‹ Contes et facétiesChapitre 51 sur 69 · HISTOIRE NOUVELLE · texte numérisé non relu

HISTOIRE NOUVELLE

Une dame, dont je tairai le nom, appelée Cécile, fort adonnée aux amusements de l'esprit, avait exigé d'un cavalier, qui la considérait beaucoup, une histoire de sa façon pour bouquet, en guise de discrétion qu'il avait perdue avec elle à certain jeu ; dont voici comme il s'acquitta.

Eulalie était née pour éprouver les caprices 1er plus singuliers de la fortune et de l'amour; sa beauté était conforme à sa naissance, et c'est tout dire. Sa vie commença d'abord au bal de l'Opéra de Paris, où madame sa mère se trouva dans la nécessité de

la mettre au monde. Elle y fut reçue par une troupe de masques, parmi lesquels il s'en trouva une en sage-femme, et l'autre en nourrice, qui facilitèrent beaucoup la naissance de la jeune Eulalie. D'un autre côté, le .jeune Alexis naissait. C'était un cavalier qui devait être accompli, comme il le fit voir dans peu. C'était lui-même que le ciel destinait pour causer et partager les aventures d'Eulalie; car nous naissons toujours assortis à quelque autre; la qucs^ tion est de nous rencontrer.

Cependant la belle Eulalie entra en nourrice comme Alexis en sortait : leur étoile commença par les faire venir frère et sœur de lait; jugez de la sympathie que cela leur donna l'un pour l'autre. Aussi peut-on avancer que ce commencement leur procura* par la suite, l'occasion de se connaître, de s'attacher encore plus étroitement l'un à l'autre, et de remplir leur vocation. Je passerai, s'il vous plaît, en silence toutes les gentillesses d'une enfance si charmante, qui rempliraient un volume, afin d'aller en avant dans une histoire si intéressante. Passons donc tout d'un coup à l'adolescence de ces pauvres enfants; ce que j'en di* de pauvres enfants n'est pas qu'ils ne fussent assez accommodé s des biens de la fortune pour avoir de quoi,

mais c'est par rapport aux révolutions de leurs cœurs. La fortune, qui semblait conduire leur roman par la main, fit encore plus pour eux, et les rendit voisins de quartier, en sorte qu'il n'y avait que la rue entre deux. Bientôt leurs parents, qui s'étaient plu k voir l'attachement réciproque de ces deux enfants, et qui s'en faisaient un jeu, en craignirent les suites. Une brouillerie survenue entre eux fut le commencement des infortunes qui tourmentèrentlavie de nos amants. Les voilà donc séparés et réduits à ne plus se voir qu'à la dérobée à la messe et partout où ils se rencontraient, c'est-à-dire rarement aux promenades et jamais aux spectacles. Heureusement ils demeuraient vis-à-vis l'un de l'autre, et ils passaient une bonne moitié de la journée à leurs fenêtres, à s'envoyer mille regards et mille soupirs que les zéphyrs leur portaient et rapportaient sans cesse très fidèlement. Ce soulagement leur suffisait ; l'Amour se passe à peu quand il estjeune : maisleurs parents s'en aperçurent ; on changea Eulalie d'appartement. Cette dernière séparation leur parut bien plus insupportable que la première. Ils auraient passé leur vie à se regarder à travers la rue, du moins ils le croyaient. A cet âge, on ne croit rien d'impossible. Il fallut s'aider et cher-

cher des expédients pour éluder la rigueur de leurs tyrans. La fortune, qui ne faisait que semblant de les abandonner, les tira d'embarras.

Heureusement le feu prit chez, Eulalie, mais avec tant de violence, que c'était un cbarme devoir comme en un instant la maison parut tout enflammée. L'occasion était trop belle pour qu'Alexis n'en profitât pas. Il ne perdit point de temps, et, sans craindre ni feu ni flamme, il se jeta tout au travers de l'incendie, et fit si bien qu'il pénétra jusqu'à la couchette d'Eulalie, l'en tira le plus modestement qu'il put, la prit entre ses bras, et l'emporta si à propos cbez lui, que le plancher d'Eulalie s'effondra le moment d'après, et la maison presque consumée tomba en ruine et s'écroula sur elle-même si parfaitement, que ce n'était plus qu'un monceau de décombrements, qui n'avait plus ni forme ni figure de maison.

La confusion fut aussi grande que le désordre; en sorte que les parents, ne sachant à qui entendre, ne s'aperçurent pas de l'enlèvement de leur chère fille, et même ils firent mieux, car ils crurent qu'elle avait été brûlée et écrasée avec les meubles et le reste de la maison. Tandis qu'ils la pleuraient, nos heureux amants étaient réunis en secret par le plus grand

bonheur du monde : jugez de leur amour. C'est là que l'histoire reste tout court : on ne peut décrire ce qu'on ne peut définir.

