LE BALLET DES DINDONS
j A Saint-Martin, dans tous les temps, fut un jour bien funeste aux poulets d'Inde. Il n'est fils et fille de bon lieu qui alors n'en mange sa part. On croit que c'est là tout l'usage qu'on en peut faire, point du tout; l'amour tire parti de tout.
Un jeune amoureux folâtre, et plein de gentillesse envers une jeune demoiselle qu'il recherchait à bonne fin, s'imagina de lui donner un divertissement des plus agréables pour la saison, qui est celle où l'on danse. Ils étaient donc tous en famille rassemblés dans une métairie; ce fut là que notre galant, à l'insu de tout le reste du monde, fit faire incognito un petit théâtre dans une grange, comme pour y représenter les marionnettes, excepté que le rez-dechaussée du théâtre était de fer-blanc, ou, si l'on veut, de tôle ; sous lequel, en temps et lieu, il fit mettre de place en place des brasiers ardens. A l'heure de la comédie, il fit tant qu'il y fit venir la demoiselle et
toute la compagnie, qui, ne sachant rien, s'assit. Alors on siffle, la toile se lève, et les violons jouent à l'ordinaire, hors que c'était une sarabande bien grave; on ne s'attendait pas à ce que vous allez voir; c'était une bande de poulets d'Inde qui marchaient à pas comptés, ramassant ça et là des grains pour se nourrir. A mesure que le plancher du théâtre s'échauffait, les susdits danseurs semblaient s'animer, et les violons de jouer des airs à l'avenant, comme gavottes, passe-pieds, menuets, rigaudons, tambourins et cotillons fort en vogue à l'Opéra, avec les gigues et les bourrées du temps, dont lesdits poulets d'Inde étaient forcés de suivre la mesure, à furet à mesure de la chaleur du dessous du théâtre, qui devenait insensiblement tout rouge. C'est alors qu'au son des violons, qui jouaient des tempêtes, des vents et des furies, on vit tous les dindons s'élever, sauter, s'élancer, bondir à toute outrance, imitant les entrechats, jetés, pirouettes et gargouillardes de nos plus célèbres maîtres : dont l'assemblée s'en retourna toute avec l'âme réjouie, et les dindons chacun avec les pieds à la Sainte-Menehould.
JL EMBLEME ALLEGORIQUE
cédant arma togœ, c'est comme qui dirait en latin que 1 epée mette pavillon bas devant l'écritoire. Un jeune conseiller au bailliage de*** voulait faire un emblème de l'amour qu'il portait, dans la même ville, à une jeune demoiselle de sa juridiction, et lui apprendre en même temps quelle était sa rigueur envers lui. A cet effet, il fit faire un petit instrument, comme qui dirait de gagne-petit, avec lequel on aiguise les couteaux; mais toutes les pièces de son instrument étaient allégoriques, c'est en quoi gît la gentillesse. La meule était en forme de cœur arrondi, ce qui désignait la dureté de celui de la belle; au lieu de réservoir, qui est ordinairement un sabot c'était une pantoufle, faite sur le modèle de sa maitresse; et, au lieu d'eau commune et ordinaire, il t'avait remplie de ses larmes, qu'il avait amassées exprès pour cela; et, par-dessus tout, notre amoureux lui-même fabriqué au naturel, c'est-à-dire en robe et en rabat, faisait l'office de rémouleur ou de gagne-petit, avec cette devise : Voilà ce qu'on gagne
avec vous. La belle fat si charmée de l'invention du conseiller, qu'elle lui fit entendre qu'il ne fallait plus qu'un tour de roue pour que son cœur fût à lui.