LE CHAR DE L'HYMEN
▼ e Char de l'Hymen est sans contredit celui que je ■*-' respecte le plus, parce que c'est le Char du Dieu qui fait aujourd'hui notre bonheur ; mais j'aurai^ désiré que son équipage contînt moins de personnes. Je l'aurais volontiers représenté sous la forme d'un vis-à-vis ou d'une diligence : on aurait toujours pu y employer, avec un succès égal, le céleste et argent dont on lui a donné les livrées; on aurait pu l'animer, le colorier, le rendre plus agréable, et peutêtre même y aiouter quelques impressions de jaspes pour y donner un sous-enlendu aussi fin qu'agréable ; mais les grands hommes ont toujours de grandes et justes idées : et pourquoi le Char de l'Hymen est-
il en général si grand à Paris? C'est parce que c'est une voiture dans laquelle on a coutume de mener souvent bien du monde.
11 y avait dans ce char des instruments de toute espèce, ce qui faisait bien bonne compagnie, d'autant que presque tous ces gens-là jouaient aigre et parlaient faux, ce qui était d'une grande ressource pour ceux qui aimaient mieux faire la conversation que d'entendre jouer du violon ; et l'avantage était égal pour ceux qui aimaient mieux entendre jouer du violon que de faire la conversation. On ne pouvait pas comparer ce beau Char à un apothicaire sans sucre, car toute la rue des Lombars y était ; aussi la jeunesse de l'équipage s'amusait-elle à manger des cerises confites ; et comme il était ordonné de présenter quelque friandise au peuple, on avait l'attention de lui jeter les noyaux au nez, et même dans les yeux, si cela lui faisait pins de plaisir. C'est ce qui arriva à un borgne, qui d'un coup de noyau perdit son bon œil, et qui eut la présence d'esprit de dire aussitôt : Bonsoir, la compagnie. Il y avait à côté de lui un clerc de procureur, bel esprit, qui s'écria : Je voudrais qu'il m'en eût coûté les deux yeux et en avoir dit autant. Ce ne fut cependant pas là
l'aventure la plus tragique. On conçoit qu'on ne faisait pas tourner, comme un sabot, un char de cette taille: aussi il n'y avait point de tournant qui ne fît des reproches aux chars, parce qu'il n'y a point de char qui ne cherchât querelle aux tournants. A l'égard des lanternes, il n'y en avait pas plus que dans l'œil du borgne qui venait d'êtie aveuglé; cependant la difficulté des tournants a donné lieu au projet de faire une ville sans tournants. On doit l'exécuter la première fois qu'on rebâtira Paris tout à neuf; à moins qu'on n'exécute un autre projet plus simple, qui sera de faire, dans la suite, des fêtes sans chars.
L'aventure dont je parlais, quand je me suis interrompu, fut donc causée par un tournant. Le cocher de l'Hymen tourna trop court, et la voiture accrocha brusquement un auvent et le fit tomber dans le Char avec la compagnie qui était dessus. Jl s'y trouva, entre autres badauds, deux garçons perruquiers, une marchande de charbon, un capucin et une hirondelle de carême. On se représente aisément que tous ces différents états culbutèrent les uns sur les autres, sans garder de préséance à qui passerait le premier. Le hasard fit qu'un des deux perruquiers tomba sur
la charbonnière, l'autre sur l'hirondelle, et le capucin sur le perruquier. Le premier perruquier blanchit entièrement la charbonnière, et la charbonnière noircit le perruquier. — Fi! l'impoli, s'écria-t-elle, qui me couvre de blanc ! — Ah ! la vilaine, répliqua le perruquier, qui me tache de noir ! — Les paroles s'aigrirent, la dispute s'échauffa; ils en vinrent aux mains ; de façon qu'en un moment la vendeuse de charbon parut être une perruquière, et le perruquier un vendeur de charbon. Il y eut moins de débat entre l'autre perruquier et l'hirondelle de carême; aussi leur affaire finit-elle par des éclats de rire ; le capucin se releva aussi blanc que la charbonnière, avec un peigne qui était tombé de la tête du perruquier, et qui s'était accroché à la barbe du révérend père; le garçon le reprit, et le secoua longtemps comme une étrille.
Voilà ce qui prouve qu'il s'introduit toujours quelque chose d'étranger dans le Char de l'Hymen, lorsqu'on veut le faire promener dans les grandes rues, et surtout un jeudi gras.