‹ Contes et discours d'Eutrapel, de Noël du Fail (volume 2)Chapitre 9 sur 51 · QSSE LES FAUTES S E N T R E S U Y V E NT · texte numérisé non relu

QSSE LES FAUTES S E N T R E S U Y V E NT

ont la charge seroient les premiers qui payeroient l'amende, comme estans de la même condition.

— A la vérité, dit Polygame, l'un erreur tire l'autre : quand on void les loix mesprisées et sans estre gardées, chacun se dispence, et dit comme nos pisseurs : « Puis qu'un tel ou une telle fait ainsi et ainsi, et qu'on n'en sonne mot, j'en puis bien faire autant ; puis qu'un tel est juge, et n'est qu'un asnier et ignorant, je le feray aussi bien que luy. »

Eutrapel fît la retraite de ce conte , disant que vous ne sauriez mieux punir un vilain que par la bource, et que les bonnes ordonnances, comme celles cy dessus, bien establies, sont aisées à garder, pourveu que les officiers et exécuteurs d'icelles n'y ayent interest particulier ou boursal : comme, pour exemple, il seroit beau que les putains reformassent un couvent de religieuses, qu'un roturier jugeast de la noblesse, qu'un prestre se meslast de la guerre. « Par le corbieuîdit le grand seneschal de Normandie Brezé, puis que le cardinal Briçonnet veut voir nos gens d'ordonnance en armes, et qu'ils se monstrent devant luy, je m'en vois, à pareille raison, assigner les ordres de prestrise pour tenir à Chartres, dont il est evesque, et y sommes aussi bien fondez l'un que l'autre. »

De la Goutte.

Il se meut propos de l'impatience et (douleur que reçoivent les goûteux.

'Maistre Jean Foureau dit qu'un gentil-homme romain, appelé Servius Clodius, se fit empoisonner les cuisses pour la douleur de la goutte qu'il avoit aux pieds, et aima mieux en perdre l'usage que d'estre tousjours en ce martire; ce que Marc Agrippa, un autre chevalier, suivit à peu prés, mettant ses pieds en un bacin plein de vinaigre tout bouillant, pour appaiser la rage de cette meschante maladie.

Eutrapel luy demanda, pource qu'il estoit des plus fameux apoticaires, combien il avoit de recettes contre la goutte attachées à son crochet. u II faudroit, respondit-il, des aiguilles autant

qu'il en pourroit en l'église Nostre Dame de Paris pour coudre les poches et sacs où sont lesdites recettes : car tout le monde est médecin, et principalement en ceste maladie, où chacun y apporte son conseil, qui est la drogue, comme dit César, qui soit à meilleur marché. »

Eutrapel dit que les médecins sont encore après à sçavoir d'où procède la goutte. « La plus part sont d'avis, pour ne faillir au gênerai, qu'elle vient et procède de toute la masse sanguinaire corrompue; les autres, comme Fernel, du cerveau et parties adjacentes; Paracelse, que c'est un venin composé d'un vent enfermé, et qui court, selon le mouvement de la lune, par les veines et artères, puis, se deschargeant sur les jointures et autres articles foibles, cause telles et si extrêmes douleurs; et que, si un goutteux naturel, qui ait apporté le mal du ventre de sa mère, s'accouple à sa femme pendant qu'il est aux abboys et fort de sa maladie, indubitablement l'enfant qui en sortira sera goutteux, ou, s'il ne Test, les enfans de luy, voire à longues suites et générations, comme vous voyez aux bossus et ladres; et n'y avoir autre moyen de chasser ceste maladie héréditaire que se marier en race bien saine et non endommagée desdits maux, car petit à petit la semence contagieuse se escoule et amortist.

Quant à la goutte verolique, elle se cognoist plus par estre aux charneures et muscles du corps qu'aux jointures, et n'en desplaise à nos médecins ordinaires : car c'est le vif-argent dont on a frotté les pauvres verolez précieux, lequel, en quelque so^rte qu'il soit mis, sinon qu'il soit réduit en sa première forme, c'est à dire luy changer tous ses habillemens et le mettre en eauë philosophale, pert, mange et consomme tout ce qu'il approche, contre l'advis de Tierry de Hery et autres ses confraires barbiers.

