DE LA MOQUERIE
grand fruict, ains une inconstance et légèreté. Lupoldc estoit avant-hier sur la lice de Rennes, regardant les monstres de la ville, comme tous pique-papier et chiquanoux se trouvent volontiers aux endroits où vray-semblablement se font distributions de coups d'espée ou de poin, pour arracher les dents à quelqu'un; et, voyant une compagnie de gens de pied assez bien en ordre, dit que c'estoient de beaux piétons et advanturiers; mais il luy fut tout court respondu que c'estoit une brave fanterie; auquel fut de pareil interest répliqué fantassins ou infanterie. Il continua, disant n'avoir onc veu plus belles bandes : où il luy fut dit que c'estoient escadres et regimens; et pour avoir equivoquement pris tels mots l'un pour l'autre, savoir escardes et reillemens, il fut presque en danger d'estre bien frotté. Jugea semblablement que l'un d'iceux avoit une belle salade, un casquet, un bassinet, un cabasset sur sa teste : à quoy par plus de neuf fut dit morion. Pécha encore plus lourdement: car d'un heaume, luy fut apprins un armet; une bourguignotte, un accoustrement de teste; pour le plumail, luy fut reproché pennache ; pour capitaine, queytaine ; coronal, collonel ou colhunel; pour dizenier, caporal; cinquantenier, cap-d'escouade; et en l'erreur lanspessade , réussir, grance, politese, tra-
DELAMOCLUERIE. 201
guet, une armée bien leste, et altese acoustrée d'un fréon et suyvie d'un estramaçon, se trouvèrent aussi sur les rangs. Quand Pihourt, maçon de Rennes, monté sur sa jument, botté de foing, ceinct sur sa grand' robe, et le chapeau bridé, allant à Chasteau-briand pour l'édifice d'un beau chasteau, ouyt les grands ouvriers de toute la France iilec mandez et assemblez, qui n'avoient autres mots en bouche que frontispices, piedestals, obélisques, coulonnes, chapiteaux j frizez, comices, soubassemens, et desquels il n'a- ^ voit onc ouy parler, il fut bien esbahy; et, son ^ rang venu de parler, attendans quelque brave | desseing, leurdict, payant en monnoye de singe, sstre d'advis que le bastiment fust faict en franche ît bonne matière de piaison compétente, selon que l'œuvre le requeroit. S'estant retiré, fut de toute l'assemblée jugé pour un très-grand personnage; qu'il le faloit ouyr plus amplement sur cestè profonde resolution, que ils ne pouvoient assez bien comprendre, et qu'il sçavoit plus que son pain manger. Mais le paillard, demeurant en sa victoire, se retira, disant ne se pouvoir achommer d'avantage, et que les manches du grand bout de Cohue ne pourroient aller de droict fil sans luy et selon Vequipolation de ses hetero-
dites. Ce qui les estonna encore plus, ne sça- 1 : 26
202 DE LA MOCLUERIE.
chans ce qu'il disoit, et de là est venu ce soubriquet : Résolu comme Pihourt en ses hétéroclites. »
Polygame consentoit que nos anciens avoient mieux, mais non si rethoriquement, parlé que nous, et leur langage plus cler et entendible; en vouloit croire tous les livres de la Table ronde et les douze Pairs, la lecture desquels est plus douce, familière et coulante que ne sont les livres de nostre saison, voire de beaucoup plus.
« De ma part, je le croy ainsi, dit Eutrapel; mais nos nouveaux s'en moquent, disans estre contes fabuleux, et d'y prendre appuy et les alléguer comme autheurs de mise et bon alloy estre chose ridicule et de néant.
— D'estre fabuleux, dit Polygame, je ne le puis croire; car en la Grand' Bretaigne, maintenant Angleterre, pour y avoir les Saxons fait grandes conquestes, et en la Petite, qui n'a point changé de nom, se voyent joints les vieux titres et panchartes, plusieurs sepulchres et tombeaux très-anciens, vieilles ruines es forests encore portans anciennes marques des lieux ordonnez pour le combat, fontaines, perrons estofés de grand's pierres ou briques, qui passent bien plus loin que mil ou douze cens ans. Et ay veu un différent escrit en latin sur le droit appelle trespas, qui est, quand l'on passe sur la terre d'un seigneur
DE LA MOCLUERIE. 2o3
dont se paye le devoir, appelé coustume, uniformément semblable aux defences que faisoient les chevaliers errans aux passans sur la terre d'autruy, à beaux coups de lance, et à peine de prison. Ce que le grand roy François souffrit estre fait en sa personne par les sergens et foresiiers de la Forest Noire, depuis apellée Laumur, aujourd'huy de la Hunaudaye. S'ils objectent, pour la confirmation de leurs fables, que les romans ou livres faits touchant ce sont trop approchans de nostre langue d'aujourd'huy pour prouver telle antiquité, je leur respondray que le roy Charles le Quint les fit mettre et traduire au langage de J
sa saison, comme aussi il y fit traduire plusieurs livres latins. Et qui voudra voir la conférence des ^
premiers vieux romans escrits à la main, dont |
s'en void beaucoup à la Librairie du roy et autres, où l'on ne peut presque rien entendre, avec iceux ainsi faits agencer par icelui roi Charles, jugera aisément que les choses ont esté sans fables.
