‹ Contes et discours d'Eutrapel, de Noël Du Fail réimprimésChapitre 11 sur 29 · DE LA VEROLE. I · texte numérisé non relu

DE LA VEROLE. I

comme un tourneur de bottes : « Ha ! maugré de la putain 1 si jamais!.... » conjurant, protestant et blasphémant contre toutes les hiérarchies et jargon des femmes, qui ainsi l'avoient accoustré au petit point. « Ha! monsieur mon amy, dit-il au président, luy monstrant son baston pastoral tout rougeastre et enflé , voyez la pitié : que ferons nous là? » Le poursuyvant descouvert estoit tout attentif, rien ne disant, estimant qu'il se moquoit de luy. Le seigneur, de son costé, voyant n'avoir aucune responce, ains une statue de chair devant luy, impatient comme un beau diable ou deux, le voulut frapper et cramponner. Mais le chirurgien, qui voyoit la faute et erreur de tous deux, dit : « Hée ! Monseigneur, c'est un président ! » Lequel d'eux receut plus grand coup , il en faut disputer au parquet. Quand à moy, et quand à vous, j'estime que ce fut le barbier qui porta tout le faix , ayant pitié de son maistre et honte pour le président, qui en recompense, et pour avoir bon bec, fut incontinent depesché, et ses^affaires bien faites.

— J'ay, dit Eutrapel, cognu ce maistre chirurgien, bon railleur et qui aimoit autant la femme de son voisin comme la sienne, et n'avoit en tout Paris, en son quartier (car il y en a seize), autre nom que maistre Jean. Ce fut luy qui, pour avoir

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présenté des chandelles à la représentation et statue du roy Charles huictiesme, estant à Sainct- Denys, en France, fut accusé en cest article de religion comme idolastre, et, respondant, confessa le fait, disant que c'estoit l'homme de' tout lé monde auquel luy et ses compaignons barbiers estoient plu& attenus et obligez, pour avoir mené tant de François au royaume de Naples, où il avoit puisé et rapporté ceste benoiste vérole, sans laquelle ils n'avoient que tenir et fussent morts de fain; que tant plus il y songeoit, plus estoit-il délibéré faire honneur à sa mémoire, ce qu'il fera tandis qu'on l'appellera maistre Jean, et non plus loin. »

Propos de marier Eutrapel.

Iolyg^me venant de loin, se souvenant rdeshonnestes disputes cy devant entre [Lupolde et Eutrapel, avoit accueilly et * prins ce rond et masse de savoir en merveilleux contentement, disant que de toutes parts ils avoient très-bien profité et employé leur temps; luy sembloit estre le but où devoit prétendre toute bonne ame, et qu'ainsi se dressent et façonnent les plus heureuses vies; tenant pour asseuré, disoit-il, qu'une bonne part des hommes, tels qu'il les voit et puis pratiquer, estre fort esloignez de ces bien-faits et saincts commencemens. Car, pourveu que Monsieur du village soit en fin fond de taverne, yvrognant aux despens du bon-homme, et avecques mille insolences populaires appelle Monsieur,

outrageusement tirant ce nom de gentil-homme en mille offices de cruauté, il est, à son fol jugement, un petit César, un Monsieur de trois au boisseau ou trois à une espèce, comme en la Beauce,

« Je ne say comme vous l'entendez, dit Lupolde, toute révérence premise ; mais jamais mes affaires ne vont bien et à droit si elles ne sont maniées et arrestées en belle taverne, où repose ma mémoire locale, beaucoup mieux que celle dont Cicero, Quintilien, et depuis (mais d'un autre biays) parle Raymond Lule ; et là accessoirement se rencontrent bons loppins de plaidoiries, bonnes pratiques, et, au soir et à la chandelle, bien yvre ; que voulez-vous? Somme, je maintien que toute la rime d'Eutrapel, pourveu que j'aye juge competant (pardonnez moy, s'il vous plaist), n'est de pane lucrando, et qu'on n'auroit pas un verre d'eau de tous les sonnets et epigrammes qu'il a, avec tant de frape-menu de pied et morsures d'ongles, fait et refait depuis sa dernière confession.

— Un homme retiré aux champs (continuoit Polygame), gouvernant et reiglant ses sujets en amiable et gracieuse police, ressemble un saint ou prince philosophe: il sait, il estudie, instruisant et conseillant son lourd et grossier voisinage, le retenant en paix et sans procès ne troubles;

il parle entre les doctes, et d'iceux est receu avec beaucoup plus d'authorité que s'il exerçoit la profession mesme; se contentant des biens que ses devanciers luy laissèrent, sans demeurer ny s'obliger aux passions communes, qui font joindre et accumuler ceste pièce de terre à l'autre. Pline , à ce propos, escrivant à son amy Fabatius, maintient rien en ce monde n'estre tant dangereux que donner lieu à telle fantasie par laquelle on cuide que Testât des uns soit meilleur que le sien. De là vient, dit-il, que la meilleure partie des hommes ayme mieux atteindre et ravir l'autruy par travail que jouir du leur en repos et en seureté. Et, certes, quiconque essayera et se résoudra en telles choses aprendra que son esprit, vie et deportemens seront de mieux préparez et composez pour aprocher ceste % perfection céleste et d'enhaut que tous souhaitons. De ma part pour estrangler et chasser toutes passions et volontez dereiglées et frétillantes, qui tant expressément nous mangent et tourmentent, je ne cognois autre et plus présente médecine que s'accoustrer et user de la philosophie et leçon d'icelle , contenue en la sainte Escriture, qui aprend le mespris des choses qu'avec grands merveilles et excessives peines nous courons et poursuivons; et nous appuyans d'icelle , le surplus et reste, que tenons en prix

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et réputation, nous est un rien et vray songe, soit, comme disoit Horace, que le ciel devienne terre et que les quatre elemens se vueillent encore mesler en leur premier billon et confusion. L'erreur et ignorance desquelles doctrines ont jette et ensevely aux plus dernières ruines le vray titre et occupation d'aucuns nos gentils-hommes, dont a esté engendré sa piteuse défaite des bonnes races et original de la noblesse, que nos pères inviolablement gardèrent en leur entier et grandeur, remettans tout aux biens et à l'argent, sans avoir le soin de nostre postérité et enfans, qui en sont moquez et monstrez au doigt à longues successions d'années; et ont esté contrains tels qui desdaigneusement despiterent les lettres, eux ou leurs enfans, se marier à la fille de leur fermier, laquelle tout le cours de sa vie est en perpétuel martyre, mespris de son mary, avec une baie d'injures : «"Petite vilaine, mastine, debout décousue, madamoiselle de la boutique, d'une aune de velours et de cinquante pour cent. »

Et aiant dit cela pour servir de rempart au mariage d'Eutrapel, qu'il bastissoit peu à peu, pour ne gaster le mystère, s'adressa à luy d'une face pleine de majesté et contenance royale, la liberté duquel il essayoit une fois le jour esbranler, pour tousjours le tenir en haleine, et, en le veillant et

guerroyant, le rendre et tel façonner qu'il le peust asseurer en toutes places pour tin brave et entier donneur de resolutions et responces.

