‹ Contes et facétiesChapitre 26 sur 69 · LES FILLES POURVUES · texte numérisé non relu

LES FILLES POURVUES

Quand on peut établir ses trois filles, faudrait qu'un père fût pis qu'un Jocrisse pour ne pas prendre l'occasion au gobet, surlout quand les filles trouvent agréablement le moyen de faire une semblable fin, sans que le père lui-même n'en sache ni quoi ni qu'est-ce, comme ce qui m'est arrivé par la gratification des Bals de plain-pied à la rue, aux divertissements des réjouissances des fêtes.

Le soir, quand j'étais à rosser ma femme, pour l'empêcher de se mettre en colère, dont c'est son habitude quand je ne veux pas me coucher, Jojotte, notre fille

ainée, que je n'avais pas vue de toute la journée, non plus que ses deux sœurs cadettes, entrent toutes trois, battant, comme on dit, la muraille de leurs corps, tout de même que de vraies ivrognesses. Je crus d'abord qu'elles contrefaisaient d'être saoules, ce qui me parut d'un mauvais caractère ; car je n'aime pas qu'on m'affronte ; et j'allais jouer du gourdin (que nous appelons) sur leur échine, quand je m'aperçus qu'elles étaient naturellement de la manière; ce qui ne m'étonna pas, rapport qu'elles avaient badiné avec une chopine d'eau-de-vie par tête, ce qui peut surprendre une fille qui ne s'y attend pas. Je vis bien alors qu'il fallait leur parler raison; elles medemanii dèrent la permission d'y aller (je veux dire au bal dos rues). Je les envoyai au diable, dont apparemment elles prirent ça pour ma permission, et les voilà à détaler chacune de son côté.

Jojotte arriva à la place de Vendôme; et dès qu'elle est entrée, comme elle tenait d'une main un cervelas qu'elle avait attrapé en l'air, un masque habillé en moustache, avec un baudrier, — je pense que c'était un suisse du quartier, car il avait un plumet, — lui prend l'autre main et l'emmène, lui disant: Eh ! je crois que vous êtes ma femme: ou, du moins, c'est

comme tout de même, rapport que vous ressemblez à la défunte. Et là-dessus Jojotte vient à se souvenir qu'une bohémienne lui a prédit qu'elle n'épouserait jamais qu'un carême-prenant, dont elle ne fit aucune difficulté de s'en aller avec la moustache en question; et le lendemain elle me fit savoir qu'elle m'avertirait dans l'année, pour être le parrain de son premier enfant, attendu qu'elle demeurait avec son époux au Pont-au-Biche, près du Temple, où qu'ils font commerce de chiffons, peaux de chiens et autres marchandises qu'on trouve naturellement dans la rue, pour peu qu'on y fasse attention. Et d'une.

Je fus trois jours sans avoir vent ni voix de Bastienne, ma seconde fille; je commençais à me méfier de sa conduite pour la manière de se comporter, lorsque j'en reçus c'te lettre, qui nie fit connaître toute la gentillesse de son esprit ;

u Mon cher père, vous m'avez toujours chiffonné malheur sur le mariage, en me disant qu'à cause que je suis volontaire pour faire mes fantaisies, et j'aime assez à ne rien faire, je ne trouverais pas tant seulement un mari. Je vous avertis, mon cher père, que j'en ai deux, ou à peu près; je suis fâchée de vous

faire voir en ça votre bec-jaune, rapport qu'il n'est pas gracieux pour un père de famille de n'être qu'une bête; mais il y allait de mon honneur.

» Je suis avec soumission, Bastienne. »

La troisième, c'est-à-dire ma fille Georgette, ne me laissa pas dans l'inquiétude de l'embarras, comme sa sœur, dont elle estpuinée; dès le lendemain matin, elle me fit dire par un garçon marchand de vin, qu'elle s'était fait dragon dans lerégimentde Graffin, et que, la première fois qu'elle aurait brûlé deux ou trois maisons à l'endroit de l'ennemi, elle ne manquerait pas de m'envoyer de bonnes brides. •

On voit bien à c'ie fortune de ces pauvres chers enfants le contentement d'un père; mais ma femme surtout alla le conter par tout le quartier, pour se faire honneur, dont véritablement tout le monde rit et la complimenta, ce qui fait toujours plaisir à une famille.

Ah ça, compère, à l'honneur que d'étouffer pinte avec vous.

LES

Page 1