MÉMOIRES DU PRÉSIDENT GU1LLKRIN
•->k n'est pas parce que feue mademoiselle Chauve dron était mon épouse ; mais je puis dire, sans me vanter, que, depuis qu'on a un quelqu'un pour compagne de couche, on ne s'est jamais marié à une personne plus accomplie. Elle m'a donné Lien du chagrin, il est vrai; mais je lui ai pardonné, parce que c'est qu'elle était comme cela, et que, de même que les mariages sont écrits dans le ciel, il y a aussi, faut croire, des bisbilles qui sont d'autant plus ordinaires dans les ménages, qu'elles arrivent tous les jours; c'est ce qui a fait dire à un auteur qu'on ne doit point mettre le doigt entre le marteau et l'enclume, pour insinuer qu'il ne faut pas se ma-
rier. La pauvre femme, sans cela, m'aurait aimé comme ses yeux ; et je puis dire à sa louange que, sans les poires d'angoisse qu'elle m'a fait avaler, je ne serais pas si heureux que je le suis.
J'étais fort du monde lorsque j'en fis la connaissance. Mon défunt père me dit un jour : Mon fib, vous serez président de ce grenier à sel; car on ne sait qui vit ni qui meurt. Dites-moi : vous hantez la maison de madame Chaudron ; c'est une brave femme, je n'en disconviens pas; il n'est pas certain qu'elle ait jeté son défunt mari dans le puits, comme on l'a voulu dire. Conclusion : quoiqu'il aille bien du monde chez elle, elle n'a pas le moyen. Vous rôdez alentour de ses filles, et à votre âge je me plaisais en la compagnie du beau sexe, d'autant plus que mesdemoiselles Chaudron sont jolies comme un charme, et qu'elles se comportent de la manière qui convient à d'honnêtes filles qui ont delà vertu; mais ce n'est pas là de quoi est la triomphe. — Mon père, je vous entends bien, lui répondis-je ; et là-dessus je me retirai dans mon cabinet pour réfléchir en moimême, pensant à ce que j'avais à faire dans la cir- I constance de l'occasion; et voyant qu'il fallait prendre un parti, je mis ma perruque, et je sortis.
J'arrive chez madame Chaudron. Dès que je lus assis, comme je faisais des compliments : Sur quel pied fréquentez-vous céans depuis trois mois? me dit madame Chaudron en me montrant mesdemoiselles ses trois filles. — J'y viens pour un bon sujet, répondis-je, un peu étonné de la surprise que me fit cette demande, d'autant que je ne m'y attendais pas autrement. — Eh bien, continua-t-elle, il faut donc que vous fianciez aujourd'hui celle qui vous agréera pour épouse, d'autant que je ne suis point une mère (car mettez-vous à ma place) à laisser courir de faux bruits à l'endroit de mes filles, et je ne vous dis cela qu'autant que vous êtes honnête homme, ou que vous ne l'êtes pas. — Moi, je sentis bien cet affront, et, sans balancer un moment : Oui, madame, lui dis-je, je suis honnête homme, et je n'en aurais jamais d'autre ; c'est mademoiselle Chaudron la puînée que je vous demande : je lui ai déclaré, il est vrai, mon affection, que je lui ai fait connaître; je vais en faire de même à mon père.
Je ne fus ni fou ni étourdi ; j'allais toujours courant le trouver ; et, avec toute l'obéissance que le respect d'un fils a pour son père, je lui dis net que
je venais de demander pour légitime épouse mademoiselle Babiche Chaudron. Il me regarda quelque temps entre deux yeux... Vous l'épousez, mon fils, me dit-il; ne vous l'avais-je pas défendu? et je crois même qu'il n'y a qu'un quart d'heure. Elle n'a pas de quoi , et vous savez de quoi est capable le qu'en dira-t-on, par les mauvais discours tenus au sujet de cette demoiselle, en parlant d'elle ; mais enfin je suis votre père ; c'est à moi de me montrer le plus raisonnable ; j'approuve ce mariage, allons ensemble chez la mère. Nous y allons. Ma commère, dit-il à madame Chaudron (car je me suis toujours souvenu de ses propres paroles), mon fils n'est qu'une bêle, et c'est à moi de lui marquer des entrailles de père ; puisqu'il veut en faire la sottise, je ne vous en dédirai pas; dressons les articles.
Cela fut bientôt fait ; et nous allâmes souper à notre jardin, où ce qui arriva à table fait bien voir C3 que c'est que la prédestination, quand l'étoile s'en mêle. J'étais entre mademoiselle Babiche et mademoiselle Chaudron l'aînée ; et comme on parlait de fiançailles: Je ne dis pas ce que je pense, continua l'aînée, qui prit la parole ; mais si vous épousez ma sœur Babiche, je veux que ceci soit de
la poison pour moi (dit-elle agréablement en sablant une rasade de vin-rosai) si je ne signe le contrat pour elle. Et là-dessus : Mon gendre, me dit madame Chaudron, l'entendez-vous bien? elle est l'aînée de la famille, elle en épouserait plutôt dix autres que de laisser passer en cas de cela sa sœur devant elle. Qu'est-ce qui vous fait préférer Babiche? est-ce parce que vous l'aimez? cela n'y fait pas d'un coup à sifflet; vous n'aurez pas été un an l'époux de celle-ci, que vous m'en direz des nouvelles.