Mais cependantremarquons la délicatesse d'Eulalie, qui, entre les bras de son amant, devait naturellement n'avoir rien à désirer, et qui pourtant regretta de n'avoir pas sauvé de l'incendie quelques petits billets doux qu'elle avait reçus de son cher Alexis. Cependant il la tenait avec bien du secret, dans sa chambre au troisième, la nourrissant de tout ce qu'il pouvait attraper à la cuisine, et y mettant jusqu'au dernier sou de l'argent qu'on lui donnait pour ses menus plaisirs; mais l'amour suppléait au reste : si la chère était courte, les contentements étaient grands. Leur félicité paraîtra incroyable aux insensibles; mais laissons-les là, ils ne sont bons à rien.

Ces deux amants passaient les jours entiers à s'aimer et à en être charmés; ils n'avaient pas le temps de songer à l'avenir; ils n'envisageaient que le présent et en profitaient : qu'auraient pu faire de mieux des gens plus raisonnables et plus expérimentés? Le bonheur de leur roman fut troublé par cette fatalité qui ne permet jamais à la félicité d'être durable. Un fripon de valet s'aperçut de quelque chose ; il en jasa.

tout fat découvert, et l'on vint arracher, un beau matin, Eulalie d'entre les bras de l'Amour même. Quel réveil! car enfin elle dormait alors; il fallaitbien dormir quelquefois. Une mère fâcheuse, comme c'est l'ordinaire, l'enleva d'autorité; ce qui fut accompagné de quelques petites influences sur les joues de roses d'Eulalie. Qu'avait fait la pauvre enfant que toute autre n'eût fait à sa place? Les voilà donc séparés comme si de rien n'était, sans savoir ce qu'ils allaient devenir; et il n'en resta à Alexis, sans compter le reste, que le plaisir d'avoir sauvé Eulalie du feu, et le chagrin de la perdre peut-être à jamais. Mais il y a, comme on dit, un Dieu pour les enfants, pour les amants, car c'est tout un.

Alexis, à force de remuer, apprit enfin qu'on allait mener Eulalie au couvent dans une province des environs de Paris, et qu'apparemment elle était perdue pour lui sans retour. Effectivement sa mère prétendait en faire, bon gré mal gré, une religieuse pour toute sa vie; et, pour mieux y déterminer sa fille, elle lui avait fait accroire l'inconstance de son amant. Filles, ne vous y trompez pas, c'est la rubrique ordinaire dont les parents se servent en pareil cas. Eulalie, qui ne le croyait pas plus que déraison, laissait faire

sa mère et prenait par force le parti d'obéir. Le jour du départ fatal arriva. Il fallut se lever pour la dernière fois ; on la mit en carrosse, et l'on partit sans lui permettre d'aller faire ses adieux dans le quartier. C'est alors que l'infortunée Eulalie sentit plus que jamais toute la force de son malheur : un faible rayon d'espérance l'avait toujours soutenue; mais, voyant que chaque pas qu'elle faisait l'éloignait de son cher Alexis et l'approchait de son exil éternel, elle perdit la tramontane. Le désespoir s'empara de son triste cœur, elle prit une résolution bien terrible, et n'attendit qu'une occasion favorable pour l'exécuter. Mais, me dira-t-on, on n'a point de nouvelles d'Alexis? Patience, lecteur, chacun aura son tour; nous l'avons laissé rongeant son frein ; il ne tardera pas à reparaître sur la scène.

Eulalie roulait, lorsque, à une certaine distance, il survint une rivière qu'il fallait passer dans un bac; à cet aspect, Eulalie feignit d'avoir peur, et demanda à descendre : comme on cherchait à l'amadouer, on n'eut garde de lui refuser sa demande. Étant donc descendue à pied dans le bac, elle s'approcha d'un des bords, et, dans l'endroit où l'eau était la plus forte, elle se précipita à corps perdu : aussitôt on en-

tendit derrière un grand cri, et un des gens de livrée ne fut ni fou ni étourdi; mais, sans perdre de temps, il se jeta après elle, dans le dessein de la sauver ou de périr avec. Aussi était-ce le désespéré Alexis, qui s'était ainsi travesti pour suivre sa maîtresse de l'œil; comme il s'était déjà jeté une fois dans le feu pour elle, il n'est pas étonnant qu'il se jetât à l'eau pour la sauver encore une fois.

Cependant le courant, qui était extrêmement rapide, avait déjà entraîné bien loin Eulalie et son amant; il faisait des efforts surnaturels pour la joindre...

Ici l'histoire s'est trouvée par malheur interrompue; mais on fera son possible pour engager l'auteur à nous en donner promplement la seconde partie, qui ne sera peut-être pas la dernière.

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