Bien est vray que, s'il est despouillé, et mis en beaux draps blancs à coucher tout seul et avec luy-mesme, alchimistes, où estes-vous.-* Il guérira non seulement la goutte, mais toutes maladies, quelque incurables qu'elles soient, combien que de soy, prins au poids de dem.y escu et avalé, il face, sans offenser, sortir l'enfant du ventre de la mère promptement.

— J'ay assez, dit Foureau, ouy parler de tout cela, mais je n'en ay encore apperceu aucun effect; toutesfois il se reveille beaucoup de choses aujourd'huy qui ont esté ignorées des anciens, et, pour mieux dire, cachées : car celuy qui est sur les espaules du géant voit plus loing que celuy qui le porte. Aussi voyons nous ce que l'antiquité a seu et ce que depuis y est acreu et adjousté.

Une chose ay je bien aprins, c'est que le fin et essence des corps simples ou composez, tirez par le moyen des chimistes, faict de merveilleuses opérations aux maladies estranges, lesquelles, quelque chose que nous en disions, ne se guérissent par longues et affamées diettes et -médecines laxatives souvent répétées, par lesquelles, avec nostre extractum ou secret de colocynte, nous soustenons les humeurs péchantes estre petit à petit dérobées : car aux maladies longues et chroniques faut manger tout son saoul, mais sans excez, pour ce que nature ne veut estre affoiblie, ains confirmée et confortée par bon nourrissement, et en cela n'estre contrevenu aucunement à nostre maistre Hipocrates, quand il dit que tant plus on nourrist les corps impurs, plus on les offence : car cela s'entend d'un homme replet et humoral. Mais aux goûteux, paralytiques, hydropiques, et autres maladies endurcies et invétérées, cela n'a aucunement lieu, ainsi mesme que Gesnerus a doctement escrit, et l'expérience d'autre part le nous monstre. »

Lupolde lors dit que sainct Hierosme (encore que son principal savoir fust en traductions, si estoit il versé en toutes disciplines}, dit à ce propos que plusieurs goûteux se sont trouvez guéris et affranchis d'iceluy mal par avoir eu faim, soif,

DE LA GOUTTE. yS

et souffert autres incommoditez qu'on reçoit par bannissement, prison et autres calamitez. " Ce qu'est arrivé n'a pas long temps, ce fut l'an mil cinq cens cinquante six, à Franciscus Pehius, qui, pour avoir esté prisonnier, fut guery de la goutte, qui l'avoit tenu jusques à cinquante ans, au moyen d'un bien peu de pain et eauë qu'on luy donnoit. — Je ne le trouve pas estrange, dit Polygame, car j'ay veu en quarante jours guérir goûteux de plus de vingt cinq ans, faisant une diette, non pas resumptive, qu'ils appellent, et qu'il ne mangeast tout son saoul; mais il ne beuvoit nullement de vin, ains d'un breuvage non fascheux au goust, dedans lequel, à mon advis, il y avoit quelque infusion autre que celle dont les médecins usent ordinairement. Et de ma part, disoit il, je suis aussi au roolle des goûteux, et n'ay trouvé autre remède, après avoir couru toutes les escholes des médecins, empiriques, coupeurs de couilles, vieilles devines, sorcières, arracheurs de dents et vendeurs de theriacle, qu'un grand bacin d'eau froide, une escuelée de sel dedans, puis une serviette trempée en cela applicquée sur les parties douloureuses : qui est la recette que le feu seigneur de Montmorancy, connestable de France, disoit luy avoir cousté cinquante mille escus à apprendre : car, après longues et cousteuses expe-

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riences, il n'avoit trouvé que ce seul remède. Et si je me fais saigner le pied en l'eau de la veine qui sera plus grosse et apparente, du mesme costé oùj'aymal, pour tout asseuré, ce que plus de trente fois j'ay expérimenté, le troisiesme jour après, ma douleur cessera. Et estime estre ce vent ou flatus, dont vostre Paracelse parle, qui sort avec ce peu de sang que vous faites tirer, qui est occasion de la soudaine guerison, laquelle commence incontinent que vous estes saigné. Et de fait feu monsieur Birague, cardinal et chancelier de France, vieux qu'il estoit, n'a trouvé que ce seul remède de saignée, non pour la guérir du tout, mais soulager le patient.

