SEPTIÈME AVENTURE
D'un prince et d'une princesse, arrivée à un des Bals de la place Vendôme.
Ce prince et cette princesse-là étaient pourtant mon cousin et ma cousine, tel que vous me voyez; ils s'appelaient, de leur nom naturel, monsieur et madame Micbe-en-bled, qui s'aimaient bien, et se battaient toujours: mais de leur nom de déguisement il n'en était pas de même. Un chasse-marée m'a conté hier à Saint-Denis, en buvantà l'Arbalète, que mon cousin et ma cousine se lassant de coucher dans le même lit, où ils se mordaient toujours, sans que cela aboutît à rien qu'au plaisir de se mordre, ils avaient résolu de se sauver en beau catimini, et
d'aller au bal de bois de la place Dauphine, qui était le plus beau de tous, comme étant le plus voisin du cbeval de bronze. La cousine eut d'abord la première volonté d'emprunter l'habit d'un garçon apothicaire de ses amis, qui avait fait partie, tout seul, d'y venir pour s'y masquer; mais elle fit réilexion que des embaucheurs pourraient bien la jeter dans un four, et, comme on dit dans le peuple, l'obliger de s'enrôler, à force de lui ficher le tapin : cela fit qu'elle quitta cette imagination, et qu'elle aima mieux se déguiser en princesse ; elle en trouva les facilités par le moyen de ses amis du quartier, comme la voisine madame de Lorme (car c'est une madame, puisqu'elle est sage-femme reçue à Saint-Côme), qui lui prêta sa robe de damas, couleur de feuille morte ; la veuve de l'Étoile, qui lui donna, en pleurant, les bas blancs de feu son mari, sergent aux gardes; et le compère Guillemet, qui lui fit présent, pour une heure, en riant, de la coëifure de sa défunte femme, qui était revendeuse à la toilette.
Le cousin Miche-en-bled, de son côté, qui trouvait ses projets tout d'abord, et qui était aussi long à les exécuter que s'il les avait trouvés bien tard, se détermina à se déguiser en prince; et, pour y réussir, il
trouva le moyen, par ses connaissances, d'emprunter l'habit d'un page.
Les voilà tous deux, sans faire semblant de rien, tout au beau milieu du bal : nous allons voir ce qui va leur en arriver, et comme quoi ils eurent chacun un pied de nez; car le cousin Miche-en-bled, qui avait de laprésence d'esprit le lendemain de la veille, et la cousine, qui avait de la sagesse une heure après qu'un homme l'avait quittée, se trouvèrent là comme de cire, sans se reconnaître, quoiqu'ils se doutassent bien qu'il y avait queuquechose là-dessous. Cependant l'anguille se mit sous roche comme d'elle-même ; caij M. Miche-en-bled, qui, envoyant madame Miche-cnbled vêtue à la princesse, soupçonna bien vile que c'était une bonne bourgeoise, l'aborda avec honnêteté et civilité, et lui offrit, comme par manière de conversation, une saucisse qu'il portait toujours; car il disait fort joliment que les saucisses sont, comme les olives, bonnes quand elles sontpochetées. Madame Miche-en-bled jugea bien, par ces belles manières-là, que c'était queuque gros seigneur, puisqu'il avait une saucisse pour représenter en public, et répliqua, avec un grand savoir-vivre, que, puisqu'il le voulait absolument, elle en mangerait le petit
bout ; ce qui fit qu'on la tira. Elle crut devoir demander, comme par manière d'éloge, quel était son charcutier; mais il répondit, pour la dépayser, qu'il apportait la saucisse des pays étrangers, et là-dessus prit occasion de lui apprendre qu'il était prince, et de plus gentilhomme, et que son père avait une charge de secrétaire du Roi. Là-dessus la cousine Miche-enbled lui lit bien de petites avances d'amitié, ce qui lui lit d'abord soupçonner que ce pouvait bien ètrc sa femme; car il connaissait de quel bois elle se chauffait ; et il n'y avait pas jusqu'à son frère, rhabillé de noir, qui n'en fit des gorges chaudes. De fil en aiguille, elle se mit aussi à deviser sur son état de princesse; la conversation s'échauffa, et madame Miche-en-bled encore davantage; de façon que, petit à petit, le prince Miche-en-bled en était bientôt venu à ses fins, parce qu'il l'avait tirée à l'écart après avoir bu bouteille; et la princesse lui avait, à force de se faire prier, déclaré qu'elle en était amoureuse, parce qu'il était un homme de qualité. Mais il prit un scrupule au cousin; il crut qu'un brave gentilhomme, quand il se faisait prince, ne devait pas avoir de familiarité avec une femme sans savoir son nom auparavant : et il lui demanda le sien. Elle dit quVIle
était princesse d'un autre pays que la France; mais comme elle n'en était jamais sortie que pour aller à Marseille, et qu'elle était comme qui dirait un peu prise de vin, elle dit qu'on la nommait la princesse Très-volontiers. Aussitôt le cousin Miche-en-bled lui arracha poliment son masque de dessus son nez; il ôta aussi le sien; et, après avoir donné deux soufflets à sa femme, il la ramena, et la conduisit deux bouts de chemin, en lui donnant des coups de pied au cul. On ne sera pas étonné qu'il la reconnut au nom de la princesse Très-volontiers, parce que c'était le nom qu'on lui donnait quand elle était fille, et dont la mémoire de son mari eut souvenance mal à propos. C'est pour vous dire que tout le monde ne sait pas se déguiser, et que le pot s'enfuit toujours par quelque endroit.