Si quelqu'un aussi se fondoit sur la non verisimilitude de tant d'adventures, enchantemens, de la fluste d'un roy Oberon, tant de somptueux palais soudainement se perdans et evanouissans, et du cheval de Pacolet, qui est encore plus en çà, d'une Melusine, de Merlin, je luy respondray que, le christianisme estant pour lors bien peu
204 ^^ ^'^ MOCLUERIE.
advancé aux contrées de par deçà, le diable avoit beau jeu h faire ses besongnes, essayant, entant qu'est en luy, nous empescher et divertir du vray service de Dieu par ces moqueries et illusions. Et, gaignant tousjours pays, allant de pied en pied, a si bien fait cest esprit calomniateur que d'esteindre, en ce qu'il a peu, le nom de Nostre Seigneur Jésus Christ, et iceluy obscurcir et cacher aux hommes : nom qu'il craint le plus, et sa puissance, à luy tellement redoutable que, là où l'Evangile est preschée et receue, le trahistre paillard n'a garde s'y trouver et faire des siennes, comme il fait aux lieux où l'on parle bien de Dieu, ainsi que font les juifs et mahumetans, mais non de la Trinité et ce tres-puissant Messie Jésus Christ son fils, par lequel seul nous avons accès à ceste très-haute majesté de Dieu. Et ne trouveront estranges telles badineries diaboliques et sorceleries ceux qui auront leu les histoire^ des pays septentrionaux et autres nouvellement trouvez. Saxo Grammaticus, Olaus le Grand, Spranger, Pol Grillaud, et, sur tous, ce qu'en a dernièrement escrit ce tres-docte Bodin en sa Demonomanie. »
Eutrapel dit lors n'avoir soustenu Lupolde fors pour monstrer, suivant Topinion d'Horace, que plusieurs choses ensevelies revenoient et re-
DE LA MOCLUERIE, 205
najssoient après en leur première vigueur, s'asseurant que d'huy à cent ans (je vous y convie) se trouveront plusieurs Lupoldes, avec leurs braquemars ou coustelas, parlans de toutes langues un peu, et oublians, en telle confusion, la leur propre et maternelle, comme il s'en est trouvé plusieurs de ce volume, et y en a encore assez.
« Je ne say si tu te penses moquer, dit Lupolde, mais de mon temps les mots de guerre n'estoyent non plus estranges que les personnes, et tout alloit bien, pour n'estre service bien seur et asseuré que celuy de sa nation et sujets. Qj-i'on prenne, de chacun clocher, dont il y en a vingtsept mille et quatre cens (prenant chacune ville pour une cure et clocher) en France, dix soldats: où sont les puissances tant voisines que lointaines qui oseroyent attendre la moitié de ceste tempeste? Escoute, je te prie, deux points que j'ay veu le passé entretenir pour le sujet de cecy. Le premier, que pour commander se prenoit un seigneur de la nation où se faisoit la levée des gens de guerre : car comme pourra un messer cognoistre la race, vertu, dextérité et recompense d'un François, qu'onc il ne vid et ne sait qu'il est? Entre les polices violentes il n'est rien si dangereux, soit à la justice, soit à la guerre, que d'égaler les hommes, les faire tous compa-
2o6 DE LA MOCtUERIE.
gnons, et autant de cas des uns que des autres. Me souvient avoir autrefois ouy dire aux bien-vieux que Talbot, gentil capitaine anglois, tenant garnison en la basse Normandie, lors de la restitution du royaume de France, faite principalement par Artus de Bretaigne (quelque envie qu'on porte à sa réputation), voyant en habit dissimulé iceluy seigneur faisant monstre de six cens hommes d'armes bretons, en la ville de Rennes, dit aux siens, retourné qu'il fut : « Nous pouvons bien trousser bagage et faire nostre dernière main, puis que ces diables de Bretons illec s'en meslent, conduits notamment par un de leurs princes naturels qui les reconnoit, leurs maisons, leurs mérites, jusques au moindre, leur pendant, d'une ingénieuse dextérité, l'honneur et gloire par degrez et mesures. » En cela il fut prophète de son desastre : car, au siège de Chastillon, les François, assaillis par cinq mille Anglois, commençoient à fuir, quand les seigneurs de la Hunaudaye et de Montauban avec les compagnons bretons survindrent, qui défirent les Anglois; et Talbot leur chef, aagé de quatre vingts ans, tué sur la place. Là n'estoient les capitaines du Pot d'estain, de la Corne de cerf, de la Pie qui boit, de la Croix verd, et autres enfans de ville, qui, avec leursbravesaccoustremens
DE LA MOCLUERIE. 20'J
et piaffes, ne se trouvent qu'aux voleries et lieux où ils sont les plus forts, estans naturellement couards, et qui ne valent rien qu'en compaignie et sur leur advantage. Le second point, que ce chef et gouverneur ainsi institué et pourveu d'estat, fust à la paix ou guerre, n'y entroit au' raport vain et flateur des courtisans, ains par bonne enqueste et information, d'autorité du prince, par ses pais et provinces, des capables et dignes de tels honneurs et charges. Et de fait, un poursuyvant estats fait déjà courir une opinion fort suspecte contre luy qu'il le fait pour son profit particulier.
— Si faut il, dit Eutrapel, demander à son prince : autrement il s'estimeroit dédaigné et mesprisé. Serapio dit à Alexandre le Grand qu'il ne luy jettoit point la baie comme aux autres ses compagnons. « Non, respondit il, car tu ne me la demandes pas. » Geste responce va bien loin: car tel estime estre prés de ces grandes personnes qui en est fort esloigné, pour estre compagnons tant qu'il leur plaist.
— Quand, dit Polygame, Lupolde dit que les offices ne se doyvent demander, il entend (à mon advis) ces hauts estats et charges où le profit et Thonneur y sont grands, lesquels ne peuvent en bonne conscience (où il faut rapporter ce que
208 DE I A MOdUERIF..
nous faisons et disons) compatir et demeurer ensemble, combien que monsieur Du-Bellay, en ses Mémoires^ suivant les stoïques, aie dit celuy avoir l'honneur d'une chose qui en a le profit,
. . . Ncc in una scde morantur Ma je si a s cl amor.
L'amour et la grandeur ne logent point ensemble.
Pour le regard -des princes et grands seigneurs, s'il leur plaist quelquefois descendre un pas de leur dignité et se rendre familiers, c'est lors que plus devons avoir l'œil au bois, pour se gouverner prudemment et nous tenir sur nos gardes. Antiochus (pour retourner à la moquerie) estoit prince autant débonnaire qu'on peut souhaiter; toutesfois il fit pendre un pauvre captif en fort grand' cholere, parce que le prisonnier, sur l'espérance certaine de sa vie que les sergens luy proposoyent, disans que, estant devant les yeux du prince, incontinent il seroit mis à pleine délivrance, respondit, d'une mélancolique et rustique moquerie, qu'il seroit donc pendu et en mourroit : « car, adjousta ce misérable logicien, il est borgne; donc impossible seroit me représenter devant ses yeux. » Aussi fut il par son col, car Antiochus portoit fort indignement une atteinte.
DELAMOCLUERIE. 2O9
OÙ ne se pouvoit donner ordre; d'autant qu'il est fort dangereux et deffendu regarder et sousrire sur choses qui ne se peuvent effacer, comme une imperfection et vice naturel, ou péchez de nos prédécesseurs; pardonnans en cela (si pardon y eschet) les honnestes jugemens et moqueries qu'on peut faire, sans offencer, sur les petites et légères fautes des mœurs et de l'esprit, y conjoignans et entremeslans toute modestie. En quoy Platon fut plus philosophe et hardy quand il dit adieu et prit congé de Denis le tyran, aux prisons duquel il avoit esté longuement retenu, a Et bien, ce dit le roy, tu diras bien du mal de moy quand tu seras de retour en ton académie et eschole. — Ma foy, respondit Platon, nous aurons autres choses à traiter que cela, et où il ne nous souviendra point de vous. » Hieron, qui, après Gelon, occupa Siracuse, cherchoit tous hommes libres, volontaires et gausseurs; conferoit, babilloit avec eux, leur permettant l'attaquer et luy dire tout franchement : « car par iceux, disoit il, j'entens le fons de mes affaires; on ne me celé rien; quand il se rencontre quelque bonne ou mauvaise expédition de guerre, on me la dit rondement, sans y apporter faux et controuvcz mérites, ou choses qui affoiblissent les fautes de mes capitaines, me pouvant asseurer de ce qu'on vo-