Il y eut à Rome un empirique qui promit à un cardinal fort goûteux le guérir absolument. Le cardinal, qui avoit tant veu de telles gens, luy dit que le lendemain ils en deviseroient plus amplement, pendant lequel temps il luy envoya son maistre d'hostel pour emprunter dix mil escus, auquel ce gentil guérisseur respondit estre un pauvre compagnon et n'avoir pas un bayoque pour passer l'eau. La responce entendue :« Retournez, dit le cardinal, luy dire qu'il vuide, sur peine des estrivieres, comme un affronteur : car, s'il savoit guérir de la goûte, il seroit plus riche que les Foucres d'Ausbourg. »

— Eh bien, ce dit Foureau, vostre goutte est chaude ; mais, si elle estoit froide et stupide, comme il s'en trouve assez, vostre si rare médecine d'eau et de sel y seroit elle bonne?

— Ouy, je vous promets, respondit Polygame, qui est pour faire enrager toutes vos maximes et théorèmes, vray qu'il y faut mesler quelque chose qui ne couste pas beaucoup, comme de la cendre de fousteau, de fresne, ou de métaux bien préparez. Je sçay bien qu'il y en a qui ont jugé la goutte estre une froideur et congélation de sang, qui cause et nourrist la debilitation et foiblesse des membres, asseurans que l'eau n'y vaut rien du tout, non plus que la diette affamée, ou médecine laxative, mais bien faire grand'chere, et tenir les vaisseaux du corps bien plains et refaits de bon vin et vivres à l'equipolent; quelle opinion, venue des Alemans avec leurs sueurs, s'en va gaigner le prix contre l'erreur antique. Mais le patient cognoist mieux ce qui luy est propre et nécessaire pour eschauffer ou refroidir sa douleur, sans s'amuser aux divers conseils et recetes que luy donnent ceux qui le viennent visiter. Euripide, à ce propos, dit qu'il ne craint point tant la mesme m.aladie comme les redites et répétitions de mots qu'il faut faire à ceux qui le voyent, l'enquerans « combien de temps y a-il que vous estes malade.

comment est venu le mal, avez vous esté purgé, vous ennuye-il beaucoup, la teste vous fait-elle mal, allez vous bien à voz affaires «, et autres interrogatoires, dont les mal entendus font la guerre au pauvre patient, qui est contraint leur respondre, s'il n'a donné ordre de les faire advertir qu'il ne soit importuné : « Ouy, nenny; nenny, ouy. >;

— Je leur mettrois un baloy au pied de mon lict, dit Eutrapel, comme fit une femme du Puis du Mesnil, de Rennes, laquelle, estant en plein champ de bataille d'injures verbales avec sa voisine, et voyant n'avoir plus de poudre d'invectives pour tirer et se défendre, mit un baloy à sa fenestre, en disant, selon le patois du pays : Palle va olii. Dom Robert Jouaut, de la paroisse de Sainct Erblon, prés Rennes, encore qu'il eust la mort entre les dents, estoit fort pressé d'une damoiselle à respondre comme il se portoit, et, entre autres, s'il avoit rien prins ce jour-là : « Ouy, ditil, j'ay prins ce matin une mousche qui bruyoit autour de mon lict. »

Me souvient aussi de maistre Jean le Clerc, chanoine de Dol, lequel estoit persécuté de la goutte peut estre qu'elle estoit venue de la fièvre de Dol) autant qu'homme de son mestier pouvoit estre. Son curé de Mordelle le vint voir, et,

voulant, à son jugement, le resjouir, luy demanda s'il estoit aussi malade comme il avoit entendu par les chemins : « Vertu sainct George, dit le chanoine, qui tordoit la gueule comme le diable qui escrit le caquet des femmes derrière Sainct Martin, ne le vois-tu pas bien? — Ha! respondit le curé, l'on ne meurt pas volontiers de la goutte; il est bien vray qu'elle faict grand mal, mais elle ne dure pas. — Mordienne! s'escria le goutteux, qui escumoit et maugreoit Dieu comme un chartier, bourde! si j'empoigne un baston ! Va dehors, vilain, mastin à gros poil; que la bosse d'yver te puisse coupper la gorge! — M'aïst Dieux, respondoit lesacerdot, amoncelant les lèvres ensemble et faisant le petit bec, vous n'aurez de long temps la pipe pleine, puisque vous n'avez que la goutte. »

