QUI N'A PAS PARU
Par un Auteur qui ne paraîtra jamais.
Ox croit pouvoir dire, sans llalter le Public, qu'aucun des autres n'approchait de la magnificence superbe de celui-ci. C'était le Char des Mariages. La Ville, toujours occupée de se peupler, avait jugé digue de sa prudence de faire faire des sujets pour les maîtres qu'on nous prépare. Cent demoiselles, presque toutes filles des quatre principaux quartiers de Paris, avaient été mariées des libéralités de la ville: ces heureux couples, unis sous de si favorables auspices, ne pouvaient manquer de faire des fortunes proportionnées. La satisfaction peinte sur leur physionomie se communiquait plus aisé-
ment, qu'il y avait une multitude de concours attiré par la curiosité d'une fête si intéressante ; c'est ce qui les avait fait placer sur les deux côtés du Char, à cause de la vue. Mille chaînes de fleurs, galamment entrelacées en guirlandes, semblaient les attacher les uns aux autres, à peu près comme Ton unit les particuliers qui se destinent au service de mer l.
Une table magnifiquement servie tenait le milieu du Char, et semblait n'être que le repas de la noce, quoiqu'elle fût destinée à l'événement le plus éclatant de la journée.
Tout le monde sait que la poudre, bien maniée, peut diriger à point nommé les effets du mouvement qu'elle imprime aux corps, qui, en la comprimant, sont devenus susceptibles de toute la force de son élasticité : ainsi je juge, sans vous flatter, ami Lecteur, que vous devinez que le double fond du Char était rempli de poudre, disposée avec tant d'art par une personne consommée dans l'artillerie dès la dernière guerre, qu'en y mettant le feu, elle devait enlever, à hauteur des toits ordinaires des maison?,
1. On a usé de cette périphrase pour éviter le mot de galérien, qul aurait pu rappeler au Lecteur dos idées peu 'gracieuses pour une réjouissance.
toutes les viandes contenues dans le Char, qui, décrivant chacune leurs paraboles particulières, en raison de leur gravitation diirérente, seraient tombées à différentes distances dans toute la superficie des places publiques, pour y présenter des rafraîchissements aux Spectateurs.
Les peintures du Char étaient dignes de ses autres ornements. Sur un fond ^ros bleu, négligemment glacé de couleur de rose, on avait peint, en argent on en or, les différents attributs des mariages ; mais comme ils n'étaient qu'en détrempe, une pluie qui tomba toute la nuit au travers des remises du rempart les fit couler presque tous *.
Pour qu'un Char destiné à conduire les heureux époux fût assorti, de pied en cap, à leur allégresse, on avait eu soin de prendre des chevaux de quinze à dix-huit mois, dont la gaieté devait répondre à celle de leurs maîtres ; mais on a bien éprouvé ici combien il est dangereux de confier le timon des affaires à une jeunesse. A peine le cortège était-il en marché, que les jeunes animaux, animés par le bruit des chars précédents et de MM. les officiers à che-
1. On avait, par précaution, élevé des remises en forme de hangars, pour y mettre les Chars, afin d'être tout portés p*ur partir.
val, dont ils étaient entrelacés, se livrent à toute la pétulance de leur imagination. En vain les cochers prudents usent de toutes les voies de douceur pour ramener les esprits; la correction les irrite, leur vivacité se tourne en fureur ; ils entraînent avec eux les palefreniers pendus aux longes de soie bleu et argent destinées à les retenir. Les fiancées tremblent pour leur fruit, les époux crient, les cochers jurent, les enfants pleurent, les chiens aboient, le peuple fuit en désordre le long du rempart: plusieurs demoiselles, voulant passer les fossés des contre allées, y tombent la tête la première : quelques-unes y gagnent, d'autres s'en désolent. La fermentation redouble ; les traits cassent enfin; tout s'arrête, le calme revient peu à peu ; la compagnie d'ouvriers, établie avec prévoyance à la suite de chaque char, s'avance diligemment ; leurs habits bleus d'un brodé d'argent que l'on avait mis double sur la manche pour marquer leur utilité, semblent redoubler leur zèle; et le désordre ne dure qu'autant de temps qu'il en fallait pour le réparer. Ce temps, si court, fut néanmoins assez longpour donner quelque inquiétude à la pauvre mademoiselle Mouguif. M. Quijain -o trouva là pour son malheur : l'ayant vue d'abord