Gomme elle proférait la parole, arrive, comme par exprès, quoique ce fût fortuitement par hasard, M. Gandion le notaire. « Votre serviteur, dit-il, car c'était un croustilleux corps : voilà des articles tout dressés; mais, comme dit cet autre, qui est-ce qui tiendra la queue de la poêle ? Ça, laquelle est-ce' qui se marie ? »
Mon père, qui pendant tout ce temps-là ne faisait semblant de rien, s'entretenant avec mademoiselle Chaudron la cadette, laquelle il écoutait sans rien dire, parce qu'elle avait de l'esprit comme un charme ; mon père veux-je dire, s'écria tout d'un coup : Elle sera ma bru, ou je mourrai à la peine d'être son beau-père. « Voilà, continua-t-il, mademoiselle
votre cadette qui vient de me dire comme cela que, si elle avait un mari, il ne mourrait jamais que de sa main. Oh! cette gentillesse-là ne peut venir que d'un bon esprit, et je la demande pour mon fils. Oh çà, me dit-il, remerciez courtoisement mademoiselle Babiche. Ce que je fis en lui disant : Mademoiselle, je vous demande pardon et excuse; c'est que je n'y avais pas réfléchi ; mais, ne vous épousant point, puisque je prends mademoiselle votre sœur, je me fais véritablement un plaisir d'être votre beau-frère. — Monsieur, je ne sais point faire la pie-grièche, me répondit-elle; et, puisque vous en usez de cette manière, je ne dis mot. — Sur ces entre faites elle me donna un soufflet d'une main, elle cassa une pile d'assiettes de fayeuce de l'autre, et elle s'en alla. — Tout ça est signe de joie, dit madame Chaudron ; n'en rions pas moins pour cela. Compère Gandion, faites le contrat, nous le signerons demain, et ils tâcheront d'épouser dimanche.
Comme nous nous en retournions pour aller faire la veillée chez mon père, nous trouvâmes, chemin cheminant, les marionnettes du sieur Alexandre Bertrand, qui défaisaient leur théâtre, parce qu'ils s'en allaient. Son fils aîné, qui était déguisé en fille,
prit son violon et nous reconduisit à la maison; et, avant de nous quitter : L'usage, dit-il, d'une occasion comme la voilà, c'est d'embrasser mademoiselle l'accordée. Là-dessus, il saule au col de ma future, et cela nous mit tous de bonne humeur, d'autant que nous en étions déjà. Nous le conviâmes de rester avec sa troupe pour nous faire danser en bal, ce qui fut fait ; et cela faisait plaisir à voir. A minuit environ, comme je dansais la forlande avec mon accordée : Il faut, n'est-ce pas, que je me déguise ? me dit-elle ; et elle prit sous le bras le jeune Bertrand, et s'en alla à catimini. Une heure après, je demande : Où est donc la future? On la cherche. Où est-ce donc qu'elle est? Faut la trouver, ce diton. Fort peu de ça. On rôde par toute la maison, on ne trouve non plus d'accordée que dans mon œil. C'est quelque drôle de tour, dit madame Chaudron, qui nous apprêtera bien à rire. A cette parole, elle appelle ses deux filles, et s'en retourne chez elle. Je la ramène en la reconduisant ; sa fille cadette n'y est point. Je vais me coucher.
Le lendemain, m'étant éveillé dès le potron-jaquet, comme mon père ronflait encore, parce que le vin l'avait surpris au bal, je vais à l'écurie; je
prends sa jument et le chemin de Niort. On y sait des nouvelles, ce dis-je en moi-même, puisqu'on y vend la gazette. J'arrive le troisième jour; je vois dans la place le théâtre du sieur Bertrand ; et sur lui je reconnais ma future, qui, je pense, jouait le rôle de Chimène ; car elle était habillée en amazone. Quand le jeu fut fini, voyant mademoiselle Chaudron qui s'en allait, tenant sous le bras le jeune Bertrand déguisé en Arlequin :
— Eh ! je crois que vous voilà? lui dis-je. — Qui est cet insolent? je ne vous connais pas, mon ami, me dit-elle, en faisant une grande révérence. — Elle ne me reconnaît pas, dis-je en moi-même, parce qu'elle est déguisée ; mais du moins elle est civile, il ne faut pas la rebuter; elle croirait peut-être que je viens ici pour avoir une explication sur le malentendu de son départ; il faut de la prudence. Voyons demain de quel côté le vent viendra, et surtout bouche cousue; on ne se repent jamais de n'avoir point parlé, d'autant plus que trop gratter cuit. Nous verrons ça dans la seconde partie.