SIXIÈME AVENTURE
Il n'était pas bien difficile de savoir qu'on serait sûr que le plaisir des réjouissances pour le mariage de Monseigneur le Dauphin serait la cause de beaucoup d'aventures secrètes dont on ferait part au public. En voici donc une, qu'on sait assurément de bon lieu : Un procureur de Paris, nommé M. Pinson, qui le porte aussi haut qu'un conseiller de province, n'étant pas obligé de travailler pour cela en faisait autant faire par ses clercs. Sa femme, qu'on nommait aussi madame Pinson, était sur le pied d'une dame de condition; et ce qui prouve qu'elle hantait des gens de cour, c'est qu'on voyait même des pages aller chez elle. Elle avait donc une honnête liberté, et faisait
tout ce qu'elle voulait. C'est pourquoi, ayant entendu dire qu'il y avait beaucoup de gens d'épée aux bals de bois, c'est-à-dire dans les belles salles magnifiques que M. le prévôt des marchands a fait faire pour faire rire le peuple. Ce n'est assurément pas par llatterie, ce que j'en dis, et ce n'est pas pour à l'égard de moi; car je suis un homme d'une certaine façon, qui ai le moyen d'aller toujours dinerchez mes amis, et que je n'ai fait collation au bal que parce que je vis avec tout le monde. Si bien donc qu'après qu'on eut ordonné que toutesles boutiques seraient fermées, et qu'il n'y avait rien d'ouvert qu'à la joie, il fallait voir comme tout le monde courrait au bal, dès le matin; mais le soir, quand les violons commencèrent à jouer, on ne voyait que des gens qui buvaient et mangeaient à la santé du roi ; de sorte que, comme dit un bel esprit, tout le monde était saoul de vin et ivre de plaisir. Ce qu'il y avait encore de plus admirable, c'était le bel ordre qui s'y observait. Ceux qui ne pouvaient plus danser, rapport qu'ils étaient las d'avoir bu, on les rangeait à couvert, dans les salles ou dans les rues, et il était même défendu de danser sur eux; ainsi tout le monde a fini, le matin, par coucher chez soi ou ailleurs. Pour en revenir donc à
Tiadame Pinson, elle se déguisa en cavalier, ce qui
ui attira beaucoup de galanteries de la part des
personnes qui se connaissaient en beautés ; niais
orsqu'elle y songeait le moins, des racoleurs la
prirent sous le bras, et voulurent l'emmener. Les cris
lu'elle fit furent entendus de son mari, qui était venu
iu bal, de son coté, déguisé en amazone; mais,
omme il avait oublié de se faire la barbe, on le prit
)Our un imposteur, et on le bourra. Madame Pinson,
oyant maltraiter son mari, qui venait la secourir,
outenait qu'elle était sa femme. Les racoleurs, pour
en éclaircir, l'emmenèrent dans un cabaret voisin,
>ù elle leur fit voir qu'elle ne mentait. pas; ce qui fit
[ue son mari fut reconnu pour honnête homme, et
n sortit à son honneur.