Quelle mine, à vostre advis, fît lors ce misérable goutteux? Je le vousdiray. Sans se souvenir de son mal, vaincu par une concution véhémente de ses esprits vitaux furieusement desbridez, il se levé, prend un baston, court plus de cinquante pas après ce maistre curé, auquel il donna personnellement, en sa présence et en nom privé, cinq ou six bons et notables coups de baston. Depuis luy ay ouy dire et affermer que lors de sa course il ne sentoit aucun mal, comme Ton dit de

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la femme de Glaume Truant de Tremerel, laquelle, sur le point de mourir, voiant le bon homme Glaume monté à la bonne foy sur sa chambrière, reprint ses esprits, en disant : « Ha meschaot! je ne suis pas encore si bas comme tu pensois, mercy-Dieu. Madame la truande, vous irez dehors tout à ceste heure. » Semblable chose estoit survenue au fils de Crœsus, muet, lequel, voyant le poignard sur la gorge de son père, dit (et lors se rompit le filet qui empeschoit sa langue^ : « Ne le tuez pas, c'est le roy Crœsus. »

Lupolde dit que le mestaier de la Herissaie, malade à deux doigts prés de la mort, ne fut remis et restitué en sa première santé que par une cholere de voir son valet Petit Jean, coupper d'un Cousteau bien tranchant et affilé, de grand's lesches et lopins de pain, et beaucoup plus qu'il n'en falloit pour le disner de son tinel et famille; dequoy fasché à outrance, après avoir craché de courroux force escume gluante et gros sanglots qui luy estouppoient les conduits ^car nous vivrions longues années si les canaux et tuyaux de nostre corps n'estoient empeschez et bouschez^, reprint par ce moyen ses esprits, qui ja prenoient un nouveau chemin pour s'en aller, huchant et criant à plaine teste : « Paillard, auras tu tantost faict? Je te voudrois toy et ton coutel en la feusse

Dapigne. Saincte Marande! il faut rétourner au moulin; c'est autant depesché; il n'y a pain qui ne s'y en aille. »

L'Accord entre deux gentils-hommes.

ES médecins trouvent les maladies de fort dangereuse conséquence, lors ^iii qu'ils ignorent la cause et source d'icelles. Ainsi, entre deux voisins d'un poids et d'une portée, y a ordinairement, s'ils n'ont l'entendement bien fait, à demesler quelcjues particularitez et petits débats, qui à la fin s'amassent en un tourteau, duquel se compose une grosse et lourde querelle. « Comme puis peu de jours, dit Polygame, je me suis trouvé à un accord entre deux gentils-hommes de ce pays, où j'ay aprins de merveilleuses ouvertures et délicatesses pour y parvenir, et toutesfois un seul moyen, que vous orrez, fut suivy.

C'estoient deux voisins, qui vivoient tant ob-

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scurement et cruellement les uns avec les autres qu'ils ne communiquoient ou parloient ensemble et ne se voyoient jamais, encore que leurs terres et héritages fussent enclavez et entrelacez les uns dedans les autres. Si d'aventure ils se rencontroient en quelque lieu de neutralité, et où l'un ou l'autre n'eust lieu et puissance de commander, vous eussiez veu les difficultez, grâces et contenances, tant subjettes à l'ambition que le meilleur du temps se passoit à qui seroit le plus vaillant et outre-cuidé opiniastre; et, si de fortune, ils estoient tellement contraincts qu'il leur fallust se saluer, il y avoit du débat assez pour empescher tous les maistres arpenteurs du pays, à savoir si la main alloit au bonnet, ou si le bonnet alloit à la main; si le bot frapit le palet, ou si le palet frapit le bot. Leurs serviteurs, par une mesme contreliaison et ressemblance de conditions, se mesuroient autentiquement aux qualitez et grandeurs de leurs maistres, bravoient les uns les autres, magnifîoient de toutes parts les races, biens, authoritez et richesses des maisons où ils servoient, avec tel respect, neantmoins, pour les defences que leurs maistres leur faisoient, que telles mines et fanfares n'outrepassoient ny alloient plus loin qu'en simples menaces, avec quelque petit mot de gueule coulé à la légère.

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