par derrière, voilà, dit-il, un dos de ma connaissance ; il fait le tour, et à ses traits charmants il reconnaît sans peine son visage : c'est alors qu'elle aurait Lien voulu troquer ses jolis yeux rouges contre des yeux noirs, son nez camus contre un autre. Ah! ah! lui dit-il, mademoiselle, vous êtes donc une faiseuse de fortune ; vous avez fait la mienne, j'en conviens ; vous m'apportâtes en mariage les trois cents livres de MM. les Fermiers Généraux, sans lesquels je ne serais pas actuellement garçon tailleur; mais je croyais que vous ne faisiez cela que pour moi ; et pendant que vous me dites que vous allez chercher des nourrissons en campagne, vous allez en prendre de tout élevés au magasin de la Ville ; car vous n'êtes là, sans doute, que pour épouser ces messieurs? — Monsieur, reprit mademoiselle Mouguif, ce que vous me dites est une preuve que je ne suis pas votre femme : une personne comme vous ne voudrait pas faire éclater en public des tracasseries d-i ménage avec son épouse ; mais, quand cela sérail, en devrais-je moins faire la fortune de Monsieur? Trop heureuse, hélas! si, comme le monsieur qui était Empereur et comptait ses jours par ses bienfaits, je pouvais compter les
miens par de pareilles fortunes ! — M. Quijain voulait répondre ; mais M. Bouchivet, qui était le fiancé du jour, prenant la parole : Monsieur, lui ditil, point tant de bruit; mademoiselle me fait honneur, et je vous prie d'être persuadé que je défendrais le sien. Je m'appelle Bouchivet ; je ne vous en dirai pas davantage, mais
Vous sentez, cher Lecteur, qu'il n'en fallait pas beaucoup pour exciter une discussion entre ces deux messieurs, qui ne se connaissaient pas; mais, comme on allait s'échauffer, le Char raccommodé reprit sa marche, qui ne fut pas môme interrompue par l'impertinence d'un mauvais plaisant, comme il y en a toujours parmi la canaille, qui se mit, comme on passait soit par-devant les Enfants trouvés, à insulter mademoiselle Triport, en lui disant : Arrêtez donc, mademoise'le, pour voir MM. vos enfants ; il est bien singulier qu'ils ne soient pas de votre noce : tenez, les voilà tous trois qui viennent au-devant de vous ; au moins donuez-leur un cornet de dragées.
Mademoiselle Triport fut assez interdite, comme une personne qui ne s'attend pas à quelque chose ; mais une dame qui éta't là, de sa connaissance, prit son parti : Allez, monsieur, dit-elle, on sait ce que
c'est que la médisance du public ; mais mademoiselle est connue : ce n'est pas la fille d'un bedeau qui porte la verge depuis vingt ans avec assez de considération pour avoir obtenu une place dans les mariées qui est capable de pareille chose ; une fille élevée comme elle pourrait bien être attrapée une fois par une faiblesse ; mais, avec l'éducation qu'elle a eue, on apprend, de ses premiers malheurs, à éviter la récidive.
Cette conversation durerait peut-être encore, si l'on ne fût arrivé à l'esplanade de la porte Saint- Antoine, lieu de la première distribution. Le Char étant arrêté, on mit le feu à la première mine ; mais comme, dans les affaires d'un grand détail, on ne peut pas tout prévoir, on n'avait pas songé qu'en faisant sauter les viandes, on donnerait une fameuse commotion auxmariés.EnefFet,àlapremière secousse, voilà tous les mariés en mouvement ; vous croyez bien qu'ils ne perdirent pas de temps à descendre ; ils descendirent cependant encore plus vite qu'ils ne voulaient ; jamais union ne fut de moins longue durée; et, en effet, ils n'ont point eu tort. Quand on a agi de bonne foi dans un mariage, on est bien disposé à le rompre, quand on se voit en but à l'artifice :
chacun, en effet, s'en alla de son côté i. Mais c'est à quoi le public a fait peu d'attention; il devait, en effet, la sienne au spectacle d'un ambigu magnifique, servi dans la moyenne région de l'air. L'effet de la mine fut parfait : mille gigots en l'air faisaient un coup d'œil que l'on ne peut bien se figurer sans l'avoir vu; les cornets de sucre, se délivrant par leur propre vibration, faisaient pleuvoir une grêle de dragées ; des compagnies de perdreaux pleuvaieut toutes rôties par-dessus les fossés de la Bastille ; les poulets, comme par instinct, tombaient en foule chez les plus jolies femmes du Marais ; un troupeau de dindons vint tomber dans les cours du palais, et l'on a vu des bandes d'oies jusque dans le quartier du faubourg le plus reculé.
L'absence des mariés rendit inutile une plus longue marche de ce Char : c'est ce qui fait qu'il n'a pas eu la réussite des autres; mais on a cru devoir rendre compte au public de l'invention peut-être la plus judicieuse de toute la fête, et qui méritait le mieux de réussir.
1. Oa espère que ceci ne dégoûtera pas le public de se marier ; on ose lui assurer que la règle n'est pas sans exception, et qu'il pourra encore se contracter des mariages de bonne foi.