LE VAISSEAU DE LA VILLE
Quelques Lecteurs mal intentionnés demanderont certainement qui je suis, pour oser entreprendre la description d'un vaisseau. Je n'ai autre chose à leur répliquer, si ce n'est que j'ai passé une partie de ma jeunesse dans les coclies d'Auxerre, de Nogent, de Montargis et de Melun; je prends toutes les semaines le villeneuviers. Pendant le voyage de Fontainebleau, on ne voit que moi dans le Yalvin, et j'étais encore jeudi dernier-dans le Drécol : je loge plus souvent dans la galiote que dans ma chambre. J'ai été à Rouen par lesbatelets : je suis né au Gros- Caillou ; car feu mon père péchait des écrevisses avec des grenouilles, et mon frère prend encore des anguilles. Il me semble que voilà assez de titres pour
faire la description d'un vaisseau; je n'aurais pas eu la vanité d'en faire étalage, mais j'ai craint les mauvais propos*, et quoiqu'il ne faille pas être haut, il faut sentir ce que l'on est. Cela posé, j'entre en matière.
11 faut convenir, pour la gloire de M. le Prévôt dos Marchands, que le vaisseau de la Ville est le plus heau qui ait jamais paru sur le pavé de Paris ; cela doit mettre les choses extraordinaires si fort à la mode, que je ne doute pas qu'à Venise on ne se serve incessamment de carrosses, au lieu de gondoles ; les équipages seraient bien plus doux, en allant sur l'eau ; mais aussi les vaisseaux seraient bien plus rudes, en allant sur le pavé.
Je suis persuadé que Ton serait très capable de donner à la Ville un bal paré en bottes fortes et une cavalcade en bas de soie. Revenons au vaisseau. Comme il n'était point de ces ouvrages qui n'ont ni tête ni queue, il avait pour pilotes un cocher et un postillon, aussi galants que leurs chevaux, qui citaient à tous moments ces deux beaux vers dé l'opéra d'Alceste:
Voyez sur mon vaisseau Le divertissement nouveau.
11 faut avouer, à notre honte, que MM. des mers ont bien plus de sel, dans l'esprit, que nous. C'est ce qui me fait croire que l'auteur du Grenier à sel de l'Esprit se mêlait de marine, lorsqu'il composa cet ouvrage, qui fut cause que plusieurs lecteurs l'envoyèrent par delà les monts.
On peut juger, par la citation du cocher et du postillon, de la science qui était dans notre vaisseau. On y savait tous les cahin-caha qui étaient le refrain de la fête ; on y dansait beaucoup, et l'on ne faisait que des balancés, à cause du roulis du vaisseau. Mais n'importe, quoique ces messieurs aient les pieds en dedans, cela n'empêche pas l'esprit d'y être. D'ailleurs, ils ont encore un avantage : c'est de se noyer beaucoup moins que nous, quoiqu'ils soient plus à portée que d'autres de cette commodité.
Mais je ne sais par quel hasard il arrive que beaucoup plus de gens se noient sur le pavé de Paris que sur la mer : c'est même ce que j'ai craint pour le vaisseau de la Ville, lorsque j'ai vu un officier tirer l'épée contre un des chevaux qui ne voulait pas avancer; je suis bien sûr que ce cheval-là était un mauvais citoyen, de ne pas vouloir marcher en pareille occasion ; car pour quel jour réserverait-on
ses jambes ? Peut-être aussi ne voulait-il pas s'en servir, parce que le cocher et le postillon n'étaient point habillés en uniforme de mer; car naturellement ils devaient être en homard et en crabe ; et lorsque les chevaux virent que leurs guides n'avaient pas l'habit de leur élément, ils en prirent la marche, en allant comme des écrevisses; c'est ainsi qu'il faut mettre les remerciements en action.
Tous les matelots étaient des chaircuitiers, des boulangers, des rôtisseurs, des pâtissiers, tous mieux vêtus que les seigneurs auxquels ils présentaient à manger. On remarquait, parmi eux, plusieurs beaux esprits (car il y en a partout), qui avaient l'attention de juger sur les physionomies de ce qu'il fallait à ceux qui les portaient ; ils jetaient des painsde Gonesse, des aloyaux, des gigots, des brioches à ceux qui avaient l'air hâve et décharné, comme qui dirait des Auteurs. Mais en même temps ils avaient la galanterie de faire tomber les saucisses, les andouilles et les cervelas du côté du beau sexe. Cela s'appelle, à ce que je crois, savoir faire les honneurs du vaisseau.
