‹ Contes et facétiesChapitre 34 sur 69 · HISTOIRE DE LA PRINCESSE LACUNE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DE LA PRINCESSE LACUNE

Avant qu'on eût inventé l'écriture, par conséquent avant l'établissement de la grande Poste, il existait une princesse qu'on nommait la Princesse Lacune; elle ne savait pas écrire, parce qu'on n'écrivait pas alors, comme je l'ai déjà dit, et de là on peut conclure qu'elle ne savait pas lire.

Elle avait une mère et tout au moins un père qui, heureusement pour eux et pour elle, la gênaient beaucoup. Je dis heureusement, parce que la gêne et la contrainte forment le plaisir des mères et le bonheur des filles : le plaisir des mères, parce que c'est un droit d'autorité qui leur rend la sagesse supportable; le bonheur des filles, parce que cela

leur donne une occasion d'exercer leur esprit et d'attraper leurs mères.

Il est louable que les unes reprennent, il est juste que les autres trompent. L'aigreur fait la dignité des vieilles, la supercherie fait l'agrément des jeunes ; tout est établi dans le monde pour le bien de l'ordre.

Voilà donc le lecteur instruit que le Roi et la Reine rendaient malheureuse la Princesse Lacune. Elle était fort amoureuse d'un joli Prince, qui était le potpourri de la Cour; on l'appelait le Prince Sous-entendu : la Reine ne voulait pas qu'il rendît visite à la Princesse, de peur qu'il ne lui portât à la tête, ce qui peut tirer à conséquence. Mais les ordres de l'amour sont mieux exécutés que les défenses des mères.

Le Prince était triste, quoiqu'il eût grande attention de sourire toujours. Toute la Cour le croyait amusant, mais son sourire n'était qu'un ennui sousentendu. Il mettait de la finesse à tout : rencontrait-il une femme, il lui disait : En vérité vous êtes adorable, et je n'en veux pas dire davantage. Trouvait -il un fat, il l'embrassait en lui criant : iMais rends-moi donc raison de cela ; tu as les yeux bien battus ; et je parie que...

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Il n'est pas étonnant qu'avec autant d'esprit il eût tourné la tête de Lacune : lorsque par hasard ils se rencontraient, ils se trouvaient beaucoup d'esprit ; comment aurait-elle pu ne pas être persuadée par quelqu'un qu'elle ne comprenait jamais?

Princesse, lui dit-il un jour, vos yeux sont bien vifs, je ne puis y fixer les miens que...., Vous devinez le reste. — Prince, lui répliqua-t-elle, vous pensez toujours avec délicatesse ; aussi je vous vois avec

un plaisir véritable, car — Ah ! quel bonheur

pour moi ! reprit le Prince, transporté. Permettez

que je vous prenne la main, et — Ah! finissez,

Seigneur, poursuivit la Princesse avec une voix émue; parce que je vous ai donné mon cœur, faut-il ?

Le Prince continua, la Princesse répliqua; il pressa, elle s'attendrit; il cessa de parler, elle se tut : tout le reste est sous-entendu.

Quelques heures après, ne sachant plus que faire, la Princesse prit un petit morceau de crayon, et fit sans distraction plusieurs points différens. Que faites-vous, Princesse? lui dit Sous-entendu. — Je m'occupe toujours de notre amour, répondit-elle, je fais des sous-entendus. Voyez ce point-là ; je veux

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qu'il signifie : Mon cher Prince, m'aimez-vous? — Aussitôt le Prince s'écria : Si je vous aime, ô Dieu ! — Cette réponse, dit la Princesse, doit avoir pour marques deux points différens. Le premier point marquera la première partie : Si je vous aime ; la dernière partie, qui est : u Dieu ! sera marquée par ce point-ci. — Ah ! que d'esprit ! dit le Prince ; nous pourrons par ce moyen nous entendre sans nous parler. — Oui, dit la Princesse, beaucoup mieux que lorsque nous'nous 'parlons ; il ne s'agit que de convenir de nos faits. Voici une petite marque que nous appellerons une virgule"; cela voudra dire une proposition ; la réponse, qui, tant que vous m'aimerez, sera oui, aura pour marque un point sur la virgule ; s'il arrive que nous nous fassions des reproches, l'amour délicat en a toujours à faire, ils seront notés par ce point-ci, que nous nommerons le point aigu. On fera éclater sa sensibilité par un autre point, qu'on peut appeler le point de douleur. Lorsque nous voudrons dire du mal de nos parens, nous nous servirons de cédilles pour faire des allusions. Ces deux marques ( ), ainsi placées, indiqueront un tête-à-tête en dénotant qu'on est séparé des autres; ce sera une parenthèse. Le point admi-

ratif en sera une suite nécessaire! et ce moment, dit-elle en rougissant, que malgré moi vous avez su amener, sera dépeint par le point circonflexe.

A l'égard des mots qui ne signifient rien, convenons qu'ils seront rendus par ces marques « », auxquelles nous donnerons le nom de guillemets.

Voilà pourquoi on s'en sert pour marquer les harangues. Ah 1 qu'il y a d'Ambassadeurs dans le monde, à commencer par MM. les Échevins, qui sont de vrais guillemets!

C'est ainsi que le Prince et la Princesse parvinrent à se voir et à tromper le Roi et la Reine. Ce fut là ce qui donna la première idée de l'écriture ; on la doit à l'Amour. La plume dont on s'est servi fut tirée de ses ailes. Toutes ces lignes, en points différens, furent appelées lacunes, du nom de la Princesse ; et voilà le contre-sens dans lequel les Auteurs tombent indignement. Ils mettent leurs lacunes en points fixes ; ils croient que cela ne veut rien dire, et cela dit trop. Ils sont souvent bien plus énergiques en ne faisant que des lacunes. Je ne veux, pour preuve infaillible des choses fortes que renferme la lacune, que tous ces petits points dont les poètes séparent les mots d'un vers qui exprime

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l'incertitude, le trouble, la tendresse et la terreur; Corneille en a plusieurs ; l'Auteur de Badamisthe en est plein ; on en trouve beaucoup dans Mérope; tout le cinquième acte à'Armide en est semé ; on en voit les plus heureuses dans le Comte d'Essex, et celle-ci surtout, lorsque Salisbury veut dire à Elisabeth :

Vous perdez dans le comte Le plus grand

Elisabeth répond :

Je le sais, et le sais à ma honte.

Preuve que les lacunes disent beaucoup, puisqu'il n'y a que « le plus grand » qui s'y trouve.

Ah ! si je fais jamais un ouvrage pour le Public, je veux qu'il soit en lacunes ; et les chars de la ville auraient été bien moins critiqués s'ils y avaient été aussi.

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