« Je vous voy, luy dit-il, en continues et joyeuses querelles, vous et Lupolde,et tant industrieusement savez eschaper sa cholere, et estes tellement methodic et reiglé en vostre parole, que de luy-mesme, les armes au poin, rend et offre toute victoire. Et tout ainsi que d'entrée, et à la première veuë, tous animaux mis ensemble d'une hagarde et contenance estrange se vonthalenans, sautans, grondans et faisans la roué, jusques à avoir accoustumé leurs naturels ensemble, ainsi entre vous deux s'est passé de mesme, dissimulant neantmoins de toutes parts, et conduisans, comme advisez, vos humeurs et conditions par divers respects. Si est-ce que, cognoissant vos forces, je souhaiterois, pour l'aise et contentement de nos esprits, user le reste de nos jours ensemble, joyeusement et saintement, comme l'avons assez bien commencé. Mais Lupolde que voicy et moy sommes mariez («Dieu mercy et vous », dit Lupolde), et vous en vrais et pertinens termes de l'estre ou jamais. Voyez si, par mes moyens, je puis quelque chose en cela et ailleurs, où je m'employeray bien affectueusement; Lupolde, de son costé, y travaillera : voukz vous estre marié? »

Vous avez autrefois ,veu un singe folastrant et en toutes ses gayetez, et quelqu'un, secrètement et par-sous le manteau, poser doucement une tortue, à la veuë de laquelle, pour l'inimitié et antipathie qui est naturellement entre ces deux bestes, il crie, brait, trépigne, court, se cache, alongeant peu à peu le museau; ou appuyé, et en l'ombre de quelque chose, la voyant marcher si lentement et à l'aise, essaie avec le bout du doigt la toucher, mais tremblotant, esbahy et pauvret, tressaut en arrière en son premier cry. Ainsi Eutrapel, à ceste noble proposition de mariage, alloit de l'un pied sur l'autre, alongeoit sa barbe, mettoit sa cape en deux ou trois sortes de replis, regardoit si son espée tenoit au fourreau ; puis, reculant et fléchissant les jarrets : « Que vous ay-je fait? dit-il en voix basse et demy-enrouée, de quelle mort me haïssez vousFJesay, avec longue expérience, que le plus de mes telles quelles fortunes dépend de vostre libéralité, tousjours et perpétuellement vostre serviteur, voire pour y surpasser le plus, fust qu'il y deust aller de la vie. Et toutefois, pour recompense, vous m'avez desjeuné et salué de ce haut et terrible mot et grand océan de mariage, à la simple ombre duquel toutes les plus assurées et maistresses intelligences humaines tremblent et bon-

dissent comme un cheval premièrement esperonné par le maquignon : mot infini, comme celuy trois fois grand entre les anciens, espouvantant comme sur les pavez de Rome celuy d'Alexandre et Néron, Lancelot aux chevaliers de Cornouailles, et Tempestas au collège de Montaigu :

Que ne Vattend-ilî que ne Vattent ani Car Andrelol vian.

Comment, Monsieur? à la requeste de ce vieux mastin alternatif, embeguiné, de Lupolde, me voulez vous perdre? Là n'estoient mes remises ne attentes. »

Lupolde, à toutes fins, protestoit et publioit ses bulles, excuses, innocence, demandoit acte et instrument de tout pour luy servir en temps et lieu, imploroit en tout et par tout le noble office de Polygame, et, entant que mestier estoit, offrait consigner. Mais Eutrapel, piqué et attaint d'une tant soudaine nouvelle, vouloit prouver, par bons et concluans argumens, que ce n'estoit à un tel galant, et ne luy appartenoit ouvrir, et moins, disputer, de tels et si consequentieux propos, lesquels il failloit traiter reveremment, y accommodant discrettement toutes circonstances.

« Si faut-il, dit Polygame, que ceste delibera-

tion soit à trois; et plus nous aydera Lupolde, avec ses expériences et pratiques en tel cas, que tous les canonistes en leurs distinctions.

— Puis que l'avez entreprins, et qu'il vous plaist, dit Eutrapel, faites du pis que pourrez sans aucunement entrer sur les marches de ma « ô divine liberté », laquelle expressément je reserve, où, seulement y avoir songé, je resterois perdu et n'aurois membre sur moy qui ne se decousist pour entrer au tombeau. Encore y auroit Lupolde regret, bien entendant qu'il n'est que les vieux amis, et lier son doigt de l'herbe qu'on cognoist.

— Rien, rien, dit Lupolde; je te fourniray un mariage, libelle auquel tu respondras dedans tiers jour, te banniray, et, en cas d'opposition, jour et chère lie au bout de la carrière.

— Ne disoit de Commines, dit Eutrapel, que bien matin se fust levé qui eust prins au lit un ancien orateur et ambassadeur anglois sans estre garni etpourveu d'une prophétie de Merlin? Qui trouvera aussi Jabolenus des Jabolaines, qui cy est, sans une longue hottée de chiquanerie, et yvre à la relation du conseil, je me submets aux censures des moynes du Tronchet, qui s'en vont à un.

— Pour la dernière occasion, dit Polygame, il a meilleur et plus sain estomach, et le cerveau mieux

en point, que lors qu'estant délivré de sa charge accoustumée, il se void plongé et confiné en une certaine cuisante et seiche mélancolie, par laquelle, estant à jeun, il vous fait aigrement poindre et faire la guerre. Ronosus plus estoit sage, yvre, et l'esprit plus fertil que autrement, se chargeant volontiers, estant bien imprimé et bon compagnon, d'entretenir les ambassadeurs de ses ennemis, boire d'autant avec eux, dont il tiroit et crochetoit leurs conseils plus secrets ; qui a fait dire à plusieurs que, pour débattre et résoudre les choses plus importantes et difficiles, estre besoin effacer et oster la crouste et superfice de nostre naturel, trop endormi et solitaire à l'occasion de nos cervelles, trop aquatiques et flegmatiques, et ces seiches et froides régions, matière de haut appareil. Au conte, serez-vous marié?

— Monsieur, respond Eutrapel : belle, h/onne et riche. Autre chose n'aurez vous de moy.

— La parole fait le jeu, s*escria Lupolde; comme notaire de Ramussac, j'accepte pour le sujet de ces trois perfections.

— En cas hazardeux, et qui n'emportent aucune ni asseurée prevoiance humaine, dit Polygame, au premier rang duquel il me plaist coucher et emploier cestuy-cy, il y faut, tout aveuglé, et sans autre notable formalité ou considération,

conclure vistement, et donner à la débandade, la teste baissée, comme en un bataillon de gens de pied. Jule César, pensif, sur le fleuve Rubicon, travaillant à se résoudre quelle entreprise, d'entrer armé en Italie ou non, conclud tout d'un coup ne laisser les armes, disant : « Le dé est jette ! » monstrant qu'en affaire douteux il faut, sans trop longuement Consulter, prendre parti, et vivement et brusquement après exécuter. Puisque vos ans ont passé le midi de bien loin, et vous commandent asseoir l'institution et progrès de vostre vie, je serois de premier advis que seriez marié (sauf que j'ay aprins laisser aux hommes qui n'ont point l'entendement cornu et mal fait à présider au conseil et détermination des choses qui leur touchent), et que vous mouriez d'une belle espée, et entre les bras d'une gentille et honneste garse de femme, sans attendre la miséricorde de vos valets et chambrières, qui, vous voians en extrémité, gripperoient et desroberoient tout ce que vous auriez, et, encore vivant, vous osteroient, comme ils font à leurs maistres gens d'Eglise, la couette de sous vous, pour sur belle paille toute fresche vous laisser disputer contre les mouches et tirer à gist la mise et recepte de vostre conscience. Plutarque, comme chose divine, conferoit le mariage, pleno jure, à la seule jeunesse; et,

selon Hérodote, n'estoit permis aux personnages de petite qualité y aspirer, comme volontiers plus promts à souiller et enlaidir chose tant recommandable et précieuse. Me souvient qu'aux lois establies aux Athéniens par Solon, estoit prescrit la forme du mariage, au menu peuple, de volonté, et aux nobles et autres tenans rang en la Republique, de nécessité. Lycurgus, aussi renommé donneur de loix, commanda aux prestres et capitaines lacedemoniens estre mariez, affermant que les veux d'iceux sont plus agréables aux dieux, sans ainsi estre vagabons et courir sur toutes amitiez. « Belle, bonne et riche » sont choses trop eslongnées, et hors termes de raison : c'est assez pour trois mariages, car tant de perfections amassées en un sujet, au tesmoignage mesme de Saint Hierosme, ne se trouvent. Prenons la bonne.

— Et bien, bien, dit Lupolde, il vous semble que vous estes à choisir sur beaucoup ; passez outre. »

Polygame continuoit^disant que Socrates argumentoit et syllogisoit ainsi sur la beauté : « Ce qui est bon est désirable, ce qui est aimé est beau, de manière que une bonne femme est plus à souhaiter. » Lupolde vouloit entrer et se fonder en logique jusques au coude; mais Polygame, ne voulant, tant peu fust, s'eslongner du premier ar-

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l3o PROPOS DE MARIER EUTRAPEL

gument, solicitait, brachialement et le plus qu'il pouvoit, Eutrapel entendre au fait et termes de mariage.

« Je voudrais^ respondit-il, estre cordelier pour trois mois à Sesambre prés Saint Malo : aussi bien, quelque malheur qui m'ait jamais menacé, je me suis tousjours réservé à garder les reliques et esteindre les chandeles en quelque convent, et, partant, asseuré de vivre sans rien faire. Bien donc, puis que c'est un « faire le faut », j'en veux une. Mais tu n'as que faire d'en rire, chiquanoux griphonnant: je la veux belle. «Aux beaux corps belles âmes », disoient les anciens. Jacob, aux sacrées Bibles, choisit la plus belle, et, par service borné de sept ans, acheta et sa femme et sa beauté tout un pris. Beauté est gravée et escrite au grand roole des vertus et félicitez, par laquelle Phriné, putin de haute gresse, et renommée, vainquit l'arrest de mort contre elle donné, en se dépouillant toute nue, monstrant les doux et solacieux traits de sa face blanche et délicate chair, bien estofez et compassez, et sur icelle deux petites boules assises, s'enflans doucement au mouvement de son odorante haleine. Beauté, entre la sagesse des vieux, est nombrée au plus haut et aprochant sentiment de divinité. Philopœmen, grand duc et capitaine grec, envoia ses fourriers pour lo-

ger chez un riche homme, en la ville de Megare, où, de fortune, il arriva le premier. L'hostesse, le voyant laid et mal vestu, luy commanda fendre du bois et bûcher des astelles. Mais l'hoste, survenu sur l'exécution du commandement, tança et blasma bien roidement sa femme. Philopœmen, au contraire, excusant le tout : a Je fay, dit-il, pénitence de ma laidure. » « Aux beaux corps, disent les platoniques, reposent les plus belles et héroïques âmes. »

— Si, dit Lupolde, elle est ainsi belle, donne toy de garde.

— Je refuse donc la lice, dit Eutrapel, et renonce de bonne heure à maistre Mariage et à ses pompes.

— J'accorderay en ceci quelque chose à Lupolde, dit Polygame, pour n'avoir onc esté bonne chanson chantée, selon l'advis de Plùtarque aux livres de mariage, se marier par les yeux. Tousjours y a débat (disoit la désolée Oenone, aiant perdu son bien-aimé Paris pour la survenue de la belle Heleine) entre la chasteté et la beauté. Responce à tout ce.

— Quid juris? dit Lupolde, il faut aider aux pauvres. »

Eutrapel, lequel pensoit par un simple ajournement , avoir perdu sa cause, aiant assez leu et

fueilleté de livres sans avoir aprins l'art de patienter et attendre le temps, par lequel toutes choses s'attiédissent et meurissent : « Donc il fut, n'a pas long temps, à Vennes, ancienne ville, et sur le plus beau rivage de l'Océan, un bon compagnon cordonnier auquel on rompoit la teste à force d'aubades et letanies amoureuses. N'eschappoit gueres nuit que, pour l'amour de sa femme, qui estoit belle, il n'eust la venue, et les oreilles rompues; elle, au demeurant, disant ne savoir que c'estoit, et qu'il y avoit plusieurs voisines de plus grand lieu qu'elle à qui cela se pouvoit adresser, et que, par son cotillon verd, hem ! il la tenoit tousjours en ses caquets et jalousies. Le galant, oiant encore une nuit ceste musique, et en dernier edit et assignation de forban, se met à la fenestre en chemise, l'exécuteur de la basse justice en main, saluant et donnant le bon soir à la troupe paillarde qui cabrioloit et dansoit vis à vis de sa porte, les adjurant (en faisant regimber les canaux et conduits caverneux outre le sort principal de sa chère et bien-aimée venaison) que le plus habile de tous eux monstrast autant de chair fresche, et lors il quitteroit la partie, les licentieroit en toute forme d'obligation, avec expresse renonciation à l'authentique habita, de faire du pis qu'ils pourroient, et sans despens : qui fut le seul et grand

moien de chasser les renards de la garenne. '

Et bien, dit Eutrapel, je voy bien qu'il me la faut laide, et par là j'auray dés le fin matin mon infortuné présage prés moy, ainsi que l'empereur Severus, qui connut sa mort prochaine par avoir, sortant de sa chambre, rencontré premier un Ethiopien. Ainsi ma laideron me signifiera et pronostiquera, dés la diane, mille laides ombres et songes-creux, puis mon démon de mydi : me voilà accoustré en dixhuit façons. Vesiel, ce notable marieu, et maquignon de telle marchandise, m'en vouloit l'autre jour donner une : « Elle n'est pas riche, disoit-il ; mais c'est un beau vaisseau pour porter enfans; outre, avoir sub eodem tecto et mesme couverture deux .bons moulins, l'un à eau et l'autre à vent. — Et bien, monsieur, à ce que rien ne soit trompé, marché nul, voila mon denier à Dieu et arres, que je vous rends quittes. » Il s'en alloit. « Mais, par Saint Quenet! dit Lupolde, on ne s'en va pas ainsi de foire comme de marché, ouay ! »

Suite du Mariage,

Raisons voiage entier, dit Polygame :

'ainsi sont dangereux et pirement ordonnez tous propos dont on ignore et la source et la raison, où les vieux, en plusieurs endroits de leurs superstitieuses et obscures doctrines, vuides de toute propriété, pour n'estre déclarées, ni sans nom bien asseuré, ne congneues et esclarcies, ont par longues années et infiniment travaillé. Les uns, comme Numa Pompilius avec sa garse Egeria, ont, sous couleur et prétexte de quelque saincte révélation que leurs diables fournissoient, et d'une opinion illégitime et bastarde, establi loix, basti villes et forteresses, composé et adouci la grosserie populaire; et, par telles entrées vestues de songes, il trompa religieusement les

premiers Romains, tellement qu'il y seigneuria, s'y fit le maistre et leur commanda. Autres ont caché et obscurci la vérité des hautes et entières sciences par mots inconnus; indeterminez et confus; et toutefois, ne voulans tel thresor estre perdu, laissoient, envieux qu'ils estoient, à la postérité, sous estrange et douteuse couverture, le nœud et point de la difficulté, pour estre cognu et desveloppé, à ce qu'on en ^ust arraché le mieux du peu, et fait son profit de telles choses rares et précieuses. Laquelle incommodité venant en avant, se sont trouvez les arts qui enseignèrent la naturelle alliance du plus riche et secret individu qui soit sous ht voûte du Ciel tant brouillés et espars sous les yeux d'Argus, pomes des jardins Hesperides, et voiage de Jason en Colchos, et autres énormes et indissolubles difficultez, que le tout est couvert et emmasqué de fausses et vaines doctrines, pour ce regard, jusques à la perte du vrai fond et nerf d'icelle magistrale science.

— Je forme, dit Eutrapel, opposition de l'extravagante spondant.

— Mesmes profonds et sacre -saints secrets, continuoit Polygame, entrèrent et furent receus en la Cabale, semblables observations chez les' druides et aux lettres ephesenes et caractères hie-

rogliphes; et telle fut la plaidoirie des Romains. Car qui deliberoit adjourner et mettre en procès son voisin estoit tenu de, reveremment et en humilité, prendre son buletin et forme au livre d'actions tant soigneusement gardé : tous et toutes plaidoient ; rien en telle saison que procès, pour estre les frais et despences cérémonieuses, autant qu'en ce jour on fait en une requeste civile ou moyen d'erreur, qu'on délivre clos et seelez. Monsieur lors (ce qu'il a continué par tout) faisoit bien l'empesché : plus de tapisseries, de tableaux, d'entrées tristes et melancholiques ouvrans la plus serrée et fermée gibecière. Ceste farce ainsi jouée, appeloit le peuple à ceste noble et ingénieuse procédure; qui fit pancher et desordonner l'Estat Romain, jusques à ce qu'icelui beau livre fut desrobé par Cneus Flavius, monstre à tous, à tous copie adjugée ; et la vérité descouverte par ce costé, les contentions et noises lors jettées par terre et foulées aux pieds, ayans seu que tels brevets cachetez n'estoient que pure badinerie, comme en l'idole des Egyptiens, où ne fut trouvé qu'un gros chat acculé, qui sortit en veuë, se lançant sur le peuple avec telle risée que l'asne Cuman, qui, s'estant vestuet accoustré de la peau d'un lion, fit peur au commencement et bien le mauvais garçon, mais, estant descou-

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l38 SUITE DU MARIAGE

vert pour estre luy mesme, sans autre, fut battu à mesure de la mine.

— Il y avoit autant de mystère, dit Lupolde (qui soustenoit estre un grand secret faire bonne pipée), comme à retirer ses lettres et paquets d'avec Meriane, messager de Maine à Paris, paravant l'establissement des juges presidiaux. Car, arrivé qu'il estoit à la Rose rouge, au bas de la rue Sainct Jacques, chez ce bon-homme de Themper, qui si finement avoit espousé sa maistresse, par des escus empruntez qu'il feignit vouloir emploier en grosse marchandie, là, ce messager s'enfermoit au petit cabinet, se rembarroit, et par une fenestre à demi treillissée delivroit à cestui son sac, à l'autre son pacquet, et à plusieurs, séparez par rangs et ordres, du beurre, chappons, langues fumées, et quatre ou cinq pochées de falsitez et appellations comme d'abus de gorron; que longuement après ceste jurisdiction presidiale il eut beau loisir se rafraîchir et porter au Palais sans importunité ses procès; lequel, pour ce nouvel desmembrement, tant s'en faut qu'il descendast et appetissast que, comme dit PEscriture saincte, pour estre le nombre creu, tout alla de pis en pis, comme nous voions, misérables que nous sommes délaissez de Dieu, le mal s'accroistre etagrandir d'heure à autre. »

CUITE DU MARIAGE l3ç

Polygame alors asseura telle estre la condition des hommes, desquels il parloit comme le moindre et plus grand pécheur, ayant ferme fôy que, ne tenant rien de l'autruy, il estoit sauvé et délivré des pattes du diable, par le saint seul mystère et passion de Nostre Seigneur Jésus Christ ; qu'elle ne pouvoit, en ce terrestre monde et habitation louagere, estre soustenue que par raisons cachées et peu cognues du vulgaire, lequel mesprise et ne fait pas grand cas de ce qu'il appréhende aisément; et pour tout vray (ce qui est trop clair etdescouvert), n'estant peint de quelques cerimonies et secrets portans admiration, n'est recherché et en grande réputation en l'endroit du peuple, sur lequel celuy à qui appartient le soin de telles choses, qui est le Roy, doit incessamment avoir l'œil.

« Et partant, seigneur Eutrapel, discourant ainsi à travers pays, je veux parvenir vous faire entendre ce qui pour le plus vous doit mouvoir d'estre marié, et savoir combien l'aune en vayt. Et pour vous enviire, en iceluy y a telle idée, telle chose en l'air, et infinis pourtraits de consultations et imaginations, que celuy qui jour et an entier n'y a esté actuellement et de fait n'y peut rien comprendre, et moins concevoir. Quel nom ainsi inconnu, fors aux consacrez et ja aians fait

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le temps de leur profession en tel service, est collateralement assis avec les secondes intentions; et qui des mariez attenteroit ou songeroit révéler tel et sacre-sainct secret souffriroit telle peine que Plotin, qui, pour avoir contrevenu à la foy jurée ne révéler les secrets deffendus par son maistre Ammonius, fut mangé des poux. Et si, par telles disputes et surprises dissimulées, l'on cuidoit tirer ceste philosophie matrimoniale, se pourroient aisément encourir les peines fabuleuses de Promethée, ou les vraies de Theopompe, lequel, pour translater les saintes Bibles, peut estre, trop prophanement, et sans y joindre les remonstrances mystiques, fut fait aveugle et privé de ce don de veue. Vous disant tel grand secret n'avoir autres définitions et accoustremens que n'estre entendu, fors par démonstrations trop esloignées et syllogismes peu resserrez, de façon que telle curiosité nous est beaucoup plus fascheuse que la difficulté n'en donne de plaisir. J'ay dit an et jour pour la perfection et comble de la révolution et nombre annal, où nos praticiens jurisconsultes ont tant gambadé et fait des leurs. Car à TAbbaie Saint Melaine, prés Rennes, y a, plus de six cents ans sont, un costé de lard encore tout frais et non corrompu, et neantmoins voué et ordonné aux premiers qui par an et jour ensemble

mariez ont vescu sans débat, grondement, et sans s'en repentir. Platon dechifra, par longs et éloquents traits, philosophant à sa mode, son Androgyne, de laquelle on pourroit tirer de belles choses, pour la descouverture de ceste admirable et terrible cognoissance. Enquoy se pourroit dire, mieux qu'affermer, d'Origene et Amon, parlans de ce grand sacerdot et prestre Moses, interpretans l'amitié, liaison, et descentes de ces mots Adam et Eve, les particularisez et intérieur de leurs âmes, mais rien qui aproche et qui face à propos, pour bien déclarer l'espèce et naïve signification de cest ineffable nom de mariage. Et par ce moyen, vous qui tant sagement voulez esplucher et entendre, dés le fond et la source, l'occasion des choses, mariez vous, pour avoir part en ce riche butin; et, aiant gousté au bien et fruit que vous en tirerez, serez tout courroucé d'avoir tant fait le long et tardé d'entrer en ceste confrairie.

— Vous aiant ouy assez prolixement, et sans entendre où pourroit tomber le coup de vostre long discours (dit Eutrapel), qui ne peut ennuier, pour estre si bien cousu et cimenté, autre chose par ce secret tant vénérable ne se doit entendre que le Saint Greal, ensevely et envousté sous le perron Merlin, en la forest de Brecillian, en Bre-

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taigne; ou (qui doit estre la meilleure et saine opinion) ce terrible et exorbitant vent de la chemise, duquel vous autres mariez faictes tant de cas, allegoriquement extrait de ce que J amblichus disoit de sa Sibylle delphique, qui, pour recevoir ses esprits profetics, séoit sur vn aixeul de charrette, trainant les pieds en l'eau, autrefois sur un trepier; puis tout à coup sortoit de sa caverne un sifflement horrible par lequel se jugeoient les bonnes ou mauvaises vaticinations. Or, en la bonne heure, entrons en affaires, je vous prie, indigue et coulpable pécheur que je suis, qu'au plus tost que faire se pourra, car je brusle, et suis amoureux, sans savoir de qui. Je participe à ce tant fructueux et magnifique secret, et me mariez, de > par Dieu !

— Femmes sont à prix competant, dit Lupolde. «Quand, disoit François Leheac, il retourne de l'enterrement de l'une de mes femmes, m'essuiant les yeux, et travaillant à plorer, chacun me dit : « Compère, ne te soucie, je say bien ton fait, « je t'en donneray une autre. » Helas ! on ne me dit point ainsi quand j'ay perdu l'une demes vaches. » Au pis aller, le marché en est fait à treize beaux deniers, où tout paiement est receu, voire monnoie rongnée : ce sera à l'antique, à l'essay, comme Nonius Marcellus en injurioit quelqu'un, et ce

que nous appelons en ce quartier fiancer à la mode de la Guierche, par une conjonction de , ventres; mais au pis aller, comme dit Strabo, pour une paire de beufs.

— D'avoir femme, dit Eutrapel, que par la vertu résultante de mon amitié onc ne l'ay entendu ; et feray plus : je veux estre acheté, me feray bannir, et demeureray à la plus offrante; ou bien me laisseray voir une fois le jour et en demie veue, comme marchans qui, finement, pour don-' ner lustre à leurs draps, advancent unr bougrain sur leurs boutiques; ou autrement comme le Négus, surnommé Prestre-Jean, le plus grand prince v de la terre, qu'on ne void le plus souvent qu'au travers d'une toile. C'est trop laissé aux femmes la coustume se faire chercher; qui aura affaire de feu si le vienne trouver.

— A bon vin, dit Lupolde, il ne faut point d'enseigne : fay seulement bonne trongne, car tu es une assez belle happelourde, et capable d'en tromper une bien affetée; ne te soucie : Robin trouvera tousjours Marion.

— A la mode antique de Languedoc, dit Polygame, quelque bon père de famille vous choisira pour gendre en beuvant, et sur le vin, voiant l'adresse et honnesteté, faisant partie de vos singularitez, que je recognois en vous pour vertu,

que vous aurez à donner et verser il boire ; puis, d'un verre frais et net, bien finsé, luy faire mille amorces et envies, y remouiller ses moustaches, qui descouvrira l'imparfait ou le bon de vostre naturel. De laquelle expérience se servoit et aidoit Denis le Tyran. Que si, au commencement de l'escot, vostre futur beau-pere avoit vos conditions moins agréables, à l'issue vous luy serez le plus habile du pays. Ainsi la puissance du vin . fait colerer et farder les choses plus petites, tant il est enflé et superbe.

Facundi calices quenri non fcccrc discrtum?

- Qui n'est savant après avoir bien beu?

Il sera beuveur pertinent, et sa fille aussi, contre ce que raconte Martial de la fille de Bas- , sus, qui ne beuvoit que de l'eau, et son père estoit des yvrongnes le porte-cornette. Et de là mille accolades, et une liasse de beaux contes, en- • trelardez de menus baisers qu'elle vous fera.

— Bien, dit Eutrapel, l'animal est assez naturellement babillard et entreprenant, sans que d'ailleurs il en soit occasionné. La tortue de Venus que grava Phidias, monstrant que la femme ne doit passer le sueil de son huis et ne rien entreprendre hors de la maison, le monstre assez; et nécessairement se dit ainsi, une femme a fait

cecy, ou cela, et bonne en a esté l'issue. Or Lupolde, avecques son escritoire, a mené cinquante hommes d'armes à la guerre, et cela estre fort relativement prononcé en bonne logique, et autant de raison en l'un qu'en l'autre. Au fort, pour le juste interest qu'à l'aide du bon Hymen et la saincte ombre de Junon je pretens envers les femmes, je souhaitasse qu'elles, et principalement la mienne, se meslassent et emploiassent leurs langues à plaider et deffendre leurs droits et celuy de leurs voisines, et avoir quelque portion aux voix deliberatives et jugements politics, pour butiner la moitié du fais que leurs maris portent en tels affaires, sans les envoier aux requestes; comme fit ce bon petit fils Papirius Prétextât, qui leur aprint à ne s'enquérir des affaires publiques : ce qu'elles ont fait autrefois, comme quand elles pacifièrent les Gaulois avecques HannibaL

— Mon amy, dit Lupolde* le préjugé de Calfurnia ou Afrania, qui, plaidant une cause, surmontée de colère, ne sachant plus que dire, et ayant en plein auditoire montré eshontément ce que la plus noire nuit ne peut assez cacher, leur fait tort. Quand les lavandières de Porte-Blanche sont à quia, et au bout du rollet de leurs injures actives et passives, elles n'ont autre recours de

garentie qu'à se montrer, et trousser leur derh 1$

riere à partie adverse, ainsi que les anciens farceurs, qui pour la fin de leur jeu, et tirer le rideau, avoient quelqu'un, en guise de leurs beaux Dieux, qui pissoit sur les assistans, et poursuivais la prochaine chambrée.

— Le sexe, dit Polygame (il me plaist quelquefois esbaucher le plus clair de leurs vertus), suivant les status de Semiramis, est prou empesché et a de la besongne assez taillée à reigler et arrester quels accoustremens elles doivent porter, laquelle doit aller devant, tenir la haute main, ou de quel nom simple ou composé, comme « madamoiselle, madame sans queue, ma grande amie, ma voisine, ma cousine », elles doivent user, et à laquelle appartient dire : « Seez vous » , et prendre par la main, et autres gros points de droit, qui jadis, recitez par Diodore, furent cause de la cruelle guerre entre les Sibarites : laquelle de leurs femmes devoit sacrifier la première, comment hors de tout soubçon et péché de cérémonie elles dévoient aller en litière, en chariot, sur haquenées ou en trousse. Par lesquelles doctrines, et humans ainsi grand' partie du travail de leurs maris, les pauvres hommes sont un peu deschargez, et en paix, jusques à ce que les procès de dehors soient vuydez. Car, en tels affaires, tant dure le baril, tant dure la feste; et sur tout, Lupolde (vous enten-

dez cela), ne monstrez jamais le fond de vos chausses ou de la bourse à vostre femme, devant laquelle aussi ne louerez la beauté ou vertueuses qualitez des autres. Car cest esprit fantastic et remuant prent tout au rebours et de travers, où je n'entens comprendre, à ce qu'elles ne crient au larron et mesdisant sur moy, vous, la simple et prudente parole de celles qui sont en mon roolle, qui, pour dire tout, est bien petit. Mais, Eutrapel, serons nous mariez? Ce gratement d'aureilles et entortillement de barbe portent la grâce et contenance de refus.

— Quand, respondit Eutrapel (branlant tout le corps, refroignant et haussant ses sourcis), je vous oy blasonner et rembarrer un parti, autant me vaudroit estre soliciteur au Parlement et à la Chambre des Contes en mesme temps. Quand j'oi fortifier les raisons contraires, je m'enyvre d'une certaine amoureuse fantaisie, qui me perd et trotte au beau travers de mon entendement, comme rats en un grenier : au moyen dequoy, attendu que la nuit a conseil, prieray temps m'estre ordonné, dedans lequel je me puisse résoudre et choisir le sort plus advantageux, délibérant sur les courtoisies que fortune promet à ceux qui plus gratieusement la savent pratiquer et temporiser, selon qu'elle veut; entendant par-

1er de fortune civilement et honnestement, ne luy attribuant aucune puissance, pour estre toutes choses conduites non par aventure, inclination, nécessité, cours des astres et hazard, ains par la seule prévoyance de Dieu, qui distribue nos affaires selon sa saincte volonté, et ainsi que nous le servons.

— Je vous diray, dit Polygame, vous devez en cecy, comme en toutes choses, invoquer et prier son sainct nom qu'il luy plaise vous pourvoir d'une femme avec laquelle vous puissiez achever le cours de vostre vie en toute paix, douceur et amitié. Eslisez, disoient nos pères, celle qui sera à vostre gré, et que vous pourrez aymer. Quelquesuns sont d'avis que celuy qui est d'un naturel violent et colère ne se doit joindre à une brune et noirette femme, ains à celle qui est plus pesante, bonnace et débonnaire, comme sont les blanches, et ainsi par le contraire. Mais le tout gist en l'exemple et nourriture qu'elles ont eu. »

Lupolde dit que la fille d'une qui en sa jeunesse a esté bonne compaigne moins apprend les ruses et finesses d'amour, pour estre tenue de court, serrée et contrerollée par sa mère, qui a passé par l'estamine : toutefois il ne fut onc pie qui ne ressemblast de la queue à sa mère. « Helas ! disoit un gendre à son beaupere, faites moy raison de

vostre fille, qui court, trote, fait tout plein de belles besongnes hors mon congé, sans que la puisse gouverner : elle danse, masquarade, et mange le pasté aux jardins, en compagnie de deux ou trois vieilles, qui font l'amour aux bouteilles, tandis que la damoiselle joue du cropion en un coin en se pourmenant, estant escartée des autres. Et demandant aux serviteurs ou chambrières : « Où a est elle? — Il y a long temps qu'elle n'est icy », respondent, estans gagnés et faits au fouet; « elle a est à vespre, gagner les pardons, ou visiter une a telle qui est malade » ; sans pouvoir arracher un seul mot de vérité de ceste gent corrompue, combien qu'au long aller tout soit seu. — Mon amy, dit le beaupere, tu t'y romprois la teste, fust-elle d'ormeau, la cuider changer; attens encore deux ou trois ans que ce feu soit passé, comme je fus contraint ainsi en faire à sa mère, laquelle est à présent assez femme de bien. »

Lors Polygame, blasmant le jugement ainsi généralement donné par la faute d'une seule, estoit bien d'accord que d'un mauvais arbre ne pouvoit issir aucun bon fruit; toutefois, s'il est transplanté, fumé, essargotté et enté, il changera sa mauvaise nature en une meilleure. « Ainsi est-il non seulement des femmes, mais des hommes, lesquels, enseignez tant par l'estude que bon pa-

l5o SUITE DU MARIAGE.

tron et fréquentation de personnes vertueuses, deviennent en une franche et saincte habitude de bonnes meurs et conditions. Car, comme dit David : « Tu seras saint et innocent en la compaignie de la personne innocente, et meschant avecques lesmeschans. » C'est pourqùoy la jeune femme doit fuir comme le feu le conseil de ces autres qui instilent et coulent en son aureille : « Merci-Dieu, si j'estois en vostre rang je voudrois estre cecy, estre cela, aller à mon plaisir, me donner du bon temps, sans ainsi garder tout le jour à l'hostel. » Car, si la femme n'a gravé et imprimé en sa teste le commandement de Dieu, qui est d'obéir et „ estre subjette à son mary en tout ce qui luy sera commandé, il n'y a lieu de penser que la vie et ménage de tous deux ne soit misérable. « Vaudfoit beaucoup mieux à tel mary (disoit l'Ecclesiaste) habiter avec des coulevres et serpens qu'avec une femme désobéissante et qui fait au rebours du commandement à elle prescrit et statué. Suffit au mary de bien aymer sa femme, et à elle l'aimer et honorer; autrement ne faut attendre que contentions, débats, et infinitez d'autres pauvretez. Pour rompre le coup à tels inconveniens, est nécessairement nécessaire que l'homme et la femme mariez soient vertueux, bien vivans, à l'esquierre de l'Evangile : car rien n'est sous le ciel qui tant

rende la personne aymée que la vertu. La femme de bien a tousjours la face sur son mary pour entendre de quel pied il veut qu'elle marche, luy obéir à ses commandemens, et ne faire chose dont on la puisse reprendre et se fascher. Fut dit, de longue main, que la femme de bien est la dernière qui le baise et caresse quand il laisse la maison, et la première à le recueillir et chérir lors qu'il revient. Donc, Eutrapel, prenez courage, et ne vous faites compaignon de ceux qui ont transformé, contre l'exprès commandement de Nostre Seigneur, l'usage de mariage, qui est saint, eu une vie lubrique, abandonnée à toutes rencontres. Mais

— Quel mais? dit Eutrapel»

— Je te le diray, dit Lupolde. Il ne veut que tu charges ceste marchandie, fors aux champs, où les filles ne sont encore enfarinées de ces belles furtives amourettes et beaux miroirs des villes : comme fut la responce d'un quidam s'asseurant n'estre point cocu, car il ne se mariroit à Paris ou autre ville.

— J'ay encore, dit Eutrapel, un seul petit scrupule, et pierrette en mon soulier, qui me tour-, mente. Si j'estois marié, faut-il point [voir] en quel temps, quels jours et heures les fiancées et espousailles se feroient, pour avoir leu que les an-

ciens Romains avoient des jours qu'ils appeloient noirs, ausquels n'estoit loisible entreprendre ou exécuter aucune chose : où toutefois ils avoient esté trompez lors que les Gaulois saccagèrent leur ville, et Hannibal les deffit à Cannes ? »

Lupolde dit que, si les exemples servent de quelque chose, il sait un beau conte à ce propos. « Jean Bedaut et Marie Alaire espouserent, je ne say quand, en la parroisse de Noyai, entre les mains de Dom Mathurin de Launay, qui ne se Boucioit pas qui coucheroit avec la mariée, pour- Veu qu'il fust du banquet. Au soir, les conviez s'estant retirez, Bedaut se deshabillant dit : «Mon Dieu! que nous avons mangé d'un bon merle à disnef ! » Sa femme, instruite par ses voisines n'accorder qu'en droit et raison (ce sont les beaux conseils de ces oisons coifez), dit que vrayement c'estoit une merlesse, et ne vous déplaise. Luy, se Voyant combatu et désavoué en chose si légère, estima que, ainsi se laissant heurter sur le commencement, il se pourroit faire juger subjet à la quenouille, répliqua que c'estoit un merle, et tost après l'on eust ouy : « C'estoit une merlesse. — C'estoit un merle. — Tu as menty ! — C'est toy ! — Comme un vilain! il ne t'appartenoit pas ! A la force ! au meurtre ! à l'aide, bonnes gens ! Hée ! mon grand oncle Marion, où estes vous ? % Fin du conte;

SUITE DU MARIAGE. l53

ils furent faits amis comme devant, et blasmez à l'advenant. L'an révolu et passé, estans les bons personnages prés leur feu, s'advisa la femme de ce qu'il y avoit justement et proprement un an qu'ils avoient espousé, fait grand' chère, et entre autres mangé d'une bonne et grasse merlesse, pour raison de laquelle ils s'estoient, mal-advisez, entre-battus. « Tu as menty, belle dame, dit le mary, c'estoit un merle. » Et si haut furent leurs contradictions emmanchées que de plus belle se rempoignerent à grands coups de poin, voire plus joyeusement que l'an passé ; et se dit qu'ils continuèrent ainsi, tout le reste de leur vie en leur possession, à ce jour fatal et désastre. Si bien que Bedaut, si d'avanture estoit appelle en tesmorgnage, ne savoit designer les saisons fors par le jour de son mariage ainsi bien commencé, qui est une marque légale et de droit, pour effacer toute suspicion de faux ; comme tiennent les jurisconsultes, et Euripide aussi, et les femmes, qui ne dattent les ans que par dire : « J'estois grosse de Pierre, ou Marguerite. »

Polygame lors, qui ne souffroit aucunement telles resveries et espèces de sorcelerie estre meslées au christianisme, les rembarra tous deux vivement, et tellement leur ferma la bouche qu'ils eussent fait trois lieues paravant la pouvoir de-*

clorre. « Comment, dit-il, estes vous logez à ceste enseigne et vieux fatras, qui tant ont perdu de consciences, pour laisser le chemin que Dieu a monstre et ouvert à ses eleus et prédestinez (qui sont tous ceux qui s'asseurent estre sauvez par la seule grâce de Nostre Seigneur, y aportant, entant qu'en nous est, les fruits de bonnes œuvres), de croire et vous persuader qu'il y ait des jours meilleurs ou pires que les autres? N'est-il escrit, aux. Saintes Bibles : « Que les Gentils croyent et suyvent les devinateurs, prennent appuy sur les temps; mais toy (Moyse) autrement enseigné de moy ton seigneur » ? Et en Hieremie : « Ne vous doutez des signes des cieux desquels les Gentils craignent et leur font peur. » Et dit S. Augustin en son Enchiridion, suivy par S. Basile, Ambroise et Chrysostome, estre une pure folie es hommes de penser que les jours différent en heur et malheur, qu'il y en ait de pires les uns que les autres pour bastir, vôiager, parler au magistrat, faire la guerre, et autres actions humaines. C'est pourquoy S. Paul tance et reprend aigrement les Galates : « J'ay grand' peur, dit-il, n'avoir rien fait pour vous, qui observez les jours, les ans, et autres saisons. » Zoroastres, lequel ne se peut nier avoir consumé son temps en la cognoissance de ceste vaine science, voire donné le premier corn-

mencement, ne peut si bien choisir le jour d'une bataille que Ninus ne le tuast, et tout ce qu'il avoit de gens. Ce qu'aussi expérimenta à son dam Pompée, un autre grand devinateur, sorcier et observateur de jours, duquel, nonobstant ses beaux livres d'augure et devinations, que tant religieusement consultoit, fut l'armée batue, rompue et saccagée aux champs de Pharsale par Jules César, qui, bien instruit, ne creut ny prit onques appuy à telles badineries. Vray que, tant par le cours de la lune que façons accoustumées de certaines bestes, peut estre cognu le beau ou mauvais temps et changement de saisons; mais impossible aux hommes, voire au diable, qui, comme dit [le mesme Augustin, pour estre vieil, expérimenté et savant à marier activa passivis> mesler les qualitez contraires, est un merveilleux docteur et ouvrier; impossible, dis-je, prédire l'advenir et ce qui doit arriver aux cas particuliers, Dieu s'estant réservé à luy seul la vérité de tels accidens et jugemens.

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Du Gentil-homme qui fit un bon tour au marchand, et de l'Amoureux qui trompa son compaignon.

il se meut propos de ceux qui font leur [profit en tout, hazardans et abandon- Inans leurs consciences à tous vents, heurts, sans regarder qu'il faut mourir, rendre conte, et payer ce que nous aurons injustement, par mauvais arts et pratiques, prins de l'autruy. C'estoit donc un marchant, qui adjournoit et aguignoit la mestairie d'un gentil-homme, en tout événement vouloit assembler un gros interest de l'argent qu'il luy prestoit, pour tout d'un coup enfoncer et attraper ceste terre sur ce pauvre noble, autant affamé d'argent comme le mercadant estoit pront et hastif de prester. Lequel, pour faire tomber ses desseins et parvenir & leurs points, disoit, le chappeau jusques sur le

l58 DU GENTIL-HOMME QUI FIT

genouil : « Monsieur, nostre argent va et vient diversement : tantost nous en avons, et bien souvent pas maille; qui nous contrainct emprunter. Mais pour ne demeurer courts, et que faute d'argent ne vous face perdre ailleurs, j'ay un balot de laine, sur lequel nous trouverons à peu prés ce qu'il vous faut, pour le rendre au temps qu'il vous sera dit. Il y aura en la vente quelque perte ; mais quoy! nécessité n'a point de loy. » Ce balot fut plusieurs fois acheté, puis incontinent revendu bien bas à un tiers, qui en estoit de moytié et de l'intelligence : de façon que, par l'issue de telle negotiation, le gentil-homme se trouva sur les espaules chargé de bien quinze cens escus, et en conséquence mis en procès, ses biens saisis, pour vuider (c'est un mot de marchant) les parties et obligations, et où il s'estoit embourbé et engagé, qu'il fallut prontement payer : qui ne furent pas petites, et les interests internes et externes, tels que la loy Sterilis au Digeste a reprouvé. Le noble estoit bien fasché d'ainsi se voir aboyer, tracasser, terrasser, paperasser, par ce marchant, qui, par le contraire, s'enfloit, triomphoit, et s'engraissoit de ce butin usurier, souffroit estre appelle Monsieur, au lieu de ce beau et ancien titre de sire Pierre, sire Fiacre.

— De nostre ville, dit Lupolde, se sont depuis

UN BON TOUR AU MARCHAND. l5ç

trente cinq ans retirez et perdus ces beaux et honnestes mots Maistre, pour le regard des gens de Justice, et de Sire, en l'endroit des marcharis, se faisans titrer et qualifier du mot de Monsieur, sous le nom de quelque closerie qu'ils auront : « Monsieur du Fossé, de la Vigne, de Capendu, du Chappeau verd, de la Truie qui file, du Blandureau », et autres de telle farine; contrepetans et suivans au grand galop les anciennes marques des gentils-hommes, que peu à peu ils effaceront pour y supplanter les leurs, si le magistrat et Prince ne va au devant, establissant que chacun, s'il n'est noble ou estranger, appellant un autre de ce mot Monsieur, payera pour chacune contravention un escu. Ce mot de Monsieur appartient privativement à la seule noblesse ou juges royaux, et à nuls autres. Pour avoir le roturier et non noble acquis, dit l'ordonnance de Blois (art. 258), Un fief noble, si ne sera-il annobli et mis au rang des nobles : ce qui est conforme à l'ancienne coustume de ce pays, comme j'ay dit ailleurs, où aux monstres, arrierebans, et rangs de bataille, les roturiers, bourgeois, et autres non nobles, ne se mesloient aucunement parmy les nçbles, ains estoient en leur quartier à part et séparez. Le grand Roy François leur voulut bien permettre l'achapt du domaine noble, mais non les droits

IÔO DU GENTIL-HOMME QJU I FIT

seigneuriaux et noblesses féodales, n'entendans les pauvres gens que l'achapt de tels fiefs est l'entière ruine et desbauche de leur traffic ; l'inégalité des droits successifs, qui, aux partages, appartiennent à leurs enfans, despensement et démembrement d'icelles terres en plusieurs lopins, destinées pour la defence du pays, et sans lesquelles le Prince et tout son Estât ne pourroit subsister; outre tout ce, le mespris de leurs vassaux et subjets, qui les rejettent et n'en font cas non plus que de valets : comme, n'a pas long temps, il se vid aux hommages de Monsieur d'Alençon, où le comte de Montgommery jetta du haut des sièges en bas un certain marchandeau, auquel, à cause d'une belle terre et seigneuriale qu'il avoit achetée, appartenoit véritablement la préséance s'il eust esté gentil-homme.

Quelqu'un de cette saison, tenant une excellente place de judicature souveraine, a voulu par ses escrits deguise'r le point, et qu'à tous, sans différence, l'achapt et occupation de tels fiefs estoit permise : confondant les qualitez, sans beaucoup les respecter, le prenant des enfans de Noé, ainsi qu'il dit. Mais, outre qu'il estoit fils d'un boucher de Montlehery, favorisant le party dont il estoit party, il n'avoit gueres bien veu le neufiesme chapitre de Genèse, qui est la source des trois estats

UN BON TOUR AU MARCHAND. l6l

et ordres qui soustiennent et seront jusques à la fin du monde, en toutes republiques et assemblées d'hommes, qui sont les gens d'Eglise, de la Noblesse, et du Tiers et roturier Estât. Auquel chapitre, le tiers fils de Noé, appelle Cham ou Canaam, signifiant « marchant, trafiquant » , pour s'estre moqué et n'avoir recouvert les parties honteuses de son père, fut, d'un jugement venant d'en haut, par iceluy maudit, et que luy et sa postérité, qui sont les roturiers, seroient serviteurs perpétuels de Japhet et Sem, ses deux autres enfans, et de leurs serviteurs. Se taisent donc tels villenots enrichis, et chacun se contente et suive la trace et chemin de ses prédécesseurs. Si le Prince en l'anoblissant ne l'affranchist, encore à cent ans après demeurera la cicatrice de telle qualité bàstarde et illégitime, comme n'estant de ce beau et premier sang et race ou racine divine, laquelle se recognoit en un Vray gentil-homme, fust-il vestu de toile, au contraire d'un roturier, lequel, accoustré fust en drap d'or, tient et sent tousjours les meurs çt conditions trafiquantes, sanglantes, en son advantage, couardes, et «qui incessamment regarde à gagner, profiter et tromper.

— Ce marchant, dit Polygame, estant refait, et en argent, acheta un gros héritage et m estai rie

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