L'esprit était donecommun dans cette [voiture; mais ce qu'il y avait de plus rare, c'était un père
qui avait plus d'esprit que son fils: on va le voir par l'histoire suivante.
Le père s'appelait Marche-à-terre, il était facteur de lettres ; son fils se nommait Noyau, et était garçon limonadier de la Comédie-Italienne (ce qui fait voir que les enfants n'ont pas toujours le même nom et la même profession que leur père : c'est une petite morale qu'il est bon de faire en passant). Le père avait plus d'esprit que le fils; mais le fils passait pour en avoir plus que le père, parce qu'il voulait en faire paraître davantage. Tout le monde a le choix de sa réputation ; lorsqu'on a l'adresse de la faire pallier, on n'en exige pas les preuves.
Quoique Marche-à-terre fut père, cela ne l'empêchait pas d'avoir une maîtresse ; ce qui est beaucoup plus agréable que d'avoir un enfant. A l'égard de Noyau, il plaisait d'abord, mais il ennuyait ensuite ; il changeait souvent de maîtresse, non pas par mérite, mais par nécessité ; il était plus souvent renvoyé qu'infidèle : on ne déplaît sans sujet que lorsqu'on a plu sans motif. Il avait deux grands défauts pour la société : c'était d'être intéressé et caustique.
Un jour il se fit tirer l'oreille pour payer de la
bière à une personne du monde, que son rival lui enleva avec des échaudés. Voilà ce qui lui revint d'être intéressé, et ce qui lui démontra la vérité de cette maxime: Ce n'est qu'à ses dépens qu'on séduit ce qu'on aime. Enfin il fut chassé de la dernière maison, parce que, le jour de l'an, il avait donné des étrennes mignonnes à la fille, qui était fort petite, et à la mère, qui était fort grosse, un livre intitulé : Réflexions sur la maladie du gros bétail, ce qui choqua également Tune et l'autre, attendu que de pareilles étrennes ne sont pas à la portée de tout le monde. 11 fit tant de conditions, qu'à la fin il s'avisa d'être amoureux de mademoiselle Coquelet, que son père aimait autant que lui, et c'est là ce qui fit bien voir la dilîerence des génies.
Noyau, à force d'écrire des lettres, s'était gâté l'esprit, et Marche-à-terre avait formé le sien à force d'en porter; ce qui prouve que les dessus de lettres sont bien souvent ce qui en vaut le mieux.
Mademoiselle Coquelet, pressée séparément par le père et par le fils, dit qu'elle donnerait la préférence à celui des deux qui la ferait promener sur un des Chars de la Ville. Marche-à-terre, qui était facteur des prémontrés, et qui avait emprunté un de
leurs habits pour se déguiser en boulanger, proposa à mademoiselle Coquelet de se déguiser en mitron. Cet expédient lui plut beaucoup, d'autant plus que les femmes sont toujours fort bien en habit de cheval. Elle jugea par laque Marche-à-terre avait de la tête, et gouvernerait un royaume aussi bien que M. Guillaume.
Noyau, qui avait le démon de l'écriture, voulu! proposer un expédient dans une lettre, et la mit, selon sa coutume, dans une lanterne qui était vis-àvis la fenêtre de mademoiselle Coquelet, dans laquelle elle reportait ses réponses. Mais par malheur toutes les lanternes furent ôtées, parce que les Chars les auraient cassées, et la boîte à lettres de Noyau fut portée chez le commissaire Regnard, qui sans doute ne la rendra pas si publique que les Lettres d'un Français l.
Mademoiselle Coquelet, pour n'être pas reconnue, quoique déguisée, s'était mise dans le fond de cale, où elle buvait comme un chaircuitier, dans l'intention de mieux cacher son sexe.
Noyau, ne voyant pas de lanternes, se douta bien que son billet n'avait pas été rendu. Il témoigna à