUSANT

très que les roys seigneuriroient et domineroient : vous autres, parlant à eux, ne ferez pas ainsi. — Hay, dit Lupolde, nolite tangere christos meos.

— C'est chose estrange, continuoit Polygame, d'ouyr parler aux vieux du temps où les juges prenoyent tant d'argent des parties, et excessivement, et qu'en moins de rien un homme ayant la robe longue sur les espaules estoit riche outre mesure, et n'y avoit voisin qui ne fust mangé par eux et mis en pourpoint.

Il y avoit, disoit il, un président de cour souveraine, qui aussi estoit juge particulier d'une province, voire officier d'aucuns prélats, barons et autres seigneurs , comme les saisons et les temps ont leurs maladies, qui estoit le plus avaricieux et chiche qu'on ait jamais ouy parler. Il se logeoit volontiers en une taverne, à ce que les parties eussent moyen de communiquer plus familièrement avec luy, estoit au bout d'une grande table remplie de poursuivans, faisant grand' chère à leurs despens, car tousjours estoit franc de l'escot et deffraié : jamais ne payoit rien , encore luy faisoit l'hoste quelque pension, que ce bon père en Dieu appeloit présent honneste. Il y avoit aussi un pauvre gentil-homme plaidant, auquel on dit que, s'il vouloit avoir la raison et yssue de son

56 DE CEUX (i UI PRENNENT

procès, il luy convenoit foncer et bailler argent à ce maistre président; que, sans cela, il avoit beau le saluer et présenter placets, qu'il n'y feroit rien non plus que le cocq sur les œufs. Alors, s'estant enhardy, il entre chez ce juge, lequel il trouve en une chambre basse, avec un vieil serviteur qui vendoit bien chèrement la porte; luy remonstra sa cause, fait tout plein de devoirs à la luy donner à entendre, et en concluant mit et posa fort humblement et avec grande cérémonie dix escus sur le bout de la table. Le président, qui enrageoit et se mangeoit le bout des doigts qu'il ne les encoffroit, et, d'autre costé, se voulant depescher de l'opinion que le client pourroit recevoir qu'il fust larron et attrape-denier, commença à le blasmer estrangement : « Comment, dit-il, estes vous si impudent d'apporter de l'argent à un chef de justice comme moy? Qui vous a aprins cela? Voulez vous me corrompre par vos beaux escus? 11 se void bien que vous estes quelque bon marchant, de me venir essayer de ce costé là : sont les gens de ce temps cy, tout est corrompu et perdu. » Le gentilhomme, se voyant ainsi approcher et recongnoistre, alongeoit le bras, voulant reprendre son argent, auquel le président respondit" : « Je ne vous ay pas dit que vous !e repreniez, si m'avez bien entendu